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RITES DE LA SÉCHERESSE

vitale pour les populations qui habitent l’Afrique du Nord, et a fortiori pour celles qui habitent des pays désertiques, que les cérémonies de l’istiska ont pris une importance énorme dans la religion!1 2) : des processions solennelles aux marabou ts, auxquelles assistent les plus grands personnages et souvent même le sultan, ont lieu chaque fois que la sécheresse s’accentue. Parfois ces cérémonies sont l’occasion, lorsque des infidèles sont présents, d’explosions de fanatisme et les chrétiens, au Magrib, ont été souvent accusés de causer la sécheresse (~) j d’autres fois, au contraire, on a vu les Musulmans désespérés du manque de pluie, laisser les chrétiens la demander à leur Dieu et même en attendre le secours (3).

Les rites destinés à amener la pluie ont leur contrepartie dans ceux qui sont destinés à l’empêcher de tomber: mais ceux-ci sont surtout connus et pratiqués par les gens deMerrâkeeh. Le conflit des Rehâmna avec les citadins de Merrâkeeh est ancien : les citadins ont tout intérêt à ce que les récoltes soient mauvaises, pour qu’on ait besoin de leur entremise et qu’ils puissent faire monter le prix des denrées. Les rites destinés à empêcher la pluie sont aussi pratiqués par les voyageurs, les muletiers, les convoyeurs de toute espèce, qui ont besoin de beau temps. On prend

(1) Voy. p. ex. « Çartâs », p. 369, 561...; Bargès, « Vie de Sidi Boumédiéne », p. 109; Bel, « Djazya », in « Journ. Asiat. », Xesér., t. I, n° 1, mars-avril 1903, p. 324. AI. Bel donnera dans le volume que doit publier à l’occasion du Congrès des Orientaux de 1905, l’Ecole supérieure des Lettres d’Alger, un important article sur l’istiska, que nous aurions voulu pouvoir citer.

(2) Cf Alouette, « Hist. Aloul. Archy », p. 282; Diégo de Torrès, « Hist. d. chér. », p. 199.

(3) Cf la curieuse histoire racontée par Dan, « Hist. de Barb. », p. 487.

DIVISIONS DES REHÂMNA

une gargoulette, où il y a eu de l’huile et on la met sous un plafond que la pluie a traversé et d’où il tombe de l’eau, ou bien sous une tente, à un endroit où l’eau traverse et dégoutte à terre. Quand la gargoulette est pleine, on l’enterre et la pluie prend fin. La signification magique du rite est évidente (L. A Merrâkech, spécialement, on fabrique une petite charrue, on y attelle un chat et on le fait labourer dans un jardin : cela arrête la pluie. Ce rite est en contradiction apparente avec les données du folklore contemporain; en effet, l’usage de la charrue, par une association d’idées facile à concevoir, est regardé chez une foule de peuples comme attirant la pluie (1 2) ; ensuite le chat est un animal fréquemment employé dans les cérémonies destinées à écarter la sécheresse (3) ; peut-être s’agit-il d’une parodie. Les gens de Merrâkech craignent beaucoup un excès de pluie pour leurs dattes, déjà de peu de valeur quand l’année est chaude ; pour prévenir ces contre-temps, ils prennent un corbeau, l’aveuglent et l’attachent ainsi au haut d’un palmier ; le sens de ce rite est du reste obscur pour nous.

Les Rehâmna se divisent en cinq « khoms », ou circonscriptions administratives : les Brâbich forment un khoms ; les Oulâd Slâma en forment deux et les Oulâd Bon Bker deux. Il y a dans ces différentes tribus une certain nombre de groupes marabou tiques. On nous a nommé treize zaouias :

(1) Voir un autre rile magique analogue chez les Arabes cité par Makrizi, apud Frazer, op. laud., I, p. 84; trad. franç., I, p. 89.

(2) Mannhardt, « Baumkultus », p. 553; Frazer, op. laud., I, p. 98 ; trad. franç., I, p. 104.

(3) Frazer, op. laud., I, p. 102 ; trad. franç. I, p. 108 ; cpr p. 112-113 (ang.) et p. 120-121 (franç.).

