CONCEPTION DE L’EMPIRE PAR LES MAROCAINS
chez les Oulâd Sâmed, de la tribu des Oulâd Sa 'kl, leur nom est encore connu et des indigènes m’ont affirmé sur place qu’ils descendaient de Sâlah ben Tarif, mais nous n’avons cru voir là qu’une réminiscence littéraire W.
Les noms de Cliâouia, de Rehâmna, etc..., s’appliquent donc à des groupements sociaux plutôt qu’à des circonscriptions provinciales. Ici, comme dans bien d’autres cas, une conception ethnique prévaut dans l’esprit des Marocains sur la conception territoriale de leur empire. Il y a en effet entre nous et ces musulmans une différence radicale dans la manière de comprendre l’idée d’empire. Pour nous, l’élément dominant dans cette idée est la limite, et cette notion de limite nous a longtemps empêchés de comprendre ce qu’est un empire magribin; elle a faussé toute notre représentation à cet égard, elle nous a induits en erreur sur la véritable constitution du Maroc, mais finalement elle a profité à celui-ci. Les musulmans marocains ne conçoivent pas, ou du moins ne concevaient pas encore, il y a peu de temps, leur empire comme un territoire limité, mais bien comme un ensemble de populations sujettes (1 2). C’est pour avoir méconnu cette vérité pendant un demi-siècle que notre politique de frontière orano-marocaine s’est traînée pendant si longtemps dans la plus misérable des indécisions.
(1) Quedenfelc.lt, op. laucL, p. 91 et p. 264 n., a soutenu que les Cliâouia étaient des Arabes purs : nous croyons qu’il est, à cet égard, tombé dans l’erreur. Depuis que ces pages ont été écrites, Ct. Kampffmeyer a publié dans « Mitth. d. Sem. f. Or. Spr. », Jahrg. VI, Abtb. 2, p. 1-51, un intéressant mémoire sur les Cliâouia, dont les conclusions sont d’accord avec les nôtres.
(2) Cf. « Rapport mission 1901», p. 171. Depuis cettte époque, ce thème qui, du reste n’était pas neuf, a été développé à satiété dans la presse.
LA « CABILE » MAROCAINE
lies Châouia se divisent en une douzaine de cabiles (b ; c’est sous ce nom que les Européens du Maroc et les anciens auteurs qui ont écrit sur ce pays désignent ce que nous appelons couramment une tribu. Le mot arabe universellement employé au Maroc est en effet le mot « kbîla » (ar. rég. kabîlatoun), et ce nom est répandu un peu partout dans l’Afrique du Nord, mais surtout au Maroc. En Algérie, on ditencore « 'arch », ou « ncdja' ». « Ces trois mots, dit A. Bel, que l’on emploie indifféremment l’un pour l’autre, présentent toutefois une nuance : « nedja' » est une tribu de moyenne importance, « 'arch » une petite tribu et « kbîla » une tribu très importante » (1 2). Toutefois, en Algérie, c’est surtout le mot « 'arch » qui prédomine et l’administration a contribué à en propager l’emploi en l’adoptant presque exclusivement dans ses rédactions arabes. Les populations du Djurdjura se nomment elles-mêmes dans leur ensemble « akbail », c’est-à-dire I es tribus (3) ; de là, les Algériens ont tiré les mots de Kabyle et de Kabylie qui sont des expressions géographiques toutes différentes du terme usité au Maroc. Cette ressemblance a ôté la source de confusions innombrables dans les correspondances entre l’Algérie et le Maroc, principalement dans les dépêches des agences d’information (4). Les Châouia de l’Aurès qui, ainsi que nous l’avons dit plus haut, repoussent ce nom avec mépris,
(1) On écrit aussi kabyle, kabile — Nous adoptons pour ce mot ainsi francisé, l’orthogTapbe la plus simple.
(2) Alfred Bel, « La Djazya », in « J. As. », sept.-oct. 1902, 181, n. y. 2.
(3) Cf. Mouliéras, « Lég. merv. Gde Ivab. », I, 478, n. 1.
(4) Le traducteur français, du Çartâs, traduit constamment le pluriel de ce mot par « les Kabyles ». Les traducteurs d’El Çaïrouâni semblent être tombés dans la même erreur, p. ex. p. 394.