‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 17 sur 61 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

li'électeur de Saxe, Auguste II. — Un fantôme allemand. — Ce qui tpmbe pai terre n'est pas toujours ce qu'on a jeté par la fenêtre. — Les chambellans de l'empereur du Brésil. — Un bain pris à contre-cœur. — Maurice de Saxe. — Mademoiselle Gauthier, de la (lomédie-Françaisô. — .Assiette roulée en cornet. — L'ancienne noblesse. — Le jeu du quintain. — Le manoir du comte de Foix. — J^a fête de Noël. — L'j^ne enlevé à la force du poignet. — L'homme après l'âne. — Le coup de Jarnac.

Une nuit que Joseph I®', empereur d'Allemagne , alors simple roi des Romains, dormait dans ses appartements au palais de Vienne, il fut brusquement réveillé par un bruit insolite. 11 lui sembla qu'on entrait dans sa chambre, et il crut d'abord à une méprise de la part d'un de ses domestiques. Mais il s'aperçut bientôt que le bruit se rapprochait, et distingua nettement un son de chaînes traînées sur le sol. Tout à coup retentit une voix formidable : « Joseph, roi des Romains ! je suis une âme qui endure les peines du purgatoire. Je viens te trouver de la part de Djeu pour t'avertir de l'abîme où tu es près de tomber, par tes liaisons avec l'électeur de Saxe. Renonce à son amitié, ou prépare-toi à la damnation éternelle. » Ici le bruit des chaînes redoubla et le fantôme continua en ces termes : «Tu ne me réponds point, Joseph? seraistu assez malheureux pour résister à Dieu ? L'amitié d'un homme est-elle plus précieuse pour toi que celle de l'Être à qui tu dois toutes choses? Va, je te laisse penser à co

DE QtîELQtES PERSONNAGES HISTORIQUES. «Jl

que tu as à faire I Dans trois jours, je viendrai savoir ta réponse, et si tu persistes à voir Télecteùr de Saxe, ta perte et la sienne sont assurées. » A ces mots, le spectre disparut.

Le lendemain, quand Téiecteur de Saxe, Auguste II, qui était l'hôte de la cour de Vienne, et qui avait mille raisons pour cultiver Tamitié du roi des Romains, entra dans Tappartement de celui-ci, sa surprise fut extrême; le prince qu'il avait quitté la veille gai, bien portant, dispos, était au lit, pâle, abattu, tremblant. «Asseyez-vous un moment, cousin, dit Joseph, écoutez, et peut-être ensuite serez-vous aussi rempli de crainte. » Et le roi des Romains lui conta l'aventure de la nuit précédente.

Auguste n'était pas homme à se laisser tromper par des impostures grossières. Il engagea le prince à dissimuler, à ne parler à qui que ce fût de la scène qui venait de se passer, et lui demanda seulement la permission de toucher dans sa chambre. La troisième nuit,'on entendit le même fracas et la voix qui appelait : « Joseph, Joseph, roi deç Romains ! » Ce fut l'électeur qui se chargea de la réponse* Auguste II était d'une force lierculéenne. Il marche drpit au fantôme, le saisit, le porte à la croisée et le lance dans l'espace en lui disant : « Va, retourne au purgatoire, d'où tu es venu. »

L'électeur avait jeté par la fenêtre un spectre, c'estr à dire, une forme vague, immatérielle ; mais savez-vous ce qu'on ramassa par terre?... Un révérend père jésuite. Il y a certes une providence pour les fantômes, car celuici, dans sa terrible chute, en fut quitte pour une cuisse cassée, ainsi que nous l'apprend le courtisan baron de Pœllnitz en son livre : la Saxe galante. Un laïque y eût laissé les deux jambes et le reste.

Ce qui pour Auguste II était une vengeance fut pour un autre souverain, l'empereur du Brésil, dom Pedro ^^ un

FORCE ET AMESbE.

ips. A Rio-Janeiro, le carnaval autorise inces, dont la principale est d'asperger

incffensifs. C'est a qui se pissera dans ' y faire des victimes. Ceux qui ne trounterie de leur goût, n'ont qu'à se bar- ; quand, au contraire, on veut prendre sment, on laisse sa porte ouverte, et le tit entrer, car pendant cette espèce de ciste plus de distinction de rangs ni de assant a-l-il été atteint et quelquefois

os, il pénètre dans l'habitation d'où le

se venge sur les premières personnes Les dames se servent pour arroser leur tits instruments remplis d'eau parfumée.

