CHAPITRE TII
La foire Saint-Germain. — Une fôte à Chantilly sous Louis XV. — Le somersel des Anglais. — Quel genre de danse exécuta la fille d'Hérodiade. — Traducteurs et artistes fantaisistes au moyen âge. — La cime des vieilles basiliques est profanée. — La cathédrale de Strasbourg. — Gœtlie et le vertige. — Un chien fidèle. — L'héritière des Gowrie.
Italiens et Français étaient nés pour se comprendre et s'apprécier ; leur légèreté naturelle devait établir entre eux un lien de famille. Quand je dis légèreté, c'est au propre qu'il faut l'entendre, il s'agit du corps et non de l'esprit. Aussi les Italiens, qui ont toujours excellé dans l'art de sauter, choisissaient-ils volontiers la France pour théâtre de leurs exploits. On vit à Paris, au dix-huitième siècle, un Italien qui égalait, s'il ne surpassait point Tuccaro. Son nom était Grimaldi ; mais on le connaissait plutôt par le sobriquet de Jambe de fer. Il débuta vers 1742, à la foire Saint-Germain, et acquit en peu de temps une réputation d'incomparable sauteur. Si sa jambe était de fer, les ressorts du moins étaient d'acier. Sa femme l'aidait dans tous ses exercices ; était-ce bien sa femme, sa fille ou sa sœur? « On n'a jamais pu débrouiller leur degré de parenté, dit notre confrère V. Fournel, dans son livre sur les spectacles populaires de Paris. Il avait parié que, dans le divertissement du Prix de Cythère^ il bondirait jusqu'à la hauteur des lustres, et il tint si bien sa parole que du
coup qu'il donna dans celui du milieu, il en fit sauter une
pierre à la figure de Méhémet-effendi, ambassadeur de la Porte, qui se trouvait dans la loge du roi. A l'issue du spectacle, Grimaldi se présenta devant lui, espérant une récompense ; mais il fut rossé haut et ferme par les esclaves de l'ambassadeur, qui prétendirent qu'il avait manqué de respect à leur maître. Ces Turcs n'ont jamais rien compris aux arts * ! j»
Avant Jambe de fer, on avait vu Crépin, qui, pour être boiteux, n'en était pas moins ingambe. Crépin avait été précédé par un Basque, nommé Du Broc, qui le premier exécuta le saut du tremplin, en tenant à la main deux torches flamboyantes.
Le rendez-vous de lous ces sauteurs de profession était la'foire Saint-Germain, centre de commerce et de plaisir, où pendant deux mois et demi la population parisienne se portait en foule, car telle était la durée de la foire aux dix-septième et dix-huitième siècles, c'est-à-dire à l'époque de son plus vif éclat. Dans l'origine, elle ne restait ouverte qu'une quinzaine de jours ; mais peu à peu elle avait empiété sur le carnaval, puis sur le carême, et comme elle tendait à se développer dans l'espace non moins que dans le temps, elle avait fini par envahir tout le terrain compris de nos jours entre les rues du Four, des Boucheries, des Quatre-Vents, et de Tournon.
On y voit de tous côtés Cent plaisantes diversités...
dit Loret, dans sa Gazette rimée, sous la date du 22 février 1664, et quand il fait l'énumération de toutes ces choses curieuses, il les résume en disant:
Bref, les sept merveilles du monde Dont très-bien des yeux sont épris.
Et que l'on voit à juste prix.
* Tableau du Vieux Paris. Paris, 1863; in-12.
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Cest à celle école fameuse que se formaient les célébrités du gemre. De celte pépinière féconde sortaient les sauteurs qui figurèrent avec tant de succès dans la fête donnée à Louis XY par le duc de Bourbon sur son magnifique domaine de Chantilly, du 4 au 8 novembre 1722. Le jeune prince visita d*abord le parc dans tous ses détails ; il admira la ménagerie, et comme il en sortait, tout à coup, par un art magique, dit le sieur Faure, auteur d'une relation de cette fête, Orphée lui apparut au milieu d'une grotte encadrée de lauriers-roses et d*orangers. Le rôle d'Orphée était tenu par un violoniste de TOpéra, dont les sons enchanteurs attirèrent la plupart des animaux que le roi venait de voir dans la ménagerie. C'étaient des lions, des ours, des tigres, etc., ou plutôt c'était une troupe de sauteurs déguisés. Aux accents de la lyre, ou mieux du violon d'Orphée, ils s'arrêtent immobiles; soudain les cors de chasse, les aboiements des chiens se font entendre : sauvè-qui-peut général parmi la troupe effarée; l'ours grimpe au sommet des arbres, s'élance sur la corde et fait cent tours de souplesse et de voltige, les autres se livrent à des bonds et à des sauts prodigieux, en ayant soin toutefois de rester dans l'esprit de leur rôle, et dans le caractère des animaux qu'ils devaient représenter. « Leurs agitations violentes, dit la relation que nous avons sous les yeux S paraissaient moins des effets de la terreur que de l'allégresse excessive qui les transportait à la vue de Set Majesté :
Louis, quelque part qu'on te voie.
