‹ MerrâkechChapitre 215 sur 223 · SIGNIFICATION DE LA « <AN$RA · texte numérisé non relu

SIGNIFICATION DE LA « <AN$RA

beaucoup de sauvages éteignent solennellement leurs feux pour les rallumer avec solennité ; ainsi en était-il aussi à Rome du feu des Vestales (V Or, il est très remarquable que cette cérémonie est généralement chez les primitifs, célébrée au moment où l'on mange solennellement les premiers fruits, que ce soit du riz, du froment ou tout autre production (2) ; nous voyons que le rite que nous avons décrit pour les Rehâmna correspond absolument à cette cérémonie.

Quant aux rites de l’eau, aspersion, baignade, ils sont classiques dans le folklore européen, à l’occasion de la Saint-Jean (3); on sait que l’église célèbre ce jour-là la fête du grand Baptiste. Il est, au reste, bien naturel que ces rites qui ne sont en somme que des charmes pour amener la pluie aient été pratiqués à un moment où l’on s’occupait de s’assurer pour la campagne agricole l’énergie des rayons solaires (3) : de là, les cou tumes que nous avons énumérées et dont la moins curieuse n’est pas celle que rapporte Chénier. Nous voyons qu’au Maroc, comme eu tant d’autres pays, ces rites de l’eau sont étroitement associés aux rites du feu.

Dans les pays éloignés de l’équateur, les feux sont surtout allumés au solstice ; les danses en rond, les agitations désordonnées autour d’eux, comme dans les danses baladolres du Moyen-Age sont alors destinées en partie à soutenir dans sa course l’astre du jour. Mais ou observe des fêtes semblables à d’autres époques de l’année et leur interprétation ne présente pas plus de difficultés que celle des feux solsticiaux. Il y a des feux à l’époque du Carême, à Pâques, au 1‘ 1 mai, tous se

(1) CIFrazer, op. laud., III, p. 428.

(2) CIFrazer, op. laud., II, p. 329.

(3) Cf Frazer, op. laud., III, p. 318.

LA. « CHA'ÂLA »

rattachant plus ou moins facilement à d’anciennes fêtes agraires (h. De même au Maroc, on trouve l’usage des feux de joie à une autre époque qu’à la 'ansra, je veux parler des feux qu’on allume à la fête de 'Âchoûrâ, vulgairement « 'achoûr » et dans certaines régions « 'aïchoûr », à Mazagan, par exemple. Dans les Rohâmna nous avons vu qu’on faisait des feux autour desquels on dansait : il en est de même à Merrâkech, dans la région de Mogador, à Mazagan; c’est-à-dire à peu près dans tout le Hoùz. Quelques jours avant la fête, des enfants se mettent au coin des rues, un carré d étoffe étendu par terre devant eux et crient aux passants : « 'Atînî lechcha'âla », c'est-à-dire . « Donne moi quelque chose pour faire la « 'cha'ûla ». A Rabat et à Salé, au contraire, on ne fait de feux qu'à la 'ansra ; il en est probablement de même dans le Nord du Maroc, mais nous manquons de ce renseignement. Ces feux de 'Âchoùra se rapportent évidemment à quelque cérémonie agraire célébrée primitivement à une date solaire et qui a passé dans le calendrier lunaire en se localisant à cette fête musulmane; ces sortes de captations sont fréquentes dans les pays du Magrib et nous aurons l’occasion d’y revenir.

Les rites de l’eau s’observent encore à des époques bien plus diverses ; nous avons vu qu’à Merrâkech ils sont caractéristiques de la fête de 'Âchoûrâ ; à Mazagan, c’est à l’Âïd el Kebîr, qu’il est d’usage de se jeter de beau les uns aux autres et on appelle cela « helillou ». Chez les Chiâchna, et probablement en d’autres régions, aux fêtes de 'Âchoûrâ et d El Moûloûd (Maoulid en nabi), on a l’habitude, dès la pointe du jour, de se jeter de l’eau les uns aux autres, au

(1) Cf Mannhardt , « Baumkultus », p. 502 seq.; Frazer, op. laud., III, p. 238, 245, 259.

RITES I)E LA PLUIE

point que les acteurs de cette cérémonie ont leurs vêtements littéralement trempés. Cette coutume de se jeter de Peau est du reste universellement répandue comme rite magique afin d’amener la pluie (P ; ceci nous amène à parler de ces rites tels qu’on les pratique dans les Reliamna ; parlons d’abord des rites populaires.

