‹ MerrâkechChapitre 97 sur 223 · INSTRUCTION MUSULMANE · texte numérisé non relu

INSTRUCTION MUSULMANE

nous l’espérions, car, à 4 h. 10, nous sommes seulement à la maison de l’ex-caïd El Hâjj ben 'Abdallah et la montagne, à l’allure peu rapide de notre caravane, est encore à deux heures et demie de marche. L’aspect du pays a changé complètement : nous foulons aux pieds un fin gravier que tapissent toujours les marguerites et que jalonnent les férules, mais autour de nous ne sont plus les fertiles moissons de tantôt ; c’est maintenant un pays d élevage et même de grand élevage.

Nous passons près d’un dcher où il y a une école ; on entend d’ici la récitation nasillarde et monotone des écoliers qui épellent des versets du Coran. 11 y a tantôt cinq cents ans qu’Ibn Khaldoùn décrivait déjà la manière dont 1 enseignement est entendu au Magrih (en cela il entendait opposer le Magrih à l’Ifrîkiya) et il faisait remarquer que l’instruction au Maroc consiste avant tout à savoir le Coran par cœur 4), sauf d’ailleurs, à n’en pas comprendre le sens. L’écolier marocain qui, au bout de pas mal d années, est arrivé, à force de coups de férule, à se loger dans la mémoire, les six mille deux cents versets du Coran, prend le litre envié do fkîh (1 2), qu’il ne mérite guère, puisque ce mot signifie en réalité « jurisconsulte ». Si à la connaissance du Coran, il joint celle d’un traité didactique grammatical élémentaire, s’il a tant soit peu ânonné l’abrégé du droit de Khelîl, s’il sait par cœur quelque panégyrique poétique du prophète, comme la « Borda » ou la « Hamziya » du cheikh el Boùcîri, c’est un véritable savant, un « ’âlem». Mais, en tout cela, le vrai savoir joue peu de rôle; l’ensei-

(1) Ibn Khaldoùn, « Prolégomènes », trad. de Slane, III, p. 286 288.

(2) Sur « tâleb », « fkîh », « ’àlem », voy. Fischer, « Marokk. Sprichw . », p. 4, n. 3. Cf Mouliéras, « Maroc inconnu », I, p. 174.

MENDICITE SCOLAIRE

gnement musulman est actuellement confiné dans un lamentable psittacisme ; Ibn Khaldoûn disait déjà que les Magribins pensaient que pour savoir il suffisait « de se charger la mémoire » (b. Savoir par cœur est tout ; l’orientaliste européen le plus éminent passera au Maroc pour une nullité parce qu’il ne sait rien de mémoire. Dans l’arabe courant, « 'âkel » veut dire aussi bien « doué de mémoire » que « intelligent ». Aussi le professeur le plus renommé est celui qui n’a besoin ni d’un livre ni de ses notes (s) ; pour avoir de la mémoire, s'il en manque, l’écolier recourra à tous les procédés, aux drogues, aux talismans ; c’est dans ce but, que, dans certaines régions, ils ingurgitent des quantités souvent considérables de belladone, en arabe « bellâïdoûr », parce que les baies de cette solanée sont réputées pour augmenter la mémoire (1 2 3).

De temps en temps en temps, le long du chemin, des étudiants, plus ou moins guenilleux viennent nous présenter la planchette sur laquelle ils ont péniblement tracé avec le « smêk » (4) ou encre arabe, des versets du Coran. C’est une manière de demander l’aumône. Il y en a qui poursuivent tel de nos compagnons musulmans en lui disant: « Harerna, iherrek Allah », c’est-à-dire : « Donne-nous un jour de congé (tahrîra) et Dieu t’affranchira (des peines futures)». C’est qu’en effet le « fkîli » ou maître d’école,

(1) Ibn Khaldoûn, « Prolégomènes », II, p. 443.

(2) Cf Serres el Lasram, « Voyage chez les Senoussia », p. 275.

(3) Cf Monliéras, « Maroc inconnu », II, p. 309-310. Comparez El Bekri, Irad. de Slane, p. 307.

(4) Le meilleur « smêk » esl fabriqué avec de la laine ou de la corne de mouton grillé qui fournit un noir animal très lin. Cf Cohen-Solal et Eidenschenk, « Mots usuels », p. 4 ; Monliéras, « Maroc inconnu », p. 35-36 ; Meakin, « The Moors », p. 125.

MENDICITE SCOLAIRE

donne souvent congé à ses élèves., pour de l’argent. Toute l’après-midi, de jeunes galopins ont couru ainsi après nous en brandissant leurs planchettes, sans aucun succès, du reste. Ils font également des tournées de ce genre dans les douars, tournées qui sont du reste indépendantes de celles qui ont lieu lorsqu’ils fêtent la klietma (l)? c’est-à-dire, lorsqu’ils ont terminé une section du Coran.