Ti Pedro était passionné pour ces amusegras ; il n'y avait pas de maison qu'il ntendu quand les propriétaires en avaient sndant le dernier carnaval qui eut lieu e trouvant à sa maison de campagne de

et ne pouvant par conséquent su livrer à it favori, mais ne voulant pas laisser oflter les immunités du carnaval, voici

Je ne sais pourtant si le coup était pri'- , ou bien si l'idée lui en vint subitement, lenade qu'il faisait en mer avec deui dé lui s'étaient revêtus, pour accompagner leur plus bel uniforme. Toujours est-il udain par le collet les deux courtisans et les tenant suspendus quelques instants me, il les plongea jusqu'au cou dans la tés de son canot. La foule qui garnissait s mains â ce tour de force. Hais quelle s pauvres chambellans au sortir de ce ce que la chronique ne dit pas.

DE QUELQUES PEUSONNAGES IHSTORIQCES» 93

Nous citons, comme on voit, d'illustre^ exemples, mais c'est à dessein qiie nous les choisissons dans une clause où la force physique est du luxe. Autrement, où serait le mérite? Donner des preuves de force, quand on en fait profession, qu^y a-t-il là de surprenant?

Après les rois, car l'électeur de Saxe, Auguste II, était alors ou devint plus tard souverain de Pologne, voici venir les lils de rois, et d'abord le fils même de cet électeur, — fils naturel il est vrai — le fameux Maurice, comte de Saxe, le vainqueur de Fontenoy, qui avait hérité de la vigueur athlétique de son père. C'était, au reste, le seul legs considérable qu'il en eût reçu.

Pendant une halte de chasse à Chantilly, le comte, qui offrait une collation à ses invités, s'aperçut que les tirebouchons avaient été oubliés. « Qu'est-ce que cela? » dit-il, et il se fit apporter un gros clou qu'il tordit entre ses doigts et, à l'aide de cet instrument improvisé, déboucha cinq ou six boutelles de suite. Les seigneurs qui l'accompagnaient voulurent l'imiter, piais vainement.

Durant son séjour à Londres, Maurice de Saxe s'amusait à courir les rues à pied : pendant une excursion de ce genre, il se prit de querelle avec un des ouvriers chargés d'enlever les boues et immondices de la ville. Le comte, qui était un fort boxeur, laissa venir sur lui son adversaire, et quand l'homme fut à sa portée, le saisissant par la tête, et le lançant en l'air de toute sa force, il l'envoya choir au beau milieu de son tombereau.

On sait que le fils d'Auguste il et de la comtesse de Kœnigsmark cassait avec ses doigts les fers à cheval les plus durs. S'étant arrêté dans un village pendant le temps d'une foire, pour faire ferrer ses chevaux, il demanda cinq ou six fers neufiqu'il cassa comme verre l'un après l'autre. Le. maréchal-ferrant, pour lui jouer un tour, donna un coup de ciseau dans un écu de 6 livres qu'il venait

»i FORCE ET ADBESSB.

' de recevoir du comte, puis, le rompant avec ses doigts : « Monseigneop, lui dil-il,,vous voyez que votre écu ne vaut pas mieux que mes fers. » On lui (eAdit uu second écu, qui se brisa de mâme sous ses doigts. Maurice s'apercevoir de la supercherie, et s'en alla fiotlains, heureux de n'avoir trouvé personne de sa '

la pourtant, par la suite, quelqu'un qui lui rér 'ut une femme, chose extraordinaire ! Une femme Maurice de Saxe ! voilà ce que bien des gens ne pas croire. Cétait une actrice. Inutile de dire 'agit point d'Adrienne Lecouvreur.

mademoiselle Gauthier, appartenant au même I la Comédie-Française, et qui ne craignit pas surer avec le comte de Saxe. Maurice parvint "e ployer le poignet; mais il avoua que de i personnes qui s'élaient essayées contre lui, première qui lui eût tenu tête pendant si long-

DÎselle Gauthier avait dans le bras une vigueur

lune. Elle roulait entre ses doigts une assiette

mssi facilement que le faisait Topham.

is, c'est moins par sa force prodigieuse que par

rilé de sa vie que mademoiselle Gauthier se re-

e à l'attention.