Lorsque la sécheresse se fait par trop sentir, les femmes et les enfants du douar se réunissent et prennent une cuiller à pot (ce tâfounja »), que l’on allonge avec un roseau et sur laquelle on met un autre fragment de roseau en manière de croix ; puis on l'habille en femme avec les plus beaux vêtements que l'on trouve dans le douar, caftan de soie, sebniya de soie, etc.... On la promène ensuite dans les champs; femmes et enfants l’accompagnent et jettent de l’eau dessus en s’arrosant, en outre, les uns les autres ; et ils chantent :

« Tâfounja halle t râsha — Yâ rebbi bell khrâsha Tâfounja, y a morja O — \ â rebbi ’atîna cli ta ».

« Tâfounja a dénoué ses cheveux — O mon Dieu, mouille ses boucles d’oreilles — Tâfounja, ô notre espérance O mon Dieu, donne-nous de la pluie O) ».

Nous reconnaissons là un rite., (le la pluie très répandu, tant en Europe qu’en Orient et qui consiste à^tremper dans l’eau des statues de saints ou toute espèce d’images sacrées (1 2 3 4); les paysans européens baignent la statue de

(1) Voy. Mannhardt , « Baumkultus », p. 214; Frazer, « Golden Bough », II, p- 123 et les références qu’ils donnent.

(2) Je traduis « morja » par « mère de l’espérance » et non par « prairie lmmide ».

(3) Cette cérémonie se fait aussi chez les Chiàdma; elle est probablement très répandue au Maroc.

(4) Voy. Frazer, « Golden Bough », I, p. 111 ; trad. fr., I, p. 119 seq. et les nombreuses références données.

RITES DE LA PLUIE

la Vierge OR; les Chans, celle de Bouddha (1 2 3) ; les Romains jetaient annuellement une poupée dans le Tibre La cuiller à pot est souvent employée par les sauvages pour faire une poupée (4 5 6), mais il est clair que dans le cas présent, elle a une signification magique particulière qu’elle tire de sa fonction habituelle. La poupée ainsi perfectionnée n’est peut-être d'ailleurs que le substitut d une personne vivan te, ainsi que sembleraient le montrer certains usages, comme celui qu’avaient jadis les Égyptiens de précipiter dans le Nil, pour hâter l’inondation, une vierge parée et qui de nos jours est figurée par un pilier en terre nommé « 'aroùça », ou « fiancée » (5).

Presque tous les primitifs injurient et maltraitent leurs idoles, lorsqu’ils n’en obtiennent pas ce qu’ils désirent (6); dans beaucoup de pays le roi-dieu ou le grand prêtre est maltraité et même menacé de mort si la pluie ne tombe pas et que la récolte s’annonce mal (7) ; certains nomades du Sud du Maroc, lorsqu’ils font une razzia emmènent avec eux leur marabout pour leur porter bonheur; s'ils n’ont pas de succès, ils l’accablent de reproches amers (8 9); à Merrâkech. dans les cas désespérés, on se rend à Sîdi bel ’ Abbés et on voile un des candélabres du saint, pour lui faire honte (°).

(1) Tylor, « Civ. prim. », II, p. 223-224.

(2) Frazer, op. laud.. I, p. 112; trad. fr., I, p. 120.

(3) Voy. Mannhardt, « Ant. Wald. u. Feldkulle », p. 205; Frazer, op. laud., II, p. 352 el les références données.

(4) Cf par exemple, Tylor. op. laud., II. p. 197-108.

(5) Lane, « Mod. Eg-ypt. », p. 500.

(6) Tylor, op. laud. , 221-222 ; Frazer, op. laud., I, p. 100; trad. franc I. p. 113.

(7) Cf Frazer, op. laud., I, p. 157; trad. lr., I, p. 102.

(8) de Foucauld, « Reconnaissance », p. 157.

(9) Cpr Tylor, op. laud., p. 223 (vierg-e voilée).

RITES DE LA PLUIE

Chez nos Rehâmna, lorsque la sécheresse persiste trop, on va trouver un marabout, on lui passe une corde au cou et on la serre ; alors, nous disent nos informateurs, il tombe en extase et se met à prier. En même temps on jette de l’eau sur lui et si on ne le précipite pas dans un bassin, c’est simplement parce qu'il n’y a pas de bassin. Mais cette baignade forcée du marabout en cas de sécheresse est fort commune dans l’Afrique du Nord (*). A Biskra, pour citer un exemple, en temps de sécheresse, on fait d’abord la prière de « 1’ « istiska », puis un grand repas, qui du reste, se compose uniquement de couscoussou. Après le repas, les gens âgés du village choisissent un individu d’origine maraboutique, de préférence un de ces marabouts loqueteux qui circulent partout en pays indigène, sans distinction d’ordre ni de secte, et ils le plongent tout habillé dans l’eau, en l’y maintenant par force le plus longtemps possible, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il demande grâce à cris désespérés (1 2). Dans certaines régions on choisit non pas un marabout, mais bien un nègre ou une négresse que l’on plonge consciencieusement dans la rivière et auxquels on donne, en compensation, une petite somme d’argent ; il en est ainsi dans la région du Télagli (Oran) (3 4). Dans ce dernier cas, c’est la couleur noire qui est déterminante, car le noir dans les idées primitives, étant la couleur des nuages pluvieux, doit amener la pluie (*).