Tu sais en bien changer les maux ; Et faire tressaillir de joie Jusqu'aux plus tristes animaux. »
Ah ! pourquoi Louis XV n'a-t-il pas dans la suite usé de
* Fâ/c royale donnée à Sa Majesté, par S. A. Sérén. Mgr le duc de Bourloii, à Chantilly. Paris, 32 pages in-4.
cette faculté rare de changer le mal en bien? Il eût ainsi guéri les maux qu'il avait lui-même causés à la France.
Les Anglais avaient également cultivé Tart de la voltige. Ils pratiquaient non sans succès le saut cubistique, appelé chez eux somerset. On prétend que le mot date du dixseptième siècle, du règne de Jacques I*% qui avait pour favori Robert Carr, comte de Somerset, très-habile en cet exercice. Mais somerset est une forme corrompue pour somersaulty qui lui-même est une altération du mot soubresaut, lequel dérive du soprasalto des Italiens. En réalité, ce divertissement était d'une origine beaucoup plus ancienne en Angleterre. Les jongleurs se livraient à ces tours d'agilité pour égayer les princes saxons et les rois normands ; ils parcouraient les campagnes, s'arrêtant dans les manoirs et s'y donnant en spectacle. Quelquefois ils allaient chevauchant, pour faire encore mieux briller leur souplesse.
On lit dans les chroniques qu'un jour le roi Edouard II (quatorzième siècle) se divertit considérablement à voir un de ces bouffons qui courait devant lui et qui, de temps en temps, sautait de cheval, en faisant ses culbutes. Le roi lui fit compter 20 shillings ; c'était beaucoup pour l'épo- ([ue, et plus à coup sûr que ne valaient de pareilles gambades.
Le goût très- vif de la noblesse anglaise pour ces exercices bizarres a été . cause d'une singulière méprise. Dans les miniatures d'anciens manuscrits (treizième et quatorzième siècles), on voit la fille d'Hérodiade, Salomé, ia\re le somerset devant Hérode pour obtenir une grâce du roi. Cette grâce, il est vrai, c'est la tête de saint Jean- Baptiste. Quoi! la culbute? va-t-on nous demander. En serait-il question dans l'Ecriture sainte? Voici ce que dit l'évangile de saint Marc (chap. vi, vers. Î22 et suiv.):
« Un jour qu'Hérode donnait le festin anniversaire de sa
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naissance aux grands seigneurs, aux capitaines et aux principaux de la Galilée ;
« La fille d*Hérodiade y entra, et dansa. Et ayant plu à Hérade et à ceux qui étaient à table avec lui, le roi dit à la jeune fille : Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai...
« Et elle, étant sortie, dit à sa mère : Qu'est-ce que je demanderai? Et sa mère lui dit : La tête de saint Jean- Baptiste. »
Le texte porte simplement : Elle dansa. La jeune fille dansa donc un pas ordinaire, avec une grâce séduisante sans aucun doute, mais enfin sans accompagnement de somersets ou de culbutes. Les traducteurs des Évangiles, au moyen âge, n'ont pas voulu croire à tant d'innocence. Il leur semblait monstrueux, impossible qu'en échange de deux ou trois entrechats, Hérode eût livré la tête du saint homme. Le prix n'était-il pas hors de toute proportion avec le service rendu? Pour obtenir si facilement une telle faveur, la fille d'Hérodiade avait dû se livrer à quelque danse provocante, à des cascades excentriques, à de véritables tours de force. Donc, sans égard pour l'exactitude historique, ou peut-être simplement égarés par une illusion respectable, ces traducteurs et commentateurs firent de la pauvre fille une baladine pareille à celles qu'ils avaient journellement sous les yeux, à ces femmes légères de mœurs et d'allures qui suivaient les jongleurs dans leurs tournées aventureuses.
Ce ne serait rien si les artistes s'étaient bornés à des caricatures tracées sur le papier ou même sur le parchemin, matières qui périssent avec le temps; mais à cette époque, l'homme ne se confiait pas uniquement au papier, il gravait ses pensées au fronton des cathédrales, il les sculptait sur pierre. On ne concevait la fille d'Hérodiade que dans cette posture grotesque. On
peut voir de nos jours, en plusieurs cathédrales, des images représentant Salomé qui danse la tête en bas et les pieds en Tair.
Ce genre de divertissement était encore de mode sous le règne d'Henri YIII, qui s'en amusait fort, et payait grassement ceux qui s'y livraient en sa présence. La reine Marie d'Angleterre avait hérité des goûts paternels ; à son couronnement (1553), on vit un Hollandais, nommé Peter, exécuter des tours d'agilité sur la cime de l'église Saint- Paul, qui servait également de théâtre aux évolutions de danseurs de corde. Il s'ébattait sur la girouette du clocher, se tenant tantôt sur un seul pied, tantôt sur les genoux et brandissant un drapeau, d'une longueur démesurée, qu'il faisait ondoyer au vent. Ce drapeau faisait trés-bel effet, ainsi que les oriflammes, disposées autour de son échafaudage sur la boule de la croix. Il n'en fut pas de même des torches qu'il avait allumées et qui ne purent brûler, le vent élaj;t trop violent. Pour son adresse et pour les frais de son établissement aérien, Peter reçut, au dire de la chronique d'Holinshed, 16 livres 13 shillings et A pence ; plus de 400 francs.
