JEUX DES JEUNES GENS
mystères grecs , que les ethnographes modernes ont retrouvé, usité encore de nos jours dans les cérémonies religieuses, chez les Australiens, chez les Néo-Zélandais, chez les Zoulous, chez les indigènes du Nouveau-Mexique... Comme tant d’autres instruments chers à l’humanité primitive, il est tombé dans le domaine des jeux enfantins et devenu le fndl-roarer des gamins anglais et la ferfâra des petits marocains ; sans doute il se retrouve dans toute l’Afrique du Nord (U.
Parmi les jeux qui exigent du mouvement, citons le jeu de « 'alli ou sêlliou », qui se joue à plusieurs, chacun ayant un bâton. Le perdant de la dernière partie, celui qui paye, comme disent nos enfants, jette son bâton en l’air et aussitôt tous les autres joueurs qui sont en cercle alentour, jettent leur bâton pour tâcher de frapper le bâton du premier pendant qu’il est en l’air. Si l’un. d’eux au moins y réussit, celui qui 'paye recommence ; si, au contraire, le bâton n’est touché par aucun autre, chacun se précipite pour ramasser son propre bâton et celui qui y parvient le dernier est le perdant et se met à son tour au milieu du cercle. Un autre jeu est appelé « serrah jmâl boûk » (1 2) : celui qui a perdu est condamné à représenter le chameau, il se passe une corde entre les dents et un autre qui fait le chamelier tient le bout de cette corde. Les autres joueurs cherchent à frapper de tous côtés le chameau qui se défend d’eux en lançant des coups de
(1) Cf Lang', « Mythes, cultes et religions », trad. Marillier, p. 262-263 et les références qui y sont indiquées, p. 529-530.
(2) C’est-à-dire : « Garde les chameaux de ton père ». Le sens de « 'alli ou sêlliou » est plus obscur : «Elève-toi et prosternez-vous (?) — - Ces deux jeux ont été observés par nous chez les Chiâdma. Cpr au premier le jeu d" « ech chà », très répandu en Algérie et décrit par Féraud, « Kitâb el Adouâni », p. 53, n. 1.
MARIAGE CHEZ LES REHÀMNA
pieds à droite et à gauche ; quant au chamelier il doit défendre sa hôte du mieux qu’il peut. Quand le chameau a réussi à frapper un de ses assaillants avec le pied, celui-ci prend sa place et le chameau prend la place du chamelier; le chameau au cours de ce jeu est quelquefois rudement malmené. Un autre jeu, que les hommes faits jouent aussi souvent que les jeunes gens, est celui de « Hih », ainsi nommé de l’exclamation que poussent continuellement les joueurs : un de ceux-ci, le perdant de la dernière partie, place un de ses pieds dans un trou creusé exprès en terre. Tous les autres se tiennent autour de lui, courent et sautent, lui donnent des coups de toutes sortes, en criant : « Hih, hîh » : le patient doit, de son côté, les toucher avec celui de ses deux pieds qui est resté hors du trou; dès qu’il en a touché un, celui-ci prend sa place (h.
Lorsqu’un mariage est projeté chez les Rehàmna, les femmes de la famille du futur vont visiter la famille de la femme sur laquelle on a des visées et elles se renseignent (~b
(1) Nous avons vu ce jeu chez les Hâha.
