‹ MerrâkechChapitre 206 sur 223 · LAMENTATIONS FUNEBRES · texte numérisé non relu

LAMENTATIONS FUNEBRES

moments d’un mourant, cherche-t-on par tous les moyens possibles à restreindre le nombre des assistants. Ceux-ci sont du reste attirés, non seulement par la croyance que nous venons de signaler, mais aussi par l’espoir d’envoyer aux morts qui leur sont chers un message par l’intermédiaire du mourant. On dit tout haut à l’agonisant : « Oussêl esselâm elkhoûya », ou « louâldi », c’est-à-dire : « Porte mon salut à mon frère » ou « à mon père » (défunts). On comprend que la famille du moribond cherche à le soustraire à ces cruelles commissions.

A peine a-t-il rendu le dernier soupir, que les lamentations éclatent ; les femmes se mettent à hurler et à se déchirer affreusement la figure avec leurs ongles. Il en est ainsi chez les Rehâmna, les Doukkâla, les Serârna, les Tàdla. A Merrâkech, au contraire, il n’y a ni lamentations, ni lacérations; cet usage n’est pas suivi non plus chez les Hâha, les Ghiàdma, ni les 'Abda. Toutefois, chez les Rehâmna, les femmes ne suivent pas le convoi funèbre et continuent à se lamenter dans la maison du mort. Chez les Doukkâla, les Châouia, les Tàdla, les lamentations sont plus exagérées et les femmes viennent se déchirer la figure jusque sur la tombe du défunt et retournent même s’y lamenter plusieurs vendredis de suite.

Des chants funèbres, chantés le plus souvent par des « neddâbât », pleureuses professionnelles, accompagnent les lamentations. Cette littérature populaire est très développée chez les Rehâmna et les Doukkâla, mais il faut avouer qu’elle est particulièrement ardue à étudier pour les Européens ; ces chants funèbres, du moins, ceux qui n’ont pas de caractère littéraire accusé, sont pleins d’ellipses et paraissent, à première vue, peu cohérents. Peut-être, d’ailleurs, le genre comporte-t-il essentiellement ce carac-

CHANTS FUNEBRES

tère; on en jugera par les morceaux suivants qui ont été recueillis sur place. Le premier se rapporte à la mort d’un homme tué, au cours d’un combat, mais il faut savoir que ces sortes de chants funèbres se chantent très bien à l'occasion d’une mort quelconque, sans qu’on fasse attention si les paroles sont bien appropriées aux circonstances et l’éloge d’un guerrier peut très bien être chanté à la mort d’un homme très pacifique.

« Viens, ô mon petit frère (3 fois). — Les chevaux sont venus, et sont venus (h. — M’attaquer jusque dans le « khâlfa » (1 2d — Tu m’as trahie, moi qui m’étais habituée à ta compagnie (3). — Ils ont sellé leurs chevaux et dressé leurs embûches (4). — Tes amis debout, demandaient des renseignements (5). — Cette attaque eut lieu le soir. — Où est allé le plant de clémence? (6h — L’homme à la parole toujours tenue, — Qui n’était jamais gêné pour offrir l’hospitalité f7). — Que de foules l’ont quitté satisfaites I — Où a disparu le plant de clémence? — Mon petit frère sons la terre m’est caché — EL le feu qu’allume sa mère est resté (8).... «

(1) La répétition marque le grand nombre des cavaliers qui participaient à l’attaque.

(2) Le « khâlfa », est la partie de la lente réservée aux femmes. C’est donc la veuve du mort qui parle et c’est son mari qu’elle appelle son petit frère.

(3) C’est-à-dire, la mort t’a ravi à mon affection.

(4) Il s agit ici des ennemis qui ont fondu sur la tribu ou le village.

(5) Les amis du défunt ont été pris au dépourvu et n’ont pu se défendre : ils n’étaient pas préparés et en étaient encore à demander des renseignements quand les ennemis les ont surpris.

