‹ MerrâkechChapitre 7 sur 223 · ORGANISATION SOCIALE D’APRÈS LES ARABES · texte numérisé non relu

ORGANISATION SOCIALE D’APRÈS LES ARABES

parents. Les Boni Moudar sont un « cha'b » ; Ivaïs ben Bilan ben Mouclar est une « kabîla» ; les Béni Sa'd ben Ivaïs ben Bilan sont une « 'imara » ; les Béni Batafân ben Sa'd ben Ivaïs sont un « batn » ; les Béni Doubyân ben Bouraïd ben Baït ben Batafân sont un « fakhd » ; les Béni Fezâra ben Doubyân sont une « façîla et les Béni Bedr el Fezâri sont une « 'acbîra » (*).

Fig. 2. — Bâb el Kebîr, à Casablanca

( Cliché du I)' Weissgerbèr)

On voit que tout cela n’éclaircit en rien la question. En particulier, au Maroc, le mot « kbîla » semble avoir des acceptions variables; les peuplades de langue berbère ont naturellement des désignations toutes différentes dont nous

(1) Naoufal Effencli Ni'mat Allah , « Sannâdjat et tarab », 37. Il serait fastidieux d’augmenter ces citations. Je dois l’indication de ces deux textes à M Ben Cheneb. On peut y ajouter Ibn'Abdi Rabbibi, « 'Ikdal farîd », II, 40. Cf Perron, trad. Khelîl, Y, p. 45G, 551. On peut voir aussi : Elie Tabet, « Note sur l’organisation des tribus », p. 10-24.

DÉPART DE CASABLANCA

aurons occasion de parler plus tard. Ce chapitre de la sociologie du Nord de l’Afrique reste donc à écrire.

(*25 mars 1901). Il est 9 heures du matin quand notre petite caravane quitte le consulat de Casablanca et sort de la ville par la porte de Bâb el Kebîr; c’est aujourd’hui lundi, jour où le marché quotidien qui se tient devant la porte, est plus animé que durant le reste de la semaine. Nous fendons

Fig. 3. — Le marché de Casablanca un jour de fantasia

(■ Cliché du DT Weissgerber)

avec peine la foule compacte des burnous blancs et fauves, plus ou moins crasseux et rapiécés ; le temps est si beau et si clair que le soleil met dans le relief de leurs plis toute la splendeur des draperies somptueuses. Nous dépassons les dernières maisons de la banlieue de Casablanca qu’un petit pli de terrain va nous masquer. Un kerkoûr, c’est-à-dire un

SÎDI BELLIOÛT

tas de pierres sacré marque le lieu d’où les voyageurs venant d’Azemmoûr aperçoivent pour la première fois la ville de Sîdi Bellioût : tel est le nom du patron musulman de la cité que les pieux croyants ne manquent pas d’invoquer à cet endroit en ajoutant leur pierre au kerkoùr.

Au Maroc, les villes, les tribus, les villages ont, comme dans le restant de l’Afrique du Nord, leur patron religieux. On connaît de suite quel est le pays d’origine d’un bon musulman en observant le nom du saint qu’il invoque le plus souvent. Les gens de Fez jurent par Moûlaye Idrîs, les gens de Merrâkech s’adressent à Sîdi bel 'Abbés es Sebti, les habitants du Soûs prennent à témoin Sîdi Ahmed ou Moûça, etc. Quand une de ces invocations à un grand marabout est faite devant vous, il est poli de répliquer aussitôt : « Ghaï lillâh », c’est-à-dire, peut-être : « 11 est la chose de Dieu » .

Le patron de Casablanca, aujourd’hui si vénéré était presque inconnu au milieu du siècle dernier. Son sanctuaire qui n’était alors qu’une pauvre maisonnette était gardé par un nommé Bel Meknâci qui s’en était fait le mokaddem. Vers 1851 seulement, on put recueillir une somme assez importante pour faire construire la « koubba » actuelle. On raconte que Sidi Bellioût était un chérif « regrâgui » et la légende lui donne le don d’ubiquité. Avant de partir pour la Mecque, les pèlerins étaient venus lui demander sa bénédiction. Quelle ne fut pas leur stupéfaction, arrivés dans la Ville Sainte, de se trouver devant Sidi Bellioût qu’ils croyaient avoir laissé si loin ! — L’eau qui tombe à Casablanca et en particulier dans la « koubba » de Sîdi Bellioût, jouit de propriétés merveilleuses ; quiconque en a bu reviendra fatalement à Dâr-el-Béïda, quand bien même la destinée l’aurait entraîné aux confins du monde. D’ailleurs, ce Sidi

BANLIEUE DE CASABLANCA

Bellioût possédait aussi le don de fasciner les animaux : il se promenait entouré de lions, d’où son nom de Sidi Bellioût, qui n’est autre que l’altération de l’arabe régulier « aboûl louyoùt », c’est-à-dire : l’homme aux lions (b.