(2) La littérature du mariage dans l’Afrique du Nord esl considérable. On nous excusera de ne pas nous y être référés à chaque instant, ce qui eût allongé considérablement notre travail. Nous donnons seulement ci-dessous quelques indications bibliographiques qui n’ont en rien la prétention d’être complètes. — Pour le Maroc, Léon l’Africain, in Ramusio, I, fol. 41, A, R ; Diego de Torrès, « Histoire des Cbérifs », p. 263 ; Mouette, « Relation de captivité », p. 1 U) ; Simon Ockley, « Relation desEtatsdeFez etduMaroc», p. 1 18 ; Quedenfeldt, « Div. et rép. des Berb. », p. 86 ; id., « Br. d. Mar. », in « Ausl. », 1890, p. 718 ; E. de Amicis, « Marocco », p. 34 et grav. delà
p. 41 ; Meakin, « The Moors ». p. 362; de Ségonzac, « Voy. au Maroc », p. 150 ;Mouliéras,« Maroc Inconnu »,I, p. 67 ; II, p. 494;lemême, «Tribu antimusulmane », in « Bull. Soc. Géog. Üran », 1904, p. 274 ; Salmon, « Tribu marocaine », in « Archives marocaines », I, p. 207 ; le même,
MARIAGE CHEZ LES REHAMNA
Lorsque l on est bien résolu, le père du futur vient avec des amis visiter le père de la future ; il amène un mouton avec lui. On discute les conditions du mariage : la dot est assez élevée généralement ; elle s'élève facilement j usqu’à quarante douros et une corbeille composée, le plus souvent, d’une ceinture en soie, de cinq paires de « chrâbil », cinq paires de « riliiya », deux foulards en soie, un izâr et une mansoùriya : de plus le fiancé fournit trois moutons. De son ('ôté, le père de la fille, donne à celle-ci un trousseau composé habituellement comme suit : deux hâïk, un vieux et un neuf, une ceinture en laine, une « guerba » (outre), un « mehrez » (mortier), une « gtîfa » (tapis), une « sella » (tasse en cuivre avec anse, en Algérie « merdjen »), des « mezoued » (peaux de mouton tannées, pour mettre des provisions), un « tbêk » (grand plat
« Mariages à Tanger », eocl. loc. , p. 273 ; Aubin (Descos), « Maroc d’aujourd’hui », p. 322. Le travail de Salmon est le plus complet. — Pour l’Algérie, Gaudefroy-Demombynes, « Les cérémonies du mariag-e chez les indigènes de 1 Algérie » : c’est de beaucoup le meilleur travail ; citons un peu au hasard, la bibliographie de ce sujet étant extrêmement abondante : Shaw, « Voy. dans plus. prov. de la Barbarie », I, p. 393; Hanoteau et Letourneux, «Ivabylie», II, 213 seq.; Féraud, in « Rev. Air. »,XIIeann., n° h7, janv. 1808, p. 52; le même, « Gigelli », p. 40 ; Mornand, « Vie arabe », p. 5G ; Bonnafont, «Pérégrinations en Algérie », p. 174; Largeau, « Le Pays de Rirha », p. 235 ; le même, « Le Sahara algérien », p. 104, p. 225 ; A illot, « Mœurs, coût, et instit. desind. del’Alg-. », p. 98 ; Zenâgui, « Récit tlemcénien », in « Journ. Asiat. », Xe sér., t. IV, juill.août 1904, p. 73. — Pour la Tunisie et la Tripolitaine : Daubeil, « Tunisie », p. 221 ; Ménouillard, « Un Mariage dans le Sud Tunisien », in « Revue Tunisienne », n° 36, oct. 1902, p. 372 ; le même, « Une noce à Zarzis », in « Rev. lun. », janvier 1905, p. 3; Robert, « l’Arabe tel qu’il est », p. 136 ; Anonyme, « La Tunisie », p. 448 ; de Motylinski, « Djebel Nefousa », p. 111. — On remarquera également que dans les présentes pages nous nous montrons très sobres d’interprétations générales ; le peu que nous nous proposons d’en présenter viendra plus à propos, quand nous parlerons pour la dernière fois du mariage, vers la fin de ce volume.
MARIAGE CHEZ LES REHAMNA
en palmier).... Le collier en pièces de monnaie est donné par le père de la fille et les autres bijoux par le mari. Avant tout débat sur les conditions du mariage d’ailleurs, on sacrifie le mouton amené par le père du futur ; et pendant les accords, les femmes préparent le ta'âm. Dès que les deux pères sont d’accord une femme pousse des zefârît retentissants : on lui donne un « guerch » (25 centimes de peseta) et on fait la « fâtha », généralement sans le secours d’aucun tâleb. Le mariage est conclu, mais il n’est habituellement célébré que longtemps après, souvent au bout d’une année.
La veille du jour où l’on doit mener la fiancée à son mari, celui-ci se réunit avec ses amis : il nomme l’un d’eux son vizir et ce dernier porte sur l’épaule un sabre ainsi que le burnous du marié. Quant à ce dernier tout le monde lui dit « sîdna », ni plus ni moins qu’au sultan lui- même ù). L’ensemble de ses plus intimes amis est appelé « islàn » (2) elle reste des jeunes gens est dit « nàïba », c’est-à-dire les tributaires, les corvéables ; ces derniers sont les sujets du sultan et f islàn forme sa cour. Le matin de la célébration du mariage, les amis du marié lui teignent les mains de henné; un plateau est placé devant lui et chacun y vient mettre son offrande. La veille de ce jour, de son côté, la fiancée s’est purifiée également avec le henné ; on la fait
(1 1 Cet usage est répandu dans toute 1 Afrique du Nord. \ oir en particulier Gaudefroy-Demomby nés , « Cérémonies du mariage en Algérie », p. 42. Pour le Maroc, l’auteur anonyme de la « Relation de 1727 a 1737 », p. 219, est sans doute le premier qui ait signalé cette coutume avec précision. M. K. Vollers me fait remarquer, à propos de l’usage qui consiste à appeler le marié « sultan », que YCetztein, dans « Z. f . Etlm. », Y, 1872, p. 270-302, a émis l’hypothèse, adoptée depuis par la critique, que le Cantique des Cantiques n’est qu’un chant de noces.