(6) Le mort était un homme noble et généreux.

(7) Littéralement « que la « gueç’a » (grand plat) n’embarrassait jamais ».

(8) Il est mort et sa mère vit encore ; il s’agit là du feu que sa mère, entretient sous la tente dans le « kânoûn » ou foyer.

CHANTS FUNÈBRES

Le suivant est plus obscur :

« Ou mâli mâli lâlla bina a mâli (È. — O ma petite fille, la perdrix dit à la gazelle : — Allons visiter les lieux de réunion® — Et voir comment va le fameux tireur A. — S’il est au conseil ou dans sa tente. — Et la marmite de cuivre (1 2 3 4). — Bois, ô mon père, dans la tasse aux anses d'or. — Le mokaddem, « cheikh er rma A5). — Le campement est près du jardin et la meule est haute (6). — Dâdda, petite mère, il était fortuné dans les moissons de l’été (7). — Il n’allait que chez ses égaux (8 9). — Il ne prenait (pour femmes) que de jeunes et jolies filles (°). — Mes pieds m’ont emmené, « yâ mâli mâli» (10 11). — O Jîlâli, emmène les mulets. — Donne le bonjour à mes enfants — Et dis leur que les saints du pays m’ont retenu ici df. — Là était marqué l’endroit où devait être ma tombe (i2) ».

(1) Ces syllabes ne nous paraissent avoir aucun sens ; c’est une sorte de ritournelle.

(2) « Rsâm » : lieux où on s’est rencontré, où il y a eu des rendezvous, des réunions.

(3) Le défunt qui excellait au tir des armes à feu.

(4) Le sens ne nous apparaît pas.

(5) Peut-être le défunt, « chef des tireurs ».

(0) C’est une tente riclie plantée près du jardin de son propriétaire ; la hauteur de la meule de paille porte témoignage de son aisance.

(7) Ses champs lui donnaient des récoltes abondantes.

(8) Il ne fréquentait que les personnages de haut rang comme lui.

(9) Il s’agit des femmes qu’il épousait simultanément et successivement. Les grands chefs se marient beaucoup.

(10) C’est maintenant le mort qui est censé parler et il va s’adresser à son esclave Jîlâli.

(11) Ces vers montrent clairement qu’il est mort à l’étranger, probablement dans une guerre.

(12) Vers propres à exciter la pitié; c’est un grand malheur pour les Musulmans, que de mourir loin de chez eux.

CHANTS FUNEBRES

Le chant suivant se rapporte à la mort d’une femme de riche :

« Ah, yâ lâlla », viens! (bis). — Lâlla, maîtresse de grande tente. — Son rhal est élevé (h. — Son outre fait du bruit dans les nuits (1 2). — Ses vaches sont renommées (3). — C’était une maîtresse généreuse, — Toujours prête à donner le lait (4), — De dessous les vaches (5 *) ».

Voici un morceau funèbre qui se rapporte à la mort de jeunes gens tués dans un combat :

« Yaou », nous ne nous attendions pas à votre mort, ô jeunes gens. — Les armes sont disséminées et les « ouarouâr » sont rares. — Votre courrier est sorti le vendredi (7) (bis). — Les alliés de l’ennemi ont fondu sur nous, — Ils ont tué cent cavaliers — Et ont tué jusqu’aux enfants ».

Le chant suivant respire la guerre ; un souffle de révolte le traverse; peut-être se rapporte-t-il à un incident de la grande révolte des Rehâmna au début du règne de Moùlaye 'Abdel'azîz :

(1) Grande pile de coffres, tapis, etc..., qui se trouve au milieu de la tente arabe. Son « rhal « était élevé, c’est-à-dire qu’elle était riche.

(2) Elle bat le beurre toute la nuit, ayant une nombreuse maisonnée à nourrir, afin que la nourriture soit prête dès le matin.