1692, elle débuta sur le théâtre â dix-sept ans;

assez de succès.

intages extérieurs elle joignait des talents agréa-

peignail fort bien la miniature et faisait des vers ;nt pas sans mérite. Jusqu'à l'âge de trente ans,

la vie de luxe et de plaisir, se plongeant, comme

elle-même, dans une mer de délices, lorsqu'un mniversaire de sa naissance — 26 avril 1733 — a, parte plus grand des ba.'>ards. d'aller enten-

dre la messe. Elle fut, pendant l'office, touchée par la g^râce d'en haut, car elle revint avec l'idée bien arrêtée de changer de conduite et île condition. Le 20 janvier 1725, elle prit le voile des carmélites à Lyon, sous le nom de sœur Augiistine de la Miséricorde, Autant elle avait eu naguère d'entraînement pour une vie dissipée, autant elle montra de zèle et d'ardeur pour la dévotion. La nouvelle convertie vécut trente-deux ans dans le cloître, sans regretter un seul instant ce monde si brillant et si vide qu'elle avait abandonné. Les méchantes langues insinuèrent que le repentir et la piété n'entraient pour rien dans sa conversion, mais qu'une passion malheureuse était la seule cause de ce brusque revirement.

Si, quittant les hautes sphères, nous descendons de quelques degrés, nous n'aurons, pour faire une moisson de traits curieux, que l'embarras du choix dans les rang» d'une noblesse, adonnée par tradition et par goût à tous les exercices du corps, et qui se piquait de développer sa force physique beaucoup plus que son intelligence. Le maréchal de Tavannes (1509-1575), nous montre en ses Mémoires (Collection Petitot, 1'® série, t. XXIfl), la jeunesse de son temps « à l'envi sautant, courant, jetant la barre. » Et ce n'était pas par désœuvrement, comme on serait tenté de le croire. Pour les gentilshommes, la paix n'était pas toujours une époque d'oisiveté, mais un intervalle entre deux combats, que les mieux avisés mettaient à profit pour se perfectionner dans le métier des armes, et s'aguerrir à des dangers futurs. « Le temps étoit employé à sauter, lutter, combattre, dit le même capitaine, à éprouver les périls en paix, pour ne les craindre en la guerre. » Car la fin qu'on se proposait n'était pas tant d'accroître les forces du corps, que de se rendre inaccessible à la crainte. Ceux qui négligeaient cette préparation à la vie des camps avaient souvent lieu de s'en repefilir.

(( Sans lès exercices, venant neufs aux armées, » ils étaient aisément battus, n ainsi que les François Tétoient par les Italiens' anciennement, et iceux Italiens maintenant le sont par les François. »

On prenait exemple sur les Turcs qui, à force de frapper sur leurs boucliers, rendaient leurs bras plus robustes. De là, sans doute, le proverbe : « Fort comme un Turc. » 'Les nations occidentales avaient, pour se faire la main, le jeu de quintaine, ou quintain, qui consistait à courir et à frapper une tète postiche de mécréant, faite en bois ou en carton. C'est ainsi que les bras se fortifiaient, « car c*est avec le bras que s'acquièrent et défendent les royaumes, » remarque le maréchal de Tavannes (pag. 286). Ce qu'était la vigueur des hommes façonnés par ces exercices quotidiens, Froissart va nous le dire en ses curieuses et naïves histoires.

Dans le midi de la France, vivait un riche, puissant et magnifique seigneur, toujours entouré d'une cour nom* breuse de chevaliers, d'écuyers et de pages. Froissart était pour lors son commensal. Le caractère du gentilhomme n'avait rien de tendre, comme le prouvait du reste sa conduite envers son jeune fils, que Froissart nous fait connaître. Le comte de Foix n'était pas moins dur pour luimême sous le rapport physique. Dans ce pays de Béarn, où la saison froide est fort rigoureuse, il vivait sans feu rhiver, ou du moins ne souffrait qu'un pauvre petit feu, dont les autres avaient grand peine à se contenter. Cependant au jour de Noël de l'an 1588, après dîner, étant monté dans sa galerie, à laquelle on parvenait par un large escaher, haut de vingt-quatre degrés, il regarda Jie feu qui était fort maigre, et s'en plaignit à ceux qui l'entouraient. Il est juste de dire « qu'il avait gelé trèâ-fort ce jour-là, et qu'il faisait moult froid. »