(2) Je ne sais quel est ce mot. « Isli », fiancé, en berbère ^
MARIAGE CHEZ LES REHAMNA : HENNÉ
asseoir sur un bât et elle tend les mains en avant. Sa mère les lui teint de lienné et quand elle a fini, essuie ses propres mains sur les pieds de la mariée : on ne lui met pas autrement de henné aux pieds. Devant elle est un plateau où les invités déposent une petite offrande : le fiancé vient le premier pour y déposer la sienne. Mais naturellement il ne voit pas sa fiancée, qui est couverte de voiles. Cette cérémonie du henné, tant pour le fiancé que pour la fiancée, est usitée dans toute l'Afrique du Nord et comporte souvent des variantes compliquées (ff On considère cela comme une purification et tel est, en effet, chez les primitifs, le sens du rite qui consiste a se barbouiller de houe ou de couleur ■ ils imaginent qu’en lavant ensuite cet enduit ou en le laissant disparaître peu à peu, comme c’est le cas ici, ils éliminent en même temps de leur corps les influences mauvaises qui pourraient s’y être attachées (1 2 3). Ainsi s’expliquerait la vogue extraordinaire dont jouit le henné. On sait que les feuilles de cette plante (Lawsonia inermis , L, en arabe « lienna »), réduites en poudre très fine qu’on humecte d’eau, sont appliquées sur les ongles, les doigts, souvent la main entière, ainsi que sur les pieds. On s’en sert aussi pour teindre les cheveux en blond : 1 addition d’indigo fait passer la couleur au noir, l’addition de brou de noix la fait devenir brune O). Les livres de « ’adab » musulman ne tarissent pas sur les mérites du henné, et les Musulmans, pour des raisons
(1) Cl Gaudefroy-Demomtrynes, op. laud., p. 77 et les autres sources que avons citées, p. 331, n. 2.
(2) Cpr Lang-, « Mythes, cultes et religions », p. 263 ei les références données dans ce passage.
(3) « La guérison en une heure », par Razès, trad. Guig-ue , p. 14,
DUCTIO UXORIS »
d’assonnance, accouplent fréquemment dans les dictons a henna » et « djenna » (paradis) (1) 2.
Le jour de la ductio uxoris étant arrivé, celle-ci a lieu à la tombée de la nuit ; si la maison conjugale est éloignée, la fiancée s’y rend sur un chameau, et part de chez elle de façon à arriver chez le mari à la nuit. Si les deux habitations sont proches, la fiancée monte sur une jument et 11e se rend pas chez son fiancé avant la fin du jour. C’est le vizir qui la fait monter sur sa bête et qui conduit celle-ci au son des youyous ou « zerârit » et au milieu des cavaliers caracolant et tirant des coups de feu. La fiancée est voilée, comme toujours, et porte un izàr, mais, selon une coutume constante, pas de ceinture : en tous pays, la ceinture dénouée est le signe de l’entrée dans la vie conjugale O. Quand elle arrive à la maison conjugale, les femmes la reçoivent en dansant; elle entre à cheval dans l’habitation, le vizir l’aide à descendre, la fait asseoir, et dans l’izâr étendu devant elle elle verse l’orge qu’y vient manger sa monture. Autour de la fiancée sont des plats contenant du blé, de la semoule, du beurre, des dattes, mais pas de miel : le miel, sauf certains cas spéciaux, est souvent chez les Musulmans et spécialement chez les Marocains, considéré comme étant de mauvais augure et même si, durant la noce, on en fait circuler, on évite qu’il passe sous les yeux de la jeune mariée. La fiancée boit ensuite un peu de lait et passe le vase à l’assistance, pour que tout le monde boive après elle. Ses parents crient: « De’ïf Allah lillah », demandant ainsi 1 liospi-
(1) Marçais, « Dialecte de Tlemcen », p. 294, n. 2. — On peut voir sur le « khidâb », ou teinture au henné, entre autres livres de « ’adab », 'Abderrahmân es Safoûrî, « Nozhat el madjâlis », p. 00-61, et Radi-d-din Abou Nasr, « Makàrim el Akhlâk », p. 25-26.
(2) Solvere zonam, pour dire entrer dans la vie conjugale.