(3) Littéralement « montrées » : on se les montre, comme des bêtes exceptionnelles.

(4) Le lait s’offre aux hôtes et ne se vend jamais. Cf supra, p. 135. Vendre son lait est une indignité et les marchands de lait sont partout méprisés dans l’Afrique du Nord.

(5) C’est-à-dire chaud.

(fi) Ce mot désigne les fusils entièrement creux, c’est-à-dire se chargeant par la culasse, à tir rapide, et spécialement les Martini dans cette partie du Maroc.

(7) Le courrier qui vous annonçait : ce passage est obscur.

CHANTS FUNÈBRES

a 11 a écrit une lettre et me l’a envoyée (1). — Moûlaye 'Abdel'azîz ne m’a pas donné de réponse. — Il n’y a pas de justice à Merrâkech (2) (bis). — Faites vos provisions (3 4) (bis). — Remontez vos brides pour les cris (de guerre) fO. — Ils ont détruit les forteresses des tribus. — Enlevez vos provisions (bis). — O ma fille, adieu, ô ville (5). — Les gens de cœur sont morts (6). — On a dit au khalîfa du Soùs : Ta poudre, ô fils (7) ».

Encore un chant funèbre pour la mort d’une jeune femme

« O mère, ô mère, que feras-tu du moment que je viens à mourir (8 9). — Je trouvais toujours la tente balayée et les enfants sages, comme si je n’étais pas absent — J’ai vu son mari(10), il s’est levé la nuit et le matin il était sur sa tombe J1). — Il n’y a pas de consolation, — La jeune femme a laissé son trousseau de noces en haut du « rhal » (12) —

(1) Qn peut supposer que c’est un parent du mort qui parle. Ce qui suit est le texte de la lettre dont il est question.

(2) Sans doute il s’agit d’une affaire politique ; le mort était quelque grand chef, victime d’une des spoliations habituelles au makhzen.

(3) C’est-à-dire préparez-vous à la guerre.

(4) C’est un appel à la révolte.

(5) « Ma tille » est-il un vocatif pour Merrâkech? C’est en effet de Merrâkech qu’il s’agit. Le héros du chant funèbre quitte cette ville pour rejoindre sa tribu et la pousser à la révolte.

(6) Sans doute il a été victime de quelque perfidie.

(7) On pousse ce personnage à se révolter.

(8) C’est la morte qui est censée parler dans ce vers.

(9) Il semblerait que c’est le mari veuf qui parle maintenant.

(10) La parole est maintenant à un troisième personnage, la suite montre que c’est la mère de la défunte. Le mot « zmân », se prend dans le sens d’époux, soit, pour l’homme, soit pour la femme.

(11) Son mari a été visiter sa tombe dès le matin.

(12) Elle était jeune mariée et n’a pas encore eu le temps d’user son trousseau qui est resté sur le « rhal » (voy. p. 358, n. 1).

FUNÉRAILLES

Résigne-toi à sa perte, ô fils de bonne famille (h. — Je n’ai pas d’autres Filles comme elle, car c’était la plus noble des femmes (1 2 3 4) ».

Les convois funèbres ne sont peut-être pas, dans les campagnes, aussi assidûment suivis que dans les villes. Dans 1 Afrique du Nord, les Musulmans qui assistent à un enterrement se font un devoir de porter à tour de rôle le cercueil, ce qui, selon la croyance musulmane, « lave les péchés » A. A Fez et à Merrâkech, cependant, le cercueil est porté par des gens qui font ce métier ; à Fez, on les appelle des « zerzâya » (portefaix) , à Merrâkech , on les désigne sous le nom de « reffâ'a ». On récite parfois dans les enterrements, comme cela se fait d’une façon pins générale en Algérie, des vers de la « Borda » , ou de la « Hamzia », poèmes composés par El Boûcîrî (h à la louange de Mahomet, surtout du premier de ces poèmes. Le commencement de la Borda ne ressemble pourtant guère à un chant funèbre, car il y est d’abord uniquement question, suivant un vieux cliché de la poésie arabe, du chagrin que le poète éprouve à se voir séparé de sa maîtresse. 11 y avait ainsi

(1) Ceci s’adresse au mari veuf.

