‹ MerrâkechChapitre 56 sur 223 · CHIFFONS SUSPENDUS AUX ARBRES · texte numérisé non relu

CHIFFONS SUSPENDUS AUX ARBRES

arbres ne sont que le réceptacle des maladies dont on se débarrasse en y accrochant quelque objet; Tylor a, lui aussi, appuyé cette théorie de sa haute autorité (h.

Fig. 22. — Arbre avec ex-voto et tas de pierres sacré près de Sîdi Yoûcef ben ‘Ali, à Merrâkech

( Cliché de M. Veyre)

Les croyances relatives à ces arbres ont été l’objet d’une évolution toute semblable à celle des croyances relatives aux kerkoùr. Mais il existe encore, dans les Hahâ, par exemple,

(1) Tylor, « Civ. prim. », II, p. 195, 291; Mannhardt, « Baumkult. », p. 15, 21. D’autres explications ont été proposées : Bertholet, « Die israël. Yorstel. v. Zust, n. d. Tode », p. 6, voit dans le fait d’attacher des chiffons à un arbre ou près d’un tombeau, une survivance du rite de deuil qui consiste à déchirer ses vêtements près d’un mort ; L. Boyer croit que, dans le bassin de la Volga, ces chiffons qu’on attache même aux porches des églises, rappellent l’usage primitif d'apporter des habits au mort, comme on lui apporte à manger. Aucune de ces théories ne doit être repoussée ; elles peuvent être exactes chacune pour une région où une époque donnée ou même contenir toutes simultanément une part de vérité. Nous ne dissertons ici que de ce que nous avons personnellement observé dans le Hoûz.

ARBRE S-KERKOÛR

des arbres isolés, éloignés de tout marabout, toujours situés pourtant à proximité d’un chemin fréquenté. Aux branches de ces arbres se balancent ces singuliers ex-voto dont nous venons de parler et les gens du peuple qui les y apportent ne le font qu’avec des idées religieuses très vagues ; si on les presse ils vous disent simplement que c’est un arbre qui est comme un saint. Si c’est un lettré qu’on interroge il finira par vous répondre que sans doute un marabout s’est arrêté là pour prier ou même y est enterré et qu’il a donné ainsi a l’arbre une renommée dont la cause est aujourd’hui oubliée.

Le plus souvent l’arbre est définitivement considéré comme abritant la dépouille d’un marabout qui peut rester anonyme ou même recevoir un nom ; dans ce cas un haouch en pierres sèches et souvent aussi un petit sanctuaire aménagé pour brûler de l’encens et des bougies témoigne de la transformation qu’ont subie les anciennes croyances. Enfin par une réaction semblable à celle que nous avons décrite pour les kerkoùr, l’usage des chiffons suspendus une fois islamisés s’est rapidement développé et c’est une coutume générale que d’en accrocher aux branches de tout arbuste, même médiocre, qui se trouve auprès d’un marabout; au besoin on plante un bâton pour y accrocher un haillon (b (lig. 25).

On peut objecter que la concomitance de ces deux pratiques, pierres apportées aux kerkoùr et aux marabouts, d’une part, nœuds faits aux arbres ou chiffons suspendus auprès des sanctuaires, de l’autre, ne démontre pas nécessairement qu’elles aient la même origine ; un troisième ordre de faits, abondants dans le Hoûz, vient lever, nous semble-t-il, tous les doutes. Nous voulons parler des « arbres-kerkoûr », arbres

(1) Sur la concomitance du rite des chiffons et de celui des pierres, voy. l’exemple donné par Liebrecht, op. laud., 269, 1. 10 d’en b., qui cependant ne connaît d’autre théorie que celle de l’offrande.

ARBRE S-KERKOÛR

considérés comme sacrés et sur les branches desquels on dépose des pierres, tout comme sur un kerkoûr ou près d’un marabout C1) ; on peut observer des exemples remarquables de ce rite dans le Jbel Hedid, le pays des marabouts Regrâga : là, au voisinage des marabouts, les arganiers ont leurs branches chargées de pierres que les fidèles déposent dessus.

Fig. 23. — Branche d’arganier sur laquelle sont déposées des pierres en guise d’offrandes, dans le voisinage de Sîdi ‘Ali ou ‘Ali, dans le Jbel Hedîd

( Cliché de l’auteur )

Quelques-uns de ces arbres sont assez loin du marabout, en l'honneur duquel, dit-on, on les accable de ces singulières offrandes. L’arganier est un bois cassant et on ne saurait nouer ses rameaux épineux, mais la signification magique du rite est évidente si on le rapproche de ceux que nous avons étudiés à propos des kerkoûr; évidente aussi, fislamisation de cette même coutume conformément au procédé

(1) L’olivier-marabout du cimetière d’El-'Eubbad à Tlemcen en est un bel exemple algérien.

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