TRANSFERT DU MAL
micle par mégarde, prend l’orgelet, et l’auteur du tas de pierres guérit à ce moment d).
En Algérie, d’après Robert, dans certaines régions, lorsqu’on veut guérir l’épilepsie ou une maladie nerveuse, on tue une volaille, la famille la mange et l’on met la tête, les os et les plumes dans une marmite en terre que l’on porte, avec certains rites spéciaux, sur un chemin fréquenté. Le premier qui casse la marmite prend la maladie et celui qui en était affligé est délivré. Les indigènes de la région d’Aumale emploient, d’après le même auteur, un remède analogue pour guérir la fièvre typhoïde (1 2).
Cette possibilité de fixer le mal, même le mal moral, sur un objet inerte pour l’éloigner ensuite de soi est une vieille croyance universelle : de même on pense aussi que les objets inertes, des pierres, par exemple, peuvent servir de véhicule à une bénédiction. De Ségonzac, qui a voyagé chez les Brâber avec un chérif d’Ouezzân, raconte comment la foule assiégeait le saint homme pour avoir la faveur de toucher son manteau, écrit ce détail curieux: « Quand la foule est trop nombreuse, ceux qui ne peuvent atteindre le chérif avec la main le touchent avec leu r bâton ou leur fusil, ou bien encore ramassent une pierre à laquelle ils font une marque, la lancent sur le chérif et s’efforcent de la rattraper (3) ». C’est là la
(1) Dans l’explication de telles pratiques, il y a lieu de tenir compte de ce que la littérature peut parfois influencer l’évolution d’un rite sur les explications qu’on en donne. Ainsi le fait que le loriot ou orgelet est désigné en français, en allemand, en italien, en latin, en grec, en syriaque, en arabe par des mots signifiant tous, « grain d’orge » fait supposer que cette appellation vient de la médecine grecque et n’a pas été étrangère peut-être à la constitution du rite qui nous occupe. (Th. Nôldeke, in litt . ) .
(2) Robert, « L’Arabe tel qu’il est », p. 103, 109. CfTylor, « Civil prim. ». IL p. 194-195 (belle série d’exemples du même genre).
(3) De Ségonzac, « Voyages au Maroc », p. 82.
ISLAMISATION DES « MECHHED »
base du culte des reliques : innombrables sont les saints de l’Afrique du Nord dont les habits opéraient des miracles (b. Les vêtements adhérant au corps d’une façon intime doivent naturellement être imprégnés de quelque fluide mystérieux et bienfaisant, car c’est ainsi que l’on conçoit la « baraka » du saint (1 2). Quant à l’eau de ses ablutions, quant à sa salive, elles doivent encore avoir des propriétés plus merveilleuses, on les considère comme de vraies dissolutions de bénédictions (3).
Nous venons d’essayer de reconstituer le procédé général d’islamisation des pratiques relatives aux kerkoûr ; ce procédé, nous le reverrons à l’œuvre maintes fois, c’est le maraboudsme. Mais, en d’autres cas, il n’était pas applicable: il était difficile, par exemple, de convertir en marabouts les kerkoûr que l’on continue chaque jour à élever à l’endroit où un homme est mort, soit de mort naturelle, soit de mort violente, les « menzeh », les « nza », les « mechhed ». Aussi l’explication primitive a-t-ellepu subsister en partie ; on prétend, comme nous l’avons dit, que le jet de pierres a pour but d’éloigner les génies ; l’islamisation a consisté à transformer les influences mauvaises auxquelles croit le sauvage en djinns plus ou moins orthodoxes et aussi à donner aux tas de pierres un nom qui pût être susceptible d’une interpré ta-
(1) Voir un exemple célèbre dans le Çartas, trad. Beaumier, p. 406, 410.
(2) M. Lefébure, in litt . , pense même que les pierres exprimeraient les désirs de ceux qui les placent ou les jettent, désirs variant suivant les circonstances.
(3) Voy. encore un exemple célèbre dans le Çartas, 181. Cf Mouliéras, « Maroc inconnu », II, 186. La littérature hagiographique est remplie de ces exemples. Sur le transfert de la « baraka », voy. Wellhausen, « Reste ar. Heid. », p. 139.