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CALENDRIER SOLAIRE

Bien que le sens de cette poésie, comme bien d’autres cas semblables, ne nous apparaisse pas entièrement, cependant, il est clair qu'il s’agit là d’un véritable enterrement de carnaval. En étudiant de plus près la fête de 'Achoûrâ, nous verrons, qu’en efiet, elle correspond actuellement à notre carnaval B).

L’exposé de ces coutumes populaires nous amène à parler d’une autre catégorie de fêtes qui sont restées vivaces au Maroc, comme dans tous les pays du monde, bien qu’elles aient perdu la plupart du temps la signification qu’elles avaient primitivement et qu’il ne soit pas toujours possible aujourd’hui pour nous d’en saisir le sens : nous voulons parler des fêtes solaires et agraires, dont le retour est réglé non par le calendrier lunaire des Musulmans, mais par le calendrier Julien. Il y a longtemps qu’on a observé que les indigènes de l’Afrique du Nord se servent toujours du calendrier solaire et qu’ils en ont conservé les noms latins (* 2); la vérité est que chez tous les Musulmans, le calendrier Julien n'a jamais cessé d’être en usage, attendu que les Musulmans reconnaissent et célèbrent un certain nombre de

1 1) Dans le chapitre sur Merrâkecli.

(2) Cf entre autres très nombreux auteurs de Neveu, « Les Kliouan », p. 83 ; Rolilfs, « Reise durcli Marokko », p. 140; Hondas, « Tordjmân », p. IGG; Quedenlfeldt, « Div. et rép. popul. berb. Mar. », trad. Simon, p. 31 ; Mercier, « Cluiouia de l’Aurès », p. 38 ; Lippert, in « Mittheil. d. Sem. f. Or. Spr. », Jahrg. II, 2° Abth, Weslast. St., p. 252; de la Martinière et Lacroix, « Documents », III, p. 235; Belkassem ben Sédira, « Cours de Kabyle », p. CCXI ; Stumme, « Handb. d. schilh. v. Taz. », j). 108 ; Salmon, « Tribu marocaine », in « Arcli. Maroc», 2, p. 232.

« INNÂÏR »

fêtes également célébrées parles chrétiens et au premier rang desquelles il faut ranger le « Maoulid Sîdnâ Âïça a. c’est-àdire la Nativité de Jésus-Christ; les efforts des orthodoxes intolérants pour détourner les Musulmans de célébrer ces fêtes qu’ils n’osent pas toujours réprouver ouvertement, surtout quand il s’agit d’un prophète comme Aïça, sont tout à fait caractéristiques et prouvent à quel point ces usages sont enracinés (h. Parmi les fêtes solaires d’un caractère très antique qui sont toujours observées dans l’Afrique du Nord, il faut citer Innâïr et la « 'ansra ».

Chez les Rehâmna, à Innâïr, c’est-à-dire au 1er janvier, on fait de la dchîcha à l’huile et de cette dchîcha on prend une pelote que l’on pose sur la tente le jour même d’ Innâïr; le lendemain on va l’examiner, si elle est humectée et désagrégée par l’humidité, l’année sera bonne, sinon, cela présage la sécheresse. Il est d’usage aussi de manger la « 'açîda », ou bouillie très épaisse de farine d’orge. Chez les Chiâdma, ce sont des boules de « 'açîda », que l’on expose dehors pendant la nuit et dont on tire des présages. Chez les Hâha, on mange la « tagoulla » (nom berbère de la 'açîda), avec du bourre et du miel, pour les pauvres avec de l’huile d’argan ; on mange aussi force miel et on boit du « lbon », ou lait aigre.

L’usage de manger de la bouillie au solstice d’hiver, c’est-à-dire huit jours avant Innâïr est, on le sait, un usage très répandu; la bouillie de Noël est encore traditionnelle dans nos campagnes françaises et les Orientaux fêtent de même la Nativité de Sidnâ Âïça en mangeant force 'açîda (1 2). La bouillie de céréales étant un mets naturellement très ancien, témoigne de l’antiquité de cette coutume. Il y a

(1) Cf Ibn el Hàdjdj, « Madkhal », I, p. 175.

(2) Le môme, eod. op., I, p. 181.

