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RITES I)E PURIFICATION

Si l’on met dans un nouet de la terre d’un champ cultivé, que l’on veut voir fertile, c’est que la pensée primitive aurait été de concentrer dans cette petite portion du champ tout ce qu’il peut y avoir de mauvais en lui ; même sens primitif dans l’acte de celui qui, pour se procurer une bonne récolte, porte au marabout un nouet rempli de grains d’orge, ou qui, pour protéger ses troupeaux, va déposer dans le sanctuaire du saint des touffes de laine de ses moutons (h.

Quant aux cheveux et aux ongles, c’est l’usage chez les musulmans, de ne jamais les couper pendant une maladie : ils pensent en effet que tout ce qu’il y a de mauvais dans le corps se porte dans ces parties, principalement dans les ongles(1 2) qu’ils se coupent toujours avec le plus grand soin. En coupant les cheveux ou les ongles pendant la maladie on craindrait d’enlever au mal ce dérivatif et de provoquer immédiatement une rechute Mais lorsque la santé est revenue, on coupe cheveux et ongles et on les porte en tout ou en partie dans le sanctuaire du marabout : même si on le fait en guise d’ex-voto, d’action de grâce, le caractère magique du rite est indéniable.

Rappellerons-nous ici que la coupe des cheveux a toujours été un rite de purification chez tous les peuples du monde (3)? La première coupe de cheveux des enfants à laquelle les musulmans attachent tant d’importance fakîka) a certainement la même signification (4). La coupe régulière des ongles

(1) Cpr Villot, op. laud., p. 217. « C’est là aussi que les femmes dont le sein est stérile, viennent suspendre chaque mois, un débris d’étoffe teint du sang de leur infécondité ».

(2) Cf. René Rasset, « Mélusine », t. II, n° 15, 5 mai 1885. Cpr Hubert et Mauss, « Sacrifice », in « Ann. Soc. », II, p. 49, n. 2.

(3) Frazer, « Golden Bougli », I, p. 388; trad. fr., I, p. 314. Cf Goldziher, « Sacrif. chev. », dans R. H. R., XIV, 1886, p. 51.

(4) Cf infra, p. 348.

MAGIE SYMPATHIQUE

et des moustaches est pour les musulmans une obligation fondée sur de nombreuses traditions : plusieurs hadit rapportent que cela préserve des maladies, des maux d’yeux et do dents , disent les uns, de toutes les maladies , disent les autres, sauf de celle dont on doit mourir (b ; de semblables croyances s’observent dans toutes les religions : les exorcistes de l’antiquité croyaient aussi que le mal se réfugiait dans la chevelure, et des bourreaux païens rasaient les cheveux à une jeune chrétienne dans l’espoir d’obtenir son apostasie parce qu’ils pensaient que sa foi était l’œuvre de quelque divinité mauvaise (1 2). Dans beaucoup de cérémonies religieuses une coupe de cheveux constitue le rite de sortie (3). C’est que le caractère sacré est quelque chose de très semblable à l’impur, en matière religieuse et rien ne ressemble plus à un rite de purification qu’un rite de désacralisation (4).

Toutefois, pour les derniers rites que nous avons examinés, tels que le dépôt dans les marabouts de cheveux, d’ongles, de terre, d'orge, de pierres môme, une autre explication que celle de l’expulsion est possible, qui n’est pas contradictoire avec celle-ci, mais qui, bien au contraire, la complète à ce qu’il nous semble de la façon la plus heu-

(1) Voir les recueils de tradition et les livres d’adab : p. ex. « Radî d dîn Abou Nasr, « Makârim el akhlak », p. 21, in f.

(2) Le Blant, « in CR. Ac. Inscr. et B.-L. », 24 août 1888.

(3) Hubeit et Mauss, « Sacrifice, dans Ann. soc. », II, p. 95 ; Frazer, loc. cit.

(4) Ces lignes étaient écrites quand a paru l’article documenté de M. Morand, sur les rites relatifs à la chevelure et aux ongles chez les indigènes de l’Algérie, in «Rev. afr. », 2e trim. 1905, qui du reste ne chang'e rien à nos conclusions.

