PASSAGE DE L’OUM ER RBÎÂ
ce sera un jeu pour notre industrie de jeter là un pont d’une seule arche.
A Azemmoûr, le service des bacs est relativement bien organisé, mais il y a souvent beaucoup d’encombrement, la rou te étant une des plus fréquentées du Maroc. Ainsi en étaitil lorsque nous nous présentâmes et si nous eussions dù attendre notre tour, nous ôtions menacés de ne passer qu’au coucher du soleil ■ mais, en pays musulman, la ressource de la faveur et de la corruption 11e fait jamais défaut ; quelques mots aux bateliers et la promesse d une gratification supplémentaire suffisent pour qu’aussitôt ils écartent bru talement
Fig. 28. — Débarquement au pied des remparts d’Azemmoûr, après la traversée de l’Oum er Rbîâ
(Cliché de M. Brives)
tout le monde afin de nous laisser passer les premiers au mépris de toute équité. Ces bateliers sont des fonctionnaires
AZEMMOÛR
du makhzen qui a monopolisé le passage de la rivière en barque. L’oued, à l’endroit où nous le passons peut avoir, en ce moment, cinquante à soixante mètres de large, le débarquement s’opère au pied des vieilles murailles que nous longeons en montant pour arriver à une des portes do la ville.
Fig. 29. — Chemin descendant d’Azemmoùr à l’Oum er Rida
(■ Cliché de l’auteur)
Comme toutes les cités musulmanes non commerçantes, Azemmoûr est triste à visiter: partout des constructions délabrées et des ruines, mais il y a tellement de murs d’un blanc éclatant que cela rachète toute cette pauvreté. Le marché a une couleur étonnante : contemplé de loin avec le haut quartier de Moùlaye Bou Cha'îb comme fond, il forme un tableau d’une grâce toute spéciale où dans une lumière vive mais simple, le repos se marie au mouvement et le
AZEMMOÛR
silence au bruit de la façon la plus naturelle car tout semble ici baigner dans une atmosphère d’apaisement.
Azemmoûr est une des rares villes de la côte que l’infidèle n’a pas encore souillée de sa présence ; un seul Européen y demeure, et nous le rencontrons sur le marché : grand, blond, en veston et guêtre ; en passant près de lui, nous portons la main à notre chapeau pour le saluer, mais il tourne la tête afin de n’avoir pas à répondre à notre salut. C’est un missionnaire évangélique, il vient ici prêcher l’amour du prochain (b.
Azemmoûr est pleine encore de souvenirs historiques; ses murailles sont des murailles portugaises ; elles circonscrivent ce qu’on appelle la « mdînâ )> ; c’est-à-dire la ville proprement dite. Cette « mdîna » a trois portes qui donnent dans le surplus de l’agglomération urbaine : Bâb el Mellâh, Bâb cl Ouâd, Bab el Mdîna ; la casba, composée de vieux bâtiments portugais est incluse dans la mdîna. Autour de celle-ci s’étend le restant de la ville que l’on appelle la « zâouia a, à cause de Moùlaye Bou Cha'îb qui se trouve au sommet. Vers l’Est, perpendiculairement àl’Oum er Rbîâ, le fossé portugais est bien conservé. En dehors de l’enceinte portugaise se trouve une enceinte plus ancienne et qui est tout à fait ruinée; il en reste encore un bordj debout du côté du fleuve. C’était, nous dit-on, l’enceinte de l’ancienne ville ; les Portugais l’auraient trouvée beaucoup trop grande et en auraient fait une nouvelle en dedans. J1 est probable qu’ils déplacèrent en partie la ville; une très
(1) A mon second passage à Azemmoûr, j’y ai séjourné deux jours sans opposition ; le gouverneur de la ville me donna un logis. Th. Fischer, semble donc exagérer un peu lorsqu’il dit que le séjour n’y est permis à aucun Européen (« Meine Dritte Forschungsreise », p. 122). Mais il est certain que l’Européen y est peu sympathique.
AZEMMOÛR
vieille construction en dehors de l’ancienne enceinte semble se rapporter à la meme époque qu’elle.
Les environs immédiats de la ville sont charmants : de jolis chemins se poursuivent au milieu des jardins qu’arrosent de nombreuses norias mues la plupart par des chameaux. La population est plutôt hostile : les « in'al hoûk » (maudit soit ton père ! ), retentissent volontiers autour de 1 Européen et bien que la sécurité soit parfaite, la promenade dans ces conditions est peu agréable. J’ignore si les habitants ont toujours des mœurs aussi dissolues qu’au temps de Léon, mais ils sont certainement très fanatiques.