Casablanca perdue de vue, le plateau doucement onduleux se partage entre les cultures et les terrains abandonnés

F ic4. 4. — Sîdi Bellioût, à Casablanca

(Cliché de M. Brèves)

à l’asphodèle qui imprègne l’atmosphère de son odeur un peu âcre ; des tapis de soucis s’étendent çà et là, soucis ordinaires mélangés à ces beaux soucis ornementaux que les Algériens connaissent bien ( Calendula algeriensis, B. et R.) ; leurs longues ligules orange rehaussant l’éclat velouté des fleurons pourpre font, avec les capitules des marguerites et les corolles des mourons, une frange opulente au manteau

(1 Ces détails sur Sîdi Bellioût sont extraits d’un article du Réveil du Maroc ; j’ajouterai que l’auteur de cet article m’est connu et que c’est un arabisant des plus autorisés.

LES SAUTERELLES

mouvant des orges vertes. Tout cela respire la fécondité et la richesse ; pourquoi faut-il que vienne s’y mêler la vision

Fig. 5. — La route de Mazagan au sortir de Casablanca

(Cliché cle M. Brives )

du désastre et de la désolation ? Des vols de l’insecte de malheur s’abattent çà et là : le « criquet pèlerin » (b; terreur

(1) Les criquets, leurs invasions et les moyens cle les combattre ont été, en Algérie, l'objet de nombreux travaux. M. Künckel cl’Herculais, du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, a été chargé à ce sujet d’une enquête qui a duré cinq ou six années ; les résultats en seront consignés dans un ouvrage étendu dont il n’a paru jusqu’ici que la partie la moins intéressante. Voici les publications de M. Künckel, relatives à ce sujet et qui nous sont connues : « Invasion des sauterelles, moyens de défense employés » (1884-1891), Alger, 1892. — « Préservation des vignes contre les acridiens ailés », Constantine, 1889. — «Les acridiens et leurs invasions en Algérie », 1er rapport; Alger 1888. — Le même, 2e rapport, Alger, 1888. — « Les sauterelles, les acridiens et leurs invasions» (AFAS, 1888). — « Les acridiens et leurs invasions en Algérie » (1888-1894), Alger, 1894. — « Invasion des sauterelles 1888-1891 , compte des dépenses», Alger, 1892. — La bibliographie des invasions de sauterelles est énorme et n’est donnée que très incomplètement par Playfair.

LES SAUTERELLES

du paysan africain, vient de faire son apparition dans toute la région. Plus nous avançons, plus le pays en est infesté ; le sol en est comme moucheté et jusqu’à l’horizon le ciel est criblé de points noirs ; comme il fait chaud, ils volent assez haut, mais d un vol lourd et clignotant ; leurs longues ailes vernissées brillent aux rayons du soleil et bruissent sans répit autour de nous ; des propriétaires assistent, désolés et résignés, a la dévastation de leurs champs et les musulmans qui m accompagnent leur jettent en passant un souhait sympathique: « AUâhya'têf 'aleïkoum », c’est-à-dire: «Que l)icu prenne pitié de vous ! » La présente année aura été pour les populations de la côte occidentale du Maroc, une année néfaste : nous verrons, en effet, dans notre voyage, les sauterelles répandues depuis les Hâha jusqu’aux Châouia; et dans quelques mois, à notre retour, nous marcherons au milieu des criquets. Nous suivons ici l’usage d’Algérie qui consiste à appeler « sauterelles » les criquets adultes et « criquets » les jeunes qui n’ont pas encore d’ailes ; cet usage est vicieux, mais il s’est tellement répandu que l’on est obligé de s’y conformer.