(1) CfMannhardt, « Baumkultus », p. 331 ; Frazer, op. laud., I, p. 94; trad. franç., I, p. 100 seq.

(2) Extrait d’une communication de M. le lieutenant Deluol, adjoint au bureau arabe, à Biskra.

(3) Communication de M. Vauthier, administrateur de commune mixte.

(4) Cf Frazer, op. laud., I, p. 93, 101; trad. franç., I, p. 98, 108, Hubert et Mauss, « Sacrifice », in « Ann. Sociol. », II, p. 105 et les références données.

RITES DE LA PLUIE

De tout cela nous pouvons conclure que le rite de la baignade a peut-être une double signification :j en premier lieu, c/est une punition pour la personne sacrée qui a manqué a sa fonction en ne procurant pas à la communauté les avantages qu’elle attendait d’elle ; en second lieu, c’est un rite magique, dans lequel l’eau, à ce que l’on croit, appelle nécessairement l’eau. Dans le rite de la poupée, une effigie est substituée au marabout; mais de plus, il est fort possible que le rite de la promenade dans les champs se rattache à d’autres rites agraires! car, d’une part, les cérémonies agraires, celle de la moisson, par exemple, sont presque toujours compliquées de rites de la pluie (b ; d’autre part, on sait que la poupée habillée et promenée dans les champs, est un rite magique destiné à renforcer la vigueur de l’esprit du blé (1 2), et ce rite se retrouve aussi bien au Maroc qu’en Algérie ; les Béni Bou Khennoûs de 1 Ouarsenis promènent dans les champs, au moment des semailles, une chéchia, un bâton et une chaussure, qu’ils disent avoir appartenu à leur ancêtre, et d’autres tribus du du ( diéliff ont la même habitude (3); vers la mi-février, aux environs de Tanger, on promène également, dans les champs, une poupée somptueusement parée et appelée « mata » (4).

(1) CfFrazer, op. laud, II, p. 171.

(2) Cl Frazer, op. laud., II, p. 192 et les références à Mannhardt.

(3) René Basset, « Zenatia de l’Ouarsenis », p. 16.

:4) Drummond Hay, « Maroc et ses trib. nom. », p. 30; reproduit par Godard, « Maroc », I, p. 85 et Quedenfeldt, « Div. et rép. berb. Maroc», trad. Simon, p. 104. Meakin, « The Moors », p. 156, ajoute que la poupée est ensuite brûlée. Mais cette information est suspecte et a besoin d’être confirmée. Cette cérémonie qui a pour but d’aider la croissance du blé, est différente de celle décrite par Harris, « The Berber of Morocco », in « Journ. ot Antbropol. Inst. », \X\ II, p. 68 et signalée par Salmon, in « Arch. mar. », n° 2, p. 236, qui est un rite de la moisson.

RITES DE LA PLUIE

Les Rehâmna ont encore recours à une autre pratique pour faire cesser la sécheresse : c’est le rite de la corde. Les femmes du dcher se mettent d’un côté, les hommes de l’autre et chaque camp tire de son côté sur une corde, jusqu’à ce que la corde casse ; les spectateurs jettent ensuite de l’eau sur les deux camps, au point qu’ils eu sont trempés, et l’on mange un couscoussou en commun. Ce rite de la corde m’est signalé comme existant dans la Petite Kabylie, où il est exactement semblable, sauf l’aspersion de l'eau et ou il serait regardé uniquement comme un jeu P) ; peut-être de nouvelles informations montreront-elles que c’est un rite destiné à amener de la pluie, ou tout au moins un changement de temps, mais même si cela n’est pas confirmé, nous sommes disposé à considérer ce jeu comme la persistance d’un ancien rite magique, au même titre que le jeu de la koùra. Nous retrouvons d’ailleurs ce même rite chez certains peuples primitifs, comme les Esquimaux, où il est hors de doute qu’il représente le conflit entre la saison chaude et la saison froide (1 2 3) ; rien d’étonnant donc à ce qu’il puisse en d’autres cas représenter la lutte entre la pluie et la chaleur. Il est, du reste, à remarquer que dans les cérémonies destinées à faire tomber de l’eau, les luttes, les cris, les gesticulations, jouent souvent un rôle important (3); il semble que l’on croie que toute cette agitation doit ébranler le ciel et résoudre l’atmosphère en nuages bienfaisants. Chez les Sejrâra de l’Algérie, lorsqu’il y a une sécheresse, on fait ce qu’on appelle la « oua'dat el koûr », c’est-à-dire la oua'da de la balle; c’est un banquet donné en

(1) Communication de M. Ménétret, administrateur de la commune mixte d’El Milia.