LES REHÂMNA A MERRÂKECH

la zaouia des Oulâd Moùlaye 'Abdallah ben Sâci ; celle des Oulâd Sidi 1 Bhîli ; celle des Oulâd Sîdi ben 'Azzoûz ; celle des Oulâd Sîdi 'Abdelkerîm ; celle des Oulâd Bâba Àïça s Selmoûni ; celle des Oulâd Sîdi Ahmed er Rguîbi ; celle dos Oulâd Sîdi Nâji ; celle des Oulâd Moùlaye 'Omar et celle des Oulâd Sîdi Mhammcd bel Kern dans les Oulâd bou Bker ; celle des Oulâd Sîdi 'Abdallah Bou 1 'Aouîna et celle des Oulâd Sîdi Meftâh dans les Oulâd Slâma ; et celle des Oulâd Za'ariya dans les Brâbich.

Les Rehâmna ont toujours été les tyrans de Merrâkech ; l’histoire nous les montre à maintes reprises comme molestant les habitants de cette ville (b ; ils sont arrivés à former une fraction très importante de sa population et dans ces derniers temps, ils pouvaient presque se vanter que leur hégémonie fût consacrée officiellement, puisque leur caïd Sî 'Abdelhamid avait été nommé en même temps pacha de Merrâkech. Les Rehâmna ont joué vis-à-vis de Merrâkech un rôle très semblable à celui des Brâber, vis-à-vis de Fez, et comme à la fin du XIXe siècle les sultans ont beaucoup résidé à Merrâkech, les Rehâmna se sont trouvés do ce chef au premier plan de l’histoire du Maroc. En particulier, à la mort de Moùlaye Haçan, qui eut lieu en 1311 Hég., à la limite de leur territoire, sur l’Oued el 'Abîd, ils fomentèrent une révolte, qui causa à la dynastie des Filâlis de sérieuses inquiétudes. Nous donnerons ici quelques détails sur cette révolte des indigènes, d’après les informations verbales que nous avons recueillies. Bien que ces informations aient été puisées à deux sources différen tes, l’une de Merrâkech, l’autre des Rehâmna, nous ne pouvons nous permettre d’oublier combien de semblables documents

(1) Cf par exemple Hondas, « Tordjeman », p. 123-124.

RÉVOLTE DES REHÂMNA

sont sujets à caution; pourtant comme il s’agit de faits qui n’ont pas encore été relatés par écrit, sauf dans les correspondances fragmentaires des journaux de 1 époque (*), nous croyons que ce récit peut être pris en considération ; mais bien entendu, nous le donnons sous toutes réserves.

Si 'Abdelhamid fut caïd des Rehâmna pendant près de trente-cinq années ; mais il n’occupa pas ces fonctions sans interruption, car il fut emprisonné quatre fois. Avant la mort du dernier sultan, il était au mieux avec le frère du sultan, nommé Moùlaye Mohammed, celui-là même qui devait devenir célèbre parce que le prétendant Hou Hmâra s’est fait, passer pour lui, et qui fut emprisonné par ordre de Moùlaye Haçan. Si 'Abdelhamid ne craignit pas de prendre le parti de Moùlaye Mohammed et de demander sa grâce avec une insistance qui fut mal reçue en haut lieu : il fut mis en prison à son tour et pendant qu’il y était, les Rehâmna se révoltèrent. Il y avait à cette époque plusieurs caïds des Rehâmna ; comme tous les caïds marocains ils se rendaient odieux par de nombreuses exactions et les Rehâmna demandèrent que la plupart d’entre eux fussent destitués et remplacés par d’autres. Le makhzen ne céda pas du premiei coup, mais les caïds, craignant pour leur vie, n osèrent plus rejoindre leur poste et restèrent a Merrâkech, où ils étaient venus à l’occasion d’une des grandes fêtes musulmanes. Sur ces entrefaites Moùlaye Haçan mourut.

Les Rehâmna devinrent aussitôt menaçants et vinrent à Merrâkech demander qu’on leur livrât les caïds, dont ils voulaient tirer vengeance. Le pacha de Merrâkech réunit un conseil et on décida, pour donner un commencement de

(1) Il y a cependant un paragraphe sur la révolte des Rehâmna dans Brémond, « Étude s. le Maroc », p. 17.

