‹ MerrâkechChapitre 88 sur 223 · DEFENSE DE MANGER EN PUBLIC · texte numérisé non relu

DEFENSE DE MANGER EN PUBLIC

leux de manger en public. On retrouve (les traces (le croyances analogues dans nos campagnes françaises, et chez un grand nombre de peuples. Nous avons encore affaire ici une fois de plus à une habitude de primitifs, et c’est encore l’ethnographie des sauvages qui nous en donne l’explication. L’âme, croit le primitif, peut s’échapper du corps par une de ses ouvertures, et en particulier par la bouche, surtout si un ennemi cherche à l’attirer par ses maléfices ; d’autre part, des influences mauvaises peuvent l’atteindre en passant par la bouche. La plupart des pratiques qui accompagnent l’éternuement et le bâillement, l’usage du voile dans un grand nombre de cas, se rapportent sans doute à cette croyance (h. En particulier, les peuples primitifs estiment que le manger et le boire sont dos actes particulièrement dangereux, parce qu’en ce moment-là l’âme est particulièrement exposée. Aussi se cache-t-on et prend-on différentes précautions pour manger. L’usage de ne manger que dans sa maison et en dehors de tout regard étranger a failli être consacré par l’Islâm orthodoxe ; il existe en effet un liadît qui dit : « Celui qui mange pendant que deux yeux le regardent, ne mange pas autre chose que du poison», et un autre, encore plus précis dans le sens qui nous occupe : « Manger au marché est une action ignoble». Toutefois, à notre connaissance,

(1) Voy. de nombreuses et curieuses preuves dans Frazer, « Golden Bough », I, 251 seq., 309 seq., trad. fr., I. p. 186 seq., 240 seq. L’auteur signale les survivances de cette conception qui sont restées dans différentes langues ; notons en français l'expression : « avoir la mort sur les lèvres » et rappelons le vers de Phèdre, III, 1 :

Et mon âme déjà sur mes lèvres errantes.

Cpr un passage significatif de Don Quichotte, IIe part., cliap. XXXV.

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