Les étudiants plus âgés et plus avancés ne sont pas moins mendiants. Lorsqu’on passe devant une école, ces grands tâleb viennent vous demander sans vergogne une libéralité, « bâch ensebbenou » disent-ils, c’est-à-dire : « pour que nous lavions notre linge ». C’est là la formule consacrée: même le mekhâzni d’un gros personnage chez qui l’on a été reçu l’emploie en se présentant chez vous le lendemain, pour mendier un pourboire à l’octroi duquel il n’est pas possible de se dérober. Le Marocain est essentiellement mendiant, même auprès de ceux qu’il méprise profondément, et c’est là un dos traits les plus vilains de son caractère ; nous ne parlons, bien entendu, en ce moment que de la vulgaire masse des populations entièrement soumises.

A 5 h. 35, nous campons dans un petit dchcr, c’est-à-dire une agglomération de nouâla et de tentes à caractère permanent ; ce dcher est dit d’El Hâjj Mohammed ben Rahhâl ; nous causons avec le principal propriétaire de l’endroit, il est 1 associé agricole d’un gros commerçant juif anglais de Safïiet malgré cela se montre vis-à-vis de nous d’un fana¬

it) Sur la « khetma », sur la « takhrîclja », ou fin d’études, sur la « klierka » ou présent fait au maître à la fin des études, voy. Mohammed ben Cheneb, « Pédagogie musulmane », loc. cil., p. 276 ; Mouliéras « Maroc inconnu », p. 516-517 ; W. Marçais, « Dialecte de Tlemcen », p. 243 seq. Ce dernier contient une excellente description de l’école coranique « msîd ».

ou

TRAVAUX DUS BEDOUINES

tisme farouche et affecte les airs les plus méprisants. Je lui adresse quelques questions auxquelles il répond par monosyllabes. Il semble méditer, à son tour, de me demander quelque chose : tout-à-coup, sa figure s’éclaire et il me tire à l’écart en souriant pour me demander de l’air le plus obséquieux, un peu d’argent. Je reste un peu étonné de voir ce vieux richard demander l’aumône avec autant d’humilité qu’un miséreux ; je profite de l'occasion pour lui soutirer, avant de lui donner quoi que ce soit, un certain nombre de renseignements qu’il me fournit assez facilement et je lui donne une peseta. Il sourit d’aise sur le moment mais se relève aussitôt sans dire merci et me quitte d’une démarche noble sans plus faire ensuite attention à moi que si je n’existais pas. C’est, sans doute, encore là un de ces protégés qui disent du commerçant qui fait leur fortune : « J’ai un bon chien de mécréant pour me garder de mon caïd». Mais quel caractère complexe que celui de ce musulman fanatique, associé d’un juif et mendiant près d'un chrétien !

Dans la nuit, bien avant l’aube, nous sommes réveillés par une clameur étrange : des chants s’élèvent çà et là dans le douar, accompagnés d’un bruit de roulement sourd et continu. Ils se répondent d’une tente à l’autre, se croisent dans l’air calme, dans le silence à peine interrompu par les cris de quelques bestiaux. Quelles sont ces mélopées un peu tristes, que seul leur rythme précipité empêche d’être trop plaintives? prières ? chants d’amour? non, ce sont des chants de travail. Ce sont les femmes qui commencent leur pénible journée en écrasant dans les moulins à main le froment qui va servir aux repas du jour. Pauvres créatures, usées à la fleur de l’âge par le dur labeur du ménage, elles travaillent déjà dans l’obscurité, à tâtons, pendant que le reste de la famille repose encore. Tout à l’heure, au « fjer »,

TRAVAUX DES BEDOUINES

c’est-à-dire à l’aurore, quand les hommes se lèveront et qu’ils auront fait la prière, ils trouveront apprêtée la « heçoua », soupe de grains qui constitue leur premier déjeùner, car la femme s’est hâtée d’allumer son feu et en attendant que son eau ait bouilli dans la marmite, elle est allée traire les vaches. Elle dispense maintenant la heçoua à toute la teille ; après cela, elle ira donner de la paille aux bestiaux et se hâtera de faire le pain non levé que vont emporter les hommes qui s’absenteront pour toute la journée, laboureurs ou bergers. Alors, elle traira les brebis ou les chèvres selon la saison, et s’occupera de faire sortir le bétail ; puis, elle pourra respirer un instant. Voici pour elle le bon moment de la journée. Avec ses compagnes des tentes voisines, elle s’en ira chercher de l’eau à la source voisine. C’est quelquefois bien loin, la source est peu abondante, l’emplissage des vases est long, les bavardages vont leur train, les commérages se débitent, les intrigues s’ourdissent, les jalousies s’aiguisent, les amitiés se nouent; puis elles s’en iront deux à deux ou par petits groupes, dans les terrains incultes ramasser le bois à brûler. Le bois est rare, ce sont de maigres broussailles souvent épineuses ; chacune fait un fagot, le charge sur son dos et revient au douar. C’est maintenant l’heure de préparer le second repas: ce sera de la « 'açîda », farine de maïs, assaisonnée de « lben » ou encore le « dchîch », farine d’orge cuite à la vapeur et garnie d’oignons et de courges. Puis, la femme recommencera à moudre le grain ; il faut maintenant préparer le repas du soir (vers les trois ou quatre heures), qui se compose généralement de petites galettes cuites sur un plat ou « tâjîn ». Quant au dernier repas, il a lieu vers neuf ou dix heures du soir et on le met en train à la tombée de la nuit ; c’est, si la famille est dans l’aisance, un couscous à la

Page 1