C'était dans celte même galerie que Froissart avait

trouvé le comte pour le première fois, et l'avait salué lors de son arrivée au château. Le noble seigneur se tenait volontiers en cet endroit ; il y venait toujours après son souper, qu'il prenait vers minuit. Quand donc il avait passé ses deux heures et demie à table, devant douze flambeaux allumés qui a donnaient grant clarté en la salle, laquelle salle étoit pleine de chevaliers et d'écuyers ; et toujours étoient à foison tables dressées pour souper, qui souper vouloit )) — quand il s'était bien rassasié de venaison, en ayant soin de ne choisir que les ailes et les cuisses du gibier et de laisser tout le reste ; — quand il avait arrosé ce repas d'un vin pris à petite dose, suivant une ancienne habitude, dont il ne se départait jamais ; — quand il avait envoyé quelques entremets à ses chevaliers et écuyers, — entendu la ménestrandie ou musique, à laquelle il prenait grand ébattement, et enOn fait chantera ses clercs des chansons et des virelais, il se levait de table et montait à ses appartements du premier étage. S'en allait-il comme il était venu, c'est-à-dire précédé de douze varlets qui portaient autant de torches allumées? Froissart oublie de i^ous le dire.

Or, à peine entré dans la vaste et glaciale galerie, le comte s'écria : « Quel misérable feu par le temps qu'il fait !»

Il y avait ce jour-là nombreuse compagnie au château de Foix, car c'était la Noël comme nous avons déjà dit et le noble sire célébrait toujours cette fête avec pompe, en offrant un ^and et plantureux festin. Un seigneur de l'entourage du comte entendit et recueillit sa plainte. C'était Rrnaulton d'Espagne, qui tout récemment avait fait merveille au siège de Lourdes, en frappant de sa hache tout ce qui se trouvait à sa portée et en laissant morts sur la place tous ceux qu'il frappait, car il était, dit Froissart, « grand et long et fort, et de gros membres, sans être trop chargé

de chair i » Ërnaulton avait vu par les fenêtres, de la ga» lerie donnant sur la cour une quantité d'ânes qui arrivaient chargés de bois pour le service du château. Saisir le plus grand de ces quadrupèdes, y compris son fardeau, le charger sur ses épaules mo/uH légèrefment, — monter, ainsi les vingt-quatre degrés, — et, fendant la presse des chevaliers qui obstruaient la dieminée, renverser dans Tàtresurles c^eminauo: (chenets), le bois et Tâoe par-dessus, les quatre fers en Tair S fut pour Ërnaulton d'Espagne laffaire de quelques instants.

C^était presque aussi fort que Milon de Crotone, portant sur ses épaules un bœuf dans le stade d'Olyropie. L'amphitryon en eut grand joie, raconte Froissart, et ses ccwivives également , et « s emerveilloient de la force de l'écuyer, comment tout seul, il avoit si grand faix chargé, et monté tant de degrés. » (Chroniques de Froissart, dans la Collection des Chroniques nationales, par Buchon, tome IX; page 287.)

Mais ce qui n'était qu'un jeu pendant la paix, devenait une ressource précieuse en temps de guerre. Qu*à la place d'un quadrupède ridicule, il se fût agi d'enlever et d'emporter un bipède, ne se prêtant pas à la plaisanterie d'une façon aussi débonnaire, on eût trouvé de même des gens de bonne volonté. Que dis-je ? on en trouvait.

