VALLÉE DE L’OUM ER RBÎÂ
forme un spectacle plein de grandeur et de tristesse A. Le fleuve est si bien replié sur lui-même que lorsqu’on arrive des Doukkâla, on croirait que Bou l'Aouân est sur 1 autre rive, chez les Châouia ; et de fait, des cartographes ont commis cette erreur. C’est que la vallée étroite de 1 Oum er Rbîâ est une véritable trouée, un « Durchbruchsthal », creusée à travers le plateau hercynien ; si le fleuve s’attarde, comme la Seine, en capricieux méandres, il n’arrose point comme elle une vallée large et fertile ; sa vallée et son lit, c’est presque la même chose ; les rebords rongés du plateau étreignent partout son cours, à tel point qu’à une centaine de mètres, on ne soupçonne point l’existence d’un fleuve. Les eaux de l’Oum er Rbîâ seraient capables de fertiliser une vaste région et pourtant elles passent au milieu de ce plateau tantôt fertile, tantôt désolé, mais toujours peu arrosé, sans y porter la féconde humidité qui en ferait une des terres les plus riches du monde (1 2).
Les affluents que reçoit l’Oum er Rbîâ dans sa traversée des plateaux subatlantiques, n’augmentent guère son débit car ce ne sont que des oueds âpres et étroits, torrents pendant quelques jours de l’année, la plupart du temps sans eau. Partout le fleuve est difficile a franchir, car partout il est profond et on n'y trouve jamais moins d un mètre d’eau dans la saison la plus sèche ; partout aussi, le courant est violent : à Bou l'Aouân, ce sont de véritables rapides ; de Médira' ben Khallou à la mer, c’est-à-dire dans
(1) Weissgerber, «loc.. cit. », p. 31, donne aussi une vue (le la vallée. Sur Bou l'Aouân, voy. encore Th. Fischer, « loc. cit. » avec aussi une vue générale du château, p. 107, cf infra, p. 216 seq.
(2) Renou, « Descr. Maroc » , identifie le « bourg d’Oum-Rabîà » d’Idrîci, « Descr. Afr. et Esp. », trad. Dozy et de Goeje, p. 81, avec Bou l'Aouân.
LA « MA'DIYA »
sa course à travers le plateau, il y a 150 kilomètres, pendant lesquels le fleuve descend de plus de 275 mètres. Aussi la navigation de l’Oum er Rhîâ, rendue possible par la profondeur de l’eau rencontrera-t-elle un obstacle dans la force du courant, qui n’est pas moindre, selon les estimations des auteurs que nous avons cités, de 3 nœuds 1/4 à l’heure 0).
Pour tes voyageurs marocains, la traversée de l’Oum er Rbîâ est toujours une grosse question • it est vrai qu’à Azemmoûr et à Médira' ben Khallou, des bacs permettent cette traversée presque en tout temps, mais il faut ajouter que ceux de cette dernière localité sont fort défectueux, et partout ailleurs les gués sont difficiles. Pour les franchir, on se sert habituellement de radeaux ou « ma'diya » formés par l’assemblage de quelques poutres que soutiennent des outres gonflées d’air. Il y a de ces « ma'adiya » un peu partout, le long du fleuve. Au village de Bon l'Aouân qui est bâti sur les deux rives, les habitants sont obligés de passer à la nage à chaque instant, soit pour se visiter les uns les autres, soit pour aller vaquer à leurs travaux ; ils ont coutume de porter sur leurs épaules deux ou tres en peau de mouton gonflées ; ont-ils besoin de passer Peau, ils refirent leur vêtement, le mette sur leur tête et s’appuyant sur les deux outres que réunit une corde, ils passent à la nage le fleuve qui est en cet endroit resserré et profond. L’usage de la « ma'adiya » a frappé les voyageurs européens peu nombreux qui ont visité Bou P'Aoiiân et laissé une relation de leur voyage. I)e ce nombre est le Français de Chénier, chargé des affaires du roi auprès de l’empereur du Maroc, qui visita Bou l'Aouân, en septembre 1781 : « Auprès de ce château, dit-il, il y a un
(1) Pour plus de détails, il faut voir les travaux déjà cités de Th. Fischer et de YVeissgerber. L. de Campou, « Un empire qui croule », p. 200-202, donne aussi quelques détails sur l’Oum er Rbîâ.