(2) Cf Frazer, op. laud, II, p. 104 et les références données.

(3) Cf Frazer, op. laud., I. p. 89, 95; trad. fr., I, p. 94, 101.

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l’honneur d’un marabout avec des prières pour la pluie ; on reste auprès du marabout jusqu’à ce qu’il pleuve et dès qu’il pleut, on fait des boules de boue que l’on se jette les uns aux autres : peut-être est-ce pour faire continuer la pluie. En tous cas, it faut remarquer l’analogie de ce rite avec le jeu delà koùra tel que nous l’avons interprété.

Il nous est impossible de ne pas signaler pendant que nous sommes sur ce sujet, la curieuse cérémonie usitée à Fez en temps de sécheresse : on enferme dans soixante-dix sacs soixante-dix mille cailloux, on récite dessus des versets du Coran dans un marabout et on va les jeter dans le Sebou (C ; une cérémonie à peu près identique a été signalée à Tripoli (1 2); il s’agit donc là d’un rite général; on connaît chez les peuples barbares ou sauvages des rites assez analogues, pratiqués au bord des rivières ou des sources (3 4). On voit que c’est toujours à l’eau que l’on a recours pour obtenir l’eau, suivant les principes de la magie sympathique. Il y a des cas où le rite est réduit à toute sa simplicité; par exemple, dans les aspersions d’eau que nous avons signalées comme pratiquées à l’époque de la 'ansra et de 'Achoùrà ; dans la commune mixte de Takitount, au cours de certaines « zerda » (banquet religieux), données pour obtenir de la pluie, les assistants qui dansent, emplissent leur bouche d’eau et la projettent en l’air, en criant : « En-nou ou r-rkha », c’est-à-dire « la pluie et l’aisance » D). D’autres cérémonies, destinées également à provoquer la pluie sont entièrement différentes et consistent

(1) Voy. la description dans Aubin, « Maroc d’aujourd’hui », p. 417.

(2) Mathuisieulx, « Voy. Trip », p. 70.

(3) Frazer, op. laud., I, p. 110 ; irad. fr., I, p. 118 et les références données.

(4) Sicard, « Takitount ».

L’ « ISTISKA. »

en nn sacrifice au cours duquel on torture la victime 5 l’explication n’en est pas encore donnée d’une façon satisfaisante (b. Un rite de ce genre est traditionnel à Mazoûna, en Algérie : là, lorsque la sécheresse se fait par trop sentir, on se met en quête d’une hyène, qu’on prend vivante et qu’on attache par la queue ; pendant trois jours 011 la maltraite et on la fait mordre par les chiens, puis on l’abat et on l’enterre (~).

L’orthodoxie musulmane a consacré une prière spéciale pour obtenir de la pluie : c’est la « salât el istiskâ ». Elle est naturellement la même dans tous les pays musulmans ; aussi nous n’y insisterons pas ici. Signalons seulement l’usage consacré par un hadît de retourner son manteau pendant cette prière (1 2 3) ; il y a probablement là une dernière survivance des rites de lutte simulant le conflit des éléments dont on implore de Dieu la venue. La prière orthodoxe de l’istiska a lieu le plus souvent dans les tribus près d’un marabout, elle s’accompagne d’un repas en commun ; c’est ce que l’on appelle au Maroc un « moûcem ». Il y a, alors, généralement des sacrifices et le plus souvent, en particulier, sacrifice d’une victime noire, conformément a ce que nous avons dit plus haut du caractère magique de la couleur noire relativement à la chute des pluies. En outre, beaucoup de rites anciens se sont, comme nous l’avons vu aussi, conservés à cette occasion dans le Hoûz ; au cours de la plupart des moûcem tenus pour faire tomber la pluie, il est d’usage d’asperger d’eau les enfants (4). La question de l’eau est si

(1) Yoy. Frazer, op. laud., I, p. 108; trad. fr., p. 116.

(2) Communication de M. Ben Deddoûch, cadi de Mazouna.

(3) Cf Hondas et Marçais, « Traditions islamiques », I, p. 329 et les références données dans la note.

(4) Parfois, chez les Chiàdma, par exemple, on écrit certains versets du Coran sur une planche que l’on suspend dans la mosquée et on les y laisse tant qu'il ne pleut pas.

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