« Avancez ici, dit un jour à un certain Lupon le marquis de Pescaire, gouverneur du duché de Milan pour Tem- ' percur Charles-Quint, je désire être exactement informé de Tétat de l'armée française; allez, poussez jusqu'au camp ennemi, et tâchez de découvrir quelque chose. » Ce Lupon était, à ce que nous apprend Paul Jove, cité par

* Le texte porte : « 11 renversa la bûche et l'âne, les pieds dessus... » Dessus f c'est-à-dire en l'air ; the asse's fête upward, comme dit la traduction anglaise de Froissart, par Lord Bemers. — London,. 1525, K

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DE QUELQUES PERSOxNNAGES HISTORIQUES. iOi

Simon Goulart, dans son Trésor d'histoires admirables (1610 in-8") , un «homme si robuste et si léger du pied, qu'avec un mouton chargé sur ses épaules, il devançoit à la course tout autre homme qui entreprenoit d'aller plus vite que lui. )> Lupon rumina longuement ce qu'il allait faihe, et prenant sa course, s'approcha d'une sentinelle qui n'était pas sur ses gardes. « Et combien que ce soldat fût de. haute taille, et gros à l'avenant, Lupon vous le trousse et charge sur ses épaules ; et quoique ce pauvre corps' se débattit, résistât le plus qu'il pouvoit, et criât à pleine tête qu'on vînt à l'aide, l'Espagnol l'emporte sur son col, et • commence à arpenter en diligence...» 11 ne se déchargea de son fardeau que dans le camp espagnol, aux pieds du . marquis, qui «ayant ri tout son saoul de ce stratagème, et su de la bouche du prisonnier si plaisamment porté sur ce genêt à deux pieds, l'état du camp, assaillit promptemënt les François...»

François de Vivonne, seigneur de la Ghasteigneraye, qui vivait à la cour de François !«', était doué d'une force non . moins remarquable, il saisissait un taureau parles cornes et l'arrêtait à l'instar de cet athlète antique dont nous avons parlé plus haut, Polydamas de Thessalie, qui, lui, retenait l'animal par ses jambes de derrière. La Chasteigne- . raye excellait dans tous les exercices du corps, surtout à la course et â la lutte. 11 passait pour le plus fort tireur d'ar-, mes qu'il y eût à la cour de France; ce qui n'avait rien de surprenant, car il faisait de l'escrime son occupation principale, s'étant formé la main à l'école des maîtres italiens,, très-renommés à cette époque. Habile cavalier, on le voyait, aux jeux de bague, lancer en l'air et reprendre sa lance plusieurs fois de suite avant d'enlever l'anneau. Mais il brillait principalement dans les combats corps à corps, comme il s'en liyrait souvent entre les seigneurs du temps, duels à pied, qui faisaient revivre en pleine France les

102 FOUCE ET ADRESSE.

combats des gbdiateurs romains. Bans ces luttes à outrance, la haute taille et la vigueur de la Ghasteigneraye lui procuraient presque toujours Tavantage. Soii père, . André de Yivonne, grand sénéchal de Poitou, n'aurait pas demandé mieux que de le plonger, à sa naissance, dans les eaux du Styx, pour donner à ses membres une trempe vigoureuse ; mais comme les géographes n'avaient pas encore découvert la position topographique de ce fleuve, force lui fut de recourir à d'autres expédients, et de nourrir son fils, dès l'âge le plus tendre, avec de la poudre d'acier, d'or et de fer, qu'on mêlait à tous les aliments de l'enfant. Brantôme, qui rapporte le fait, ajoute que le grand sénéchal tenait ce secret d'un médecin de Naples qui en vantait l'efficacité. Était-ce à ce traitement original ou bien à sa complexion naturelle que la Ghasteigneraye devait la vigueur qui fit l'admiration de ses contemporains? Je ne sais ; mais ce qui est certain, c'est que, grâce à ses avantages physiques, il avait fait rapidement son chemin à la , cour. Par malheur, sa trop grande présomption finit par l'aveugler et le perdre; autre point de ressemblance avec certains athlètes de l'antiquité.

Dans le même temps, résidait à la cour de François P' Guy Ghabot, seigneur de Monlieu, plus tard de Jarnac. De même que son compatriote et ami la Ghasteigneraye, il avait commencé par être enfant d'honneur^ en d'autres termes page du roi; lui aussi faisait brillante figure à la cour, ' mais l'adresse et Tardeur de François de Vivonne lui faisaient défaut, ce qui n'empêchait pas qu'ils ne se mesurassent quelquefois ensemble dans les salles d'armes et dans les tournois. Ghabot, dit un chroniqueur du temps, a faisait plus grande profession de courtisan et dameret, à se curieusement vêtir, que des armes et de guerrier. »