(2) Sur les chants funèbres dans le Nord de l’Afrique, voy. un curieux passage dans « Relation de trois voy. au Maroc», p. 110-1 11. Un trouvera des chants funèbres traduits dans Féraud, « Tournée dans la province de Constantine », in « Rev. Afr. », XIIe ann., n° 67, janv. 1868, p. 55 ; Daumas, « Chevaux du Sahara », p. 455 secp; mais voy. surtout le travail de Joly, « Poésie moderne des nomades algériens », in « Rev. Afr. », 48e ann., n°.s 254-255, 3° et 4e trim. 1904, p. 21 1 seq.

(3) On peut consulter spécialement le « ’adab des convois funèbres », « 1 oh fat el abçâr oua 1 haçâïr », de Mahmoud es Sebki. — Le texte des chants funèbres traduits ici sera donné dans l’appendice n° 4.

(4) Charaf ed din ’Aboû 'Abdallah Mohammed el Boûcîrî. Voy . René Basset, « Bordah », où se trouvent des renseignements complets sur le poème et son auteur.

FUNÉRAILLES

dans la poésie arabe des lieux communs obligés et telle était

■Fig. 89. — Enterrement d’un musulman à Alger

la tyrannie des traditions, qu’un poète ne pouvait pas commencer à sa guise une « kaçîda ». Aussi, ne doit-on pas

FUNÉRAILLES

s’étonner outre mesure de voir un poète qui va chanter les louanges du Prophète, commencer par parler de sa maîtresse. Les glossateurs musulmans ont d’ailleurs voilé facilement ce qui aurait pu paraître inconvenant dans ce début, en prétendant qu’il s’agit ici non d’un amour ordinaire, mais de l’amour du Prophète et que c’est lui et non une maîtresse imaginaire qui est chanté au commencement de la Borda ; c’est ainsi que chez nous les théologiens voient dans l’églogue du Cantique de Salomon, l’amour de Jésus-Christ pour l’Église. Quoi qu'il en soit, les Musulmans des villes algériennes qui assistent à un enterrement alternent les vers de la Borda avec la « chehûda » musulmane en les psalmodiant sur l’air suivant (2) :

Andante. jp ( 60 — f

il la Lla.li,

là lia

4 viiA

Mo

ham med ra

çoûl

Al

lâh.

Jv 0 S 0 0

t- - =tJ - P - h - h -

(2) Cet air a été noté pour moi par M. Mouliéras, qui y a joint un accompagnement.

FUNÉRAILLES

A min ta dak kou ri djî

ra nin bi d’î

îî

I s îîs

=zti==p=P-

HP

Sa la min

ma zadj ta dam 'an dja rà

|ËLM=]=SP=?

t - P— p— * - p— p— p— p— — tr~p

Les prières sur la tombe sont les mêmes à peu près que dans toute l’Afrique du Nord; elles sont faites par les tâleb U). La coutume, si générale sur toute la terre, de Fobole du mort, n’a laissé que peu de traces au Maroc ; on n’enterre pas d’habitude de joyaux ou de monnaies avec le mort O . Cependant, on inhume quelquefois un enfant ou une femme avec ses bracelets et autres bijoux. En Algérie, on enterre souvent avec le mort une amulette appelée « sou’âl», que l’on place sous sa tête : c’est un talisman écrit par les tâleb et qui, dit-on, permet à l’âme de celui-ci de répondre

(1) Voy. à ce sujet Mouliéras, « Maroc Inconnu », II, p. 426 seq.

(2) Il en est peut-être autrement dans le Nord du Maroc. Cf Pidou, « Empire du Maroc », p. 55.

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