LA « MÀ'DIYA »
village ; on en voit un antre avant de passer la rivière, qui contiennent chacun environ deux cents maisons ou masures couvertes de chaume, bâties en éclats de pierres, placés les uns sur les autres, à sec et sans ciment — La situation isolée de ce château exposé à tous les vents et l’aridité du vallon où il se trouve, inspirent une sorte d’horreur.... Au passage de cette rivière, on n’a pour tout bac qu’un radeau qu’on compose à l’instant d’outres pleines de vent attachées à des roseaux avec des cordonnets faits de feuilles de palmiste ; plusieurs Maures à la nage soutiennent et aident de leurs épaules ce frôle radeau que la rapidité des courants fait dévier d’un mille dans un instant ; on transporte sur ces
pIG. 27. — Passage de l’Oum er Rbîâ sur des outres à Bou PAouân
[Cliché île l'auteur)
radeaux, les voyageurs et leurs effets , et les bestiaux, chassés par les muletiers, passent à la nage. En septembre
PONTS SUR L’OUM ER RRÎÀ n5
17(S1? les eaux étant basses, à cause des chaleurs, je passai à gué cette rapide rivière, ce qu’on Savait pas fait depuis vingtcinq ans (b». Les choses ne se passent pas autrement aujourd hui et les occasions de traverser à pied l’Oum er Hahîâ, sont tout aussi rares qu’autrefois. Les sultans du Maroc ont a plusieurs reprises, cherché à mettre en communication les deux îives de 1 Oum er Rbiâ ; dans son cours supérieur, un pont les réunit àKasbaTâdla. Il paraît qu’il y en avait un autre à Mechra' el Kantra, à la limite des Rehâmna (1 2) ; à Meclira' el Kerma, près de Bou l'Aouân de nombreuses pierres taillées sont restées gisant près de l’endroit le plus resserré du fleuve, attestant qu’on avait voulu faire là un ouviage d art; sans doute, ce pont était nécessaire à l’époque ou Bou l'Aouân, forteresse d’une grande importance stratégique, était encore occupé (3), mais l’exécution en eût été rendue difficile par la rapidité du courant; à notre époque
(1) Chénier, « Recherches histor. sur les Maures », III, p. 70-77. Lempriere, « Yoy. dans l’Empire du Maroc », rapporte qu’il passa à son tour a Bou l'Aouân en février 1790 (trad. Ste-Suzanne, p. 341-343), ; Bou l'Aouân semble n’avoir été ensuite revu par des voyageurs européens que plus d’un siècle après. MM. Th. Fischer, G. Kampffmeyer et Weissgerber y séjournèrent du 1er au 3 avril 1901. G. Kampffmeyer a laissé une intéressante relation de ce séjour dans ses « Reisebriefe aus Marokko » (31 mai N" 249, lettre du 10 avril) ; j’y campai à mon tour le 9 et le 10 juin de la meme année ; en 1902, les capitaines Larras et Brémond, et M. Brives, passèrent aussi à Bou l'Aouân (Brives, « Le Maroc occidental », dans « Soc. Geogr. Alger», 1902, p. 340). On passait déjà le fleuve sur des outres au temps d’El Bekri, p. 341. Cpr J. de la Paye, « Rel. voy. Réd. Capt »
Weissgerber, « loc. cit. », p. 324. Le pont des Tâdla a, au dire d Erckman, « Maroc moderne », p. 65, cent cinquante mètres de loim- sur deux de larg-e.
(3) Il l’était encore du temps de Lemprière, op. laud., p. 341.