Le Gouvernement marocain a essayé d’organiser la défense contre le fléau et, à notre départ de Casablanca, it achetait les œufs de sauterelles à trois réaux le quintal. Femmes, hommes, enfants, apportaient à l’envi des couffins remplis d’œufs (pie l’on jetait ensuite à la mer. Lorsque, deux mois plus tard nous repassâmes dans les mômes régions, les indigènes creusaient des lossés autour de leurs propriétés pour éviter 1 envahissement, d’autres avaient entouré cellesci de plaques de fer-blanc provenant de boites de pétrole et (pii formaient une manière d nppare/l cy'pvïote. Comme nous avions jadis été longuement à même de constater la mollesse des musulmans algériens vis-à-vis du fléau qu’ils accueil-

LES SAUTERELLES

laient avec une résignation fataliste et sans essayer la moindre résistance, nous sommes demeurés impressionnés par U activité que déployaient dans les mêmes circonstances leurs coreligionnaires marocains : nous avons d’ailleurs emporté

pI(li (5 — Les sauterelles au Lord de la mer

(Cliché (le l’auteur)

de nos voyages d’études la conviction que les populations du Hoùz vivent d’une vie économique plus intense et mieux organisée que nos indigènes algériens.

Les invasions de sauterelles sont un fléau périodique au Maroc, comme dans toute l’Afrique du Nord, etlemakhzen a toujours aidé les populations à se défendre A. Les sauterelles sont du reste en même temps un aliment que les

(lj Cf «Carias», traduction Beaumier, page 158 et s.

LES SAUTERELLES

Marocains, comme les Algériens el en général les populations bédouines, mangent volontiers. Tous les docteurs sont d’accord pour déclarer licites (moubâh) les sauterelles comme nourriture. « Deux choses mortes et deux choses sanglantes nous sont permises, a dit le Prophète : te foie et la rate, les poissons et les sauterelles » (b. Ces dernières sont donc à la fois un bienfait et un fléau : « El Haçan ben 'A li rapporte que comme il était à table et mangeait avec son frère Mohammed et ses cousins 'Abdallah, Katam et El Fadl, fils d’El 'Abbàs, une sauterelle vint à tomber sur la table ; 'Abdallah la prit et dit à El Haçan : a Qu’y a-t-il d’écrit sur cet insecte? » El Haçan répondit : « J’ai jadis interrogé là-dessus mon père le Commandeur des Croyants, qui me déclara qu’ayant luimême fait cette question au Prophète, celui-ci lui répondit qu’il était écrit dessus : Je suis le Dieu hors duquel il n’y en a point d’autre, le seigneur et le père nourricier des sauterelles : je les envoie lorsque cela me plaît à tel peuple comme une nourriture et, si cela me plaît, comme une calamité » (1 2). D’après El Idrîci, les sauterelles étaient jadis un aliment si répandu à Merrâkech, qu’on en vendait trente charges par jour sur le marché de cette ville et que cette vente donnait lieu à la perception d impôts (3L Quant à la croyance aux caractères tracés sur les sauterelles, elle est universellement répandue dans l’Afrique du Nord.

(1) Ed-Damîri, « Hayât el hayaouân », page 125, 1. 15; cf. Khelîl, trad. Perron, I, p. 13.

(2) Ed-Damîri, oplaud., 124, 1. 1. L’auteur a rassemblé dans ce chapitre de nombreux l.iadît et des anecdotes sur les sauterelles. Un chapitre moins étendu est donné par El Ibchihi sur le même sujet dans son Mostatraf: voy. trad. Rat, II, p. 24G. Damnas, « Le Grand Désert », p. 257, a traduit fort inexactement et avec des méprises parfois singulières, la plus grande partie du chapitre d’Ed-Damîri.

(3) Idrîci, « Description de l’Afrique », p. 80; cf id., p. 72.

'AÏN GUEDDÎD

Un peu de broussailles a maintenant succédé au tapis d’asphodèles et aux cultures, et à 11 heures 15m nous arrivons à la source dite 'Aïn Gueddîd. L’eau sourd du milieu de

pI(4i 7 'Aïn Gueddîd : les mouchetures blanches sont des sauterelles

(Cliché de l’auteur)

larges dalles blanchâtres, assez abondante, mais saumâtre, et d’ailleurs envahie en ce moment par des sau terelles ; de vieux lentisques aux troncs creux et quelques palmiers nains devenus arborescents 0) donnent un peu d’ombre autour de la source. Ici des quantités de sauterelles se sont abattues ; la plupart d’entre elles se traînent sur le sol, languissantes et comme malades. Un les examinant, nous apercevons sous leur abdomen les efflorescences blanches caractéristiques de la maladie cryptogamique qui affecte parfois ces insectes :

(1) On sait que le palmier nain, Charnœrops Immilis, L., est d’hahilude acaule, mais que lorsqu’il est soigné ou simplement planté dans une terre riche et respecté, il peut atteindre plusieurs mètres de hauteur. Les échantillons arborescents de cette espèce sont classiques dans 1 Afrique du Nord auprès des marabouts.

Page 1