Des bruits qui portaient atteinte à l'honneur des Ghabot-Jarnac ayant été répandus à la cour, le dauphin, plus

tard Henri ÏI, se fît Técho de ces rumeur». On en parla jusqu'en province. Charles de Chabot, sire de Jarn^ac, le père, quitte aussitôt son manoir seigneurial, et s'en vient, accompagné de son fils, à Compiègne, où séjournait le roi ; tous deux se jettent aux genoux du monarque, pour lui . deitiander justice. Guy Chabot somme l'auteur de tous les , bruits calomnieux de se déclarer, disant que ceux qui les «répandaient en avaient menti par la gorge. Le dauphin reste muet ; mais la Chasteigneraye, qui avait embrassé le parti de Diane de Poitiers, et par conséquent du dauphin, par opposition au parti de la duchesse d'Étampes et du roi, dans lequelGuyChabots'était rangé, Ta Chasteigneraye, ' prenant tout sur lui, se nomme, dans l'espoir de se faire bienvenir de l'héritier du trône. 11 acceptait toutes les conséquences de ce mensonge, se fiant sur sa force et sur son talent à l'escrime. Le combat en champ clos fut résolu; cependant François I'' ne voulut jamais l'autoriser, tant qu'il vécut. La rencontre n'était que différée ; elle eut lieu dès l'avènement de Henri IL La lice s'ouvrit à Saint-Germain, le 10 juillet 1547 ; des deux côtés, suivant la mode du temps, on implora le secours du ciel; on fit chanter des messes, on visita les églises, comme si le ciel devait s'intéresser à ces querelles profanes. La Chasteigneraye s'avançait avec la confiance d'un homme sûr de la victoire; dans cette espérance, il avait fait préparer un festin dans sa tente, pour célébrer la défaite de son adversaire. Guy Chabot, plus modeste, parut en effet avoir d'abord le dessous ; à un moment même, il sembla près de tomber, mais ce n'était qu'une feinte ; se dérobant sous son adversaire,.il lui porta deux coups d'épée sur le jarret gauche; -c'est là l'origine du coup de Jarnac, La Chasteigneraye, tombé, se trouvait à la merci de Guy Chabot, qui l'offrit aii roi, si celui-ci voulait le prendre sous sa protection. Mais voyant que la Chasteigneraye faisait un mouvement

pour se dégager : « Ne bouge pas, ditie vainqueur ou je te tue. — Tue-moi donc, » cria Vivonne souffrant moins de son jarret coupé que de la blessure faite à son amourpropre. Il ne put survivre à ce malheur d'autant plus sensible qu'il avait chanté d'avance victoire; mais ainsi que le dit un chroniqueur, « Dieu qui Tattendoit au passage, le fit, de . vainqueur de fantaisie, demeurer vaincu en effet. » Écumant de rage, la Chasteigneraye arracha Tappareil de. sa plaie et expira au milieu des blasphèmes.

Le peuple, qui méprise les calomniateurs et les fanfarons, faisait des vœux pour la cause de Guy Chabot, qui était celle du bon droit. Il s'était porté en foule de Paris à Saint-Germain pour assister au duel des deux courtisans. Tout ce monde d'écoliers, d'artisans, de curieux, se rua sur la tente de François de Vivonne « à corps perdu, comme au sac d'une ville, » dit le maréchal de Vielleville en ses Mémoires (Collection Petitoi : V^ série, tome XXVI). Le souper déjà servi fut enlevé tout cru par les suisses et les laquais de la cour, tandis que la populace, renversant « pots et marmites, » répandant « potages et entrées de table, » dévorait tout ce qui restait. La vaisselle d'argent, et les riches buffets que l'amphitryon avait empruntés aux principales maisons de la cour, furent « dissipés, volés, ravis avec le plus grand désordre et confusion. » Les archers des gardes, accourus pour arrêter le pillage, eurent bien de la peine à chasser cette ^ multitude, qui avait envahi la tente et le pavillon du festin ; pour dessert, on lui distribua cent mille coups de hallebarde et de bâton.

« Ainsi passe la gloire du monde, qui trompe toujours »on auteur, s'écrie le maréchal, principalement quand on entreprend quelque chose contre le droit et l'équité! »

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