RÉVOLTE DES REHAMNA

satisfaction aux Rehâmna, de mettre provisoirement les < aïds en prison et d attendre la décision définitive du nouveau sultan. Les caïds savaient fort bien que si l’on entre dans les prisons du makhzen avec une étonnante facilité, il est beaucoup plus malaisé d’en sortir; ils songèrent donc à mettie leurs pei sonnes en sûreté ! quatre d’entre eux sur huit îéussiient à se sauver dans des zaouias. Le cinquième qui était un ami intime de Moûlaye Mohammed et s’appelait 'Abbés ez Zobôiri, se retrancha dans sa maison, fit prendre les armes à ses esclaves et se défendit. On tenta, inutilement, d enlever sa maison d assaut .' il repoussa toutes les attaques en infligeant des pertes sensibles aux gens du makhzen. b maternent un « caïd mia » monta, dit-on, sur le minaret de Sidi bel 'Abbés, qui était proche de là et tua le rebelle d’un coup de fusil, dans la cour de sa maison ; le frère du caïd mourut avec lui. Les trois autres furent emprisonnés.

Ces emprisonnements n’apaisèrent point les Rehâmna qui continuèrent la révolte; ils la justifièrent en prétendant qu'ils voulaient comme caïd, à la place de 'Abbés ezZobéïri, un homme suspect au makhzen, qui avait déjà été caïd dans les Rehâmna, puis qui avait pris part à des troubles semblables à ceux qui se produisaient; il était rahmani et se nommait Pahar ben Slinrân. Le pacha refusa d’obéir aux Rehâmna, mais ceux-ci vinrent en masse sous les murs de Merrâkech, on dut fermer les portes de la ville et sous la pression de l’émeute on délivra Tahâr ben Slimân et on lui permit de rejoindre ses contribuas, en le priant toutefois de chercher à les apaiser ; ceux-ci, au contraire, lui imposèrent le rôle de chef de la révolte. Elle dura un an.

Après cinq mois de dévastations autour de Merrâkech, Tahâr ben Slimân avait autour de lui des contingents de

RÉVOLTE DES REHÂMNA

toutes les populations du Hoûz ; il se présenta devant la ville et, comme le Rogui d’aujourd’hui, il réclama la délivrance de Moulaye Mohammed, en mettant la paix à ce prix. Le pacha de la ville, après avoir tenu conseil, décida de résister et avisa le makhzen à Fez. Lorsque l’armée du sultan sortit de Fez et se mit en route pour le Hoûz, les Rehâmna s’avancèrent pour lui couper le passage de 1 Oum er Rhîâ, mais ils n’y réussirent pas et la mahalla envahit le Hoûz : les révoltés n’avaient jamais été bien unis ; leur chef, poussé par les siens, étaient plutôt mené par les évènements qu’il ne les dirigeait; il ne prévoyait que trop sa fin lamentable. Les divisions des révoltés s’accentuèrent, habilement entretenues par l’or et les intrigues du makhzen; Tahâr ben Slîmân ne pouvait plus faire prévaloir ses décisions ; il fut battu, mais il parvint à s’échapper et se réfugia dans la zaouia de Sîdi z Zouîn, au pays des Ahrnar. Le makhzen somma les marabou ts de le livrer ; ceux-ci représentèrent que le tapis qui couvrait le tombeau du saint était considéré comme inviolable ; Tahâr ben Slîmân s’y tenait cramponné ; pour tourner la difficulté, on imagina de le faire sortir avec le tapis et on le traîna ainsi hors du sanctuaire ; là, des mkhâznis l’empoignèrent et il fut mené à Merrâkech ; on le mit dans une cage et on le promena ainsi dans la ville sur un chameau, humiliation souvent infligée aux vaincus en pareil cas h). Il fut ensuite jeté en prison à Merrâkech, où il mourut peu de temps après, empoisonné, dit-on, par ordre de Ba Ahmed qui craignait qu’il ne s’échappât et qui, avant de partir pour la harka des Châouia, s’en débarrassa ainsi définitivement.

(1) Cf à ce sujet, Bel, « Djazya », in « Journ. Asiat, », mars-avril 1903, n° 2, Xe sér., 1 I, p. 352.

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