Fig. 30. — La casba d’Azemmoûr : les cigognes
( Clid.é de l’auteur)
Azemmoûr est habitée par une infinité de cigognes; le soir elles se posent par milliers sur les murailles et sur les tours de la vieille ville portugaise. Sur ces antiques inonu-
MOÛLAYE BOU CHA'ÎB
ments, cet oiseau triste donne au paysage un cachet inoubliable : quand le soleil tombe et que la ville devient, si c’est possible, encore plus silencieuse que dans le jour, ils emplissent l’atmosphère du bruit sinistre de leurs claquements de bec.
Le patron religieux de la ville est Moûlaye Bou Gha'ib et c’est par le nom de ce saint que les musulmans désignent le plus souvent la ville d’Azennnoûr. Ses « menâkib », c’està-dire sa biographie apologétique, existent ici. Malgré nos efforts, nous n’avons pu nous en procurer un exemplaire, mais on ne tarit pas autour de nous sur les miracles du saint. En voici un, entre autres : un Arabe, qui était estropié des pieds, avait consulté tous les médecins et n’avait pu se guérir ; il se fit transporter à Moûlaye Bou Gha'ib et là, ô surprise, lui qui avait toujours été très ignorant, se mit tout d’un coup à réciter des vers en l’honneur du saint. Pendant qu’il chantait, la coupole se fendit avec fracas. A ce moment, il eut peur et sauta sur ses pieds : il était guéri. La fente de la coupole existait encore il y a peu de temps; on l’a réparée, mais on en voit encore les traces.
On rapporte, nous raconte encore un interlocuteur complaisant, que Sîdi Ben Dâoûd, patron des Ouled Sidi Ben Dâoûd, tribu des Ghâouia, et Moûlaye Bou 'Azza du Rarb, étaient, avant de s’être sanctifiés, de grands coupeurs de routes. Quand ils voyaient venir un ou deux voyageurs seulement, Ben Daoud se couchait sur le chemin, se couvrait d’une étoffe et Bou 'Azza disait aux passants que leur malechance avait conduits par là : « Gel homme vient de mourir, aidez-moi à le porter jusqu’au douar voisin ». Il menait ainsi le voyageur dans un endroit bien isolé et là le mort se réveillait à propos pour aider son complice à accomplir leur forfait. Or, un jour il advint qu’ils s’attaquèrent ainsi à
SÎDI BEN DAOUI)
Moùlaye Bou Cha'îb qui voyageait seul. Comme Bou 'Azza lui demandait de l’aider à porter le mort, Moùlaye Bou Cha'îb répondit : « Voyons d’abord s’il est bien mort ». Bou 'Azza leva alors la couverture, mais il recula aussitôt d’horreur en voyant que le corps de Beu Dâoûd était déjà rongé par les vers. A partir de ce jour, Bou 'Azza devint le serviteur de Moùlaye Bou Cha'îb. Celui-ci le mena près d’une « daya » (étang, mare, simple flaque d’eau), et lui ordonna de l’attendre. L’autre attendit ainsi pendant un an sans changer de place, si bien qu’il lui poussait de la mousse sur les épaules ; il ne mangeait que les petits brins d’herbe qui croissaient à ses pieds. Au bout d’un an, Moùlaye Bou Cha'îb revint et, satisfait de l’obéissance de son nouveau disciple, il l’emmena avec lui à Azemmoûr où ils vécurent ensemble. l)e nos jours, ajoute notre informateur, on vénère Sîdi Ben Dâoûd parce qu’il reçut la mort par la volonté de Moùlaye Bou Cha'îb et Moùlaye Bou 'Azza parce qu’il fut son disciple.
Je donne du reste cette légende relative à Sîdi Ben Dâoûd sous réserves et j’en laisse la responsabilité à mes informateurs, car les hagiographes de profession parlent bien différemment de Sîdi Mohammed ben Dâoûd ech Châoui, l’ancêtre éponyme des Oulâd Sîdi Ben Dâoûd (b et célèbrent ses vertus. Il vécut avec le cheïkh Abou 1 Haçan 'Ali ben Ibrâhîm, comme lui originaire des Oulâd Bou Zin et ils furent enterrés ensemble. Ils s’étaient prédits mutuellement, en paroles de poésie vulgaire qu’ils se chantèrent l’un à l’autre, l’instant de leur mort. C’est également enchantant,
(1) Mohammed el Mehdi, « Moumti' el ’asmâ' », cah. (}, p. 6, dit qu’il est enterré dans les Tàdla, tandis que Uni 'Asker, «Daouhat en nàchir». p. 70, dit qu’il est dans le Tâmesna. Ben Dâoûd mourut vers 940 de l’Hég.