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reuse. C’est une croyance partout répandue que les cheveux, les ongles ou une partie quelconque du corps détachée de celui-ci, gardent néanmoins avec lui un lien mystérieux, et la personne à qui on les a enlevés se ressent, croit-on, du traitement qu’on leur inflige : la croyance à la magie sympathique a un caractère universel que les ethnographes ont définitivement démontré. Pour empêcher ces débris de tomber entre les mains d’ennemis qui s’en serviraient à fins d’envoûtement ou d’autres maléfices, l’usage le plus répandu est de les enterrer (h : la religion musulmane a consacré cet usage et des hadit nombreux l’ont élevé à la hauteur d’un précepte canonique. « L’homme qui coupe ses cheveux et ses ongles doit les enterrer..., il est d’obligation d’enterrer les cheveux, les ongles et le sang...., lorsque 'Ali ben Hocéïn se faisait raser la tête, il ordonnait qu’on enterrât ses cheveux. . . , etc. . . » (1 2) La salive peut de même servir à des maléfices fondés sur la magie sympathique : aussi, dans beaucoup de tribus marocaines, on ne crache pas dans une demeure, on crache dans un burnous ou dans sa « jellaba » : je doute fort que des raisons de propreté suffisent à expliquer cette habitude (3).* On 11e peut se figurer à quel point arrive souvent la crainte des procédés do la sorcellerie : dans certaines contrées de l’Algérie où l’on croit que la cervelle du mulet peut servir à de redoutables maléfices, on n’abat pas un mulet sans que sa cervelle soit brûlée en présence de la « djemâ'a » (4).

Mais les pratiques d’envoûtement ont une contre-partie : s’il y a une magie sympathique qui peut nuire, il y en a une

(1) Frazer, « Golden Bough », I, 380, trad. ir., I, 306 seq.

(2) « Makàrim el akldâk », 22 in pr.

(3) Mouliéras, « Maroc Inconnu », II, p. 322.

(4) Cf Sicard, « Takitount ».

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qui peut être utile : si on soumet les cheveux, les ongles, le sang, la salive... d’une personne à une influence bienfaisante, l’état de cette personne s’en ressentira. Or le marabout a sa « baraka », sa bénédiction ; toute tombe même, dès que le culte des morts est pratiqué, a une influence bienfaisante. On doit donc tout naturellement penser que celui qui y portera ses cheveux, ses ongles, ou même un objet quelconque ayant touché son corps et gardant avec lui une affinité mystérieuse, un vêtement, un lambeau d’étoffe ou une simple pierre, pourvu qu’il l’ait touché, on doit penser, disons-nous, que le propriétaire de ces objets verra s’étendre aussi sur lui la protection sacrée sous laquelle il les aura placés C1). Ainsi s’expliquent tout aussi bien que par l’expulsion du mal, les faits que nous avons exposés.

Ainsi l’on croit que les cheveux suspendus aux branches d’un arbre près d’un sanctuaire préviennent de la calvitie (2 3) ; que la terre d’un champ, que les touffes de laine déposées sur la tombe d’un marabout rendent le champ plus fécond et le troupeau plus prospère. Voici un autre exemple de ce rite, bien typique et tiré de l’orthodoxie musulmane : « Celui qui coupe ses cheveux dans un « ribât » et qui les y enterre ensuite s’assure les faveurs attachées à la qualité de « mourâbit » , tant que cette chevelure reste enterrée et ne se corrompt pas » (3).

(1) Frazer, « Golden Bough », I, 380 ; trad. fr., I, 306 ; Tjlor, « Civ. prim. », II, 516-517.

(2) Cf Aubin « Maroc d’auj. », p. 320.

(3) Nasr ben Mohammed Es-Samarkandi, « Tenbîh el Râfilîn », p. 160, in m. Je dois l’indication de ce curieux passage à M. AY. Marçais. La fin de la phrase est obscure et pourrait aussi se traduire : «...., tant que cette chevelure, qui ne se corrompt pas, reste enterrée ». I)e quelque façon que l’on traduise, le caractère magique du rite est nettement établi par ce fait que l’heureuse influence de la chevelure cesse dès qu’elle n’est plus enterrée

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