« INNÂiR »

évidemment un rapport étroit entre Innâïr et le Maoulid Âïça des Musulmans; cette dernière fête est également connue au Maroc d), mais nous sommes mal renseignés sur les cérémonies auxquelles elle donne lieu. D’après Masqucray, la fête de Noël est connue des habitants de l’Aurès, qui la célèbrent sous le nom de Bon In! (1 2), huit jours avant Innâr et son nom viendrait du latin bonus annus; mais Mercier donne à « bou iyni », la signification de fête du piquet, parce que l’on change à ce moment toutes les perches auxquelles sont suspendus les ustensiles de ménage et il dit que cette fête concorde avec Innâïr (3 4h J’ai déjà eu l’occasion d’émettre l'hypothèse que les deux étymologies ne sont peut-être pas inconciliables (b? mais il importerait d’être fixé sur la date exacte des diverses cérémonies. Il règne, à cet égard, une grande confusion dans nos connaissances ; peut-être cette confusion représente-t-elle la réalité, car il n’est pas impossible que l’année ait à une époque ancienne commencé au solstice et que les cérémonies se soient en quelque sorte dédoublées ; comme aussi, il est possible que, l’année romaine ayant jadis commencé au 1er mars, les cérémonies qui accompagnaient le nouvel an se soient en partie confondues avec celles du solstice, lorsqu’elles furent reportées dans son voisinage.

(1) Mouliéras, « Maroc Inconnu », II, p. 519.

(2) Masqueray, « Documents hist. recueil, de l’Aurès», in « Rev. Afr. », XXL ann., n° 122, mars-avril 1877, p. 115. Cf Féraud, « Kitâb el Adouâni », p. 157.

(3) Mercier, « Chaouia de lAurès », p. 38; cf Cf Lartigue, « Monogr. de lAurès », p. 392; ce dernier donne la variante « Boun Ini », très importante, si elle est confirmée (elle vient d’être confirmée par le remarquable article de Deslaing sur Ennaïr, in « Rev. Afr. », 1905, N° 256, P. 51).

(4) Doutté, « Texte oranais », in «Mém. Soc. Lingu. », t. XII, p. 349.

« INNÀÏR »

En tous cas, dans les villes marocaines, comme en maint autre endroit de l’Afrique du Nord, il est d’usage de manger le jour d’Innâïr les « seba'a khdâri», c’est-à-dire les sept légumes. A Merrâkech, on les mange pendant trois jours et ils se composent de navets, carottes, fèves, pois chiches, blé, raisins secs, dattes, on les fait cuire avec du couscous (b. Partout la veille d’Innâïr, c’est-à-dire le 31 ou 32 décembre (1 2 3), a le caractère d’un jour de deuil. Une particularité, c’est que ce jour-là on ne fait généralement aucune cuisine, où le « keskâs » soit nécessaire. On a coutume de dire en Algérie que, ce jour-là, « ma ikeffelou ehi », c’est-à-dire, « on n’ajuste pas le « keskâs » sur la marmite O). Dans beaucoup d’endroits on ne mange absolument ce jour- là que des choses sèches, blé, fèves, pois chiches, bouillis à l’eau avec du miel. Le lendemain, 1er janvier, au contraire, est un jour de réjouissance : les « sba'a khdâri », le beurre, le miel, les beignets, tous les bons plats sont de circonstance. On se souhaite la bonne année quand on se rencontre, usage qui existe également à l’occasion du renouveau de l’année musulmane, à 'Achoûrâ ; petit exemple qui nous montre une fois de plus combien l’usage simultané de deux calendriers est susceptible de compliquer les rites et de dérouter les folkloristes. Une croyance remarquable et très répandue, c’est que le jour

(1) D’après Léon l’Africain, in Ramusio, I, fol. 41, D, il était d usage à Fez de manger les sept légumes non à la fête du 1er janvier, mais à Noël. Je ne sais s’il en est encore de même aujourd’hui.

(2) Lorsque l’année est bissextile, les arabes ajoutent le jour complémentaire non après février, mais à la fin de décembre; il est à remarquer que si nous l’ajoutons à la fin de février, c’est uniquement parce que jadis l’année finissait avec ce mois.

(3) Le verbe « keffel », veut dire boucher hermétiquement le oint de la marmite avec la keskâs, au moyen d’un linge mouillé.

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