Quelle idée singulière d'aller choisir le sommet d'une imposante et vénérable basilique pour s'y livrer à ces jeux grotesques ! Eh quoi ! n'est-ce pas assez que les flèches aiguës des cathédrales appellent souvent la foudre; faudra-t-il encore qu'elles attirent les casse-cou? Si vous aviez traversé la place" de la cathédrale, à Strasbourg, dans les premiers jours d'avril 1860, vous auriez été témoin d'un spectacle sans précédent : à l'extrémité de la flèche qui termine le monument, on voyait s'agiter et se démener une forme humaine pareille à un point sur i. Je dis : on voyait, mais on ne pouvait la distinguer qu'à l'aide d'une lorgnette. C'était un homme, qui, à cette hauteur vertigineuse, se livrait à des exercices effrayants ! L'endiablé
grimpeur était un jeune soldat de la garnison, qui se sentait attiré par les cimes et par les nuages, et qui aimait sa cathédrale de Strasbourg autant que Quasimodo les tours de Notre-Dame de Paris. Il y montait dès qu'il avait un instant de libre, et y restait même plus longtemps qu'il n'eût fallu, sûr que ses chefs n'iraient pas le chercher si haut. La discipline militaire expire à J42"*,133 au-dessus du niveau de la mer, car c'était à cette hauteur que le soldat se livrait à des exercices que la patrie n'exige point de ses défenseurs, mais qui, pour n'être aucunement réglementaires, n'en étaient pas moins périlleux.
Ce jour-là, le vent soufflait avec une extrême violence, qui annonçait assez ce qu'il devait être dans les régions supérieures et surtout aux alentours de la flèche; là, ce n'était plus une simple bourrasque, mais une tempête ; on s'en doutait à voir les vêtements de l'audacieux s'agiter convulsivement, sous la rafale qui les fouettait.
Nos lecteurs, nous n'en doutons pas, connaissent la cathédrale de Strasbourg, et plus d'un a fait l'ascension du monument, au moins jusqu'à la plate-forme. Pour arriver là, il suffit d'avoir de bonnes jambes et la respiration facile. Au reste, à mesure qu'on s'élève, on se sent comme porté par l'air qui vous environne, tant il est vif et léger ; tel est du moins l'effet que pour notre part nous avons ressenti en y montant. La plupart des étrangers s'arrêtent à la plate-forme ; mais les fanatiques, les gens à longue haleine et les ingambes pénètrent plus haut dans les quatre tourelles conduisant à la base de cette pyramide octogone, très-hardie et très-légère, qui constitue la flèche. Vous qui n'êtes point affligés de trop d'embonpoint et ne craignez pas les étourdissements, vous pouvez encore gravir, au delà des tourelles, les huit escaliers tournants qui rampent aux huit angles, jusqu'à la lanterne. Gœthe exécuta plus d'une fois celte ascension, précisément pour
s'aguerrir contre le vertige. 11 a gravé son nom sur la pierre des tourelles ; mais le temps en a déjà rongé quelques lettres. La foudre ne Ta pas épargné non plus ; elle ne pouvait guère s'attaquer plus haut; heureusement le nom de Goethe est de ceux qui vivent dans la mémoire des hommes plus longtemps que sur la pierre et sur l'airain.
Mais, à peine a-t-on dépassé la couronne et au-dessus cet autre évasement appelé la rosace, la flèche n'apparaît plus que comme une aiguille d'où s'échappent des branches horizontales, formant une espèce de croix. Ici, plus d'appui, si ce n'est des barres de métal et des saillies de pierre ; pour s'élever, il faut ertiployer les pieds et les mains. Enfm^ l'extrémité du cimier consiste en un bouton de 0°*,460 de diamètre. Autrefois, ce bouton servait de piédestal à une statue de la Vierge ; aujourd'hui, c'est un paratonnerre qui termine l'édifice. Or, c'était là, sur cette mince plate-forme, à 142 mètres au-dessus du niveau de la place, que leréfractaire accomplissait de prodigieuses évolutions. Les curieux s'étaient rassemblés devant le parvis, retenant leur souffle et frissonnant d'horreur. L'homme, pendant ce temps, se renversait la tête en bas et les pieds en l'air, annonçant aux habitants des deux rives du Rhin, à la France et à l'Allemagne, le triomphe de la difficulté vaincue.
C'est la première fois qu'un tour de ce genre a été exécuté sur le point culminant du vieil édifice. Quant à l'aiscension pure et simple, elle a été réalisée plusieurs fois. Au dix-huitième siècle, un ramoneur allemand grimpa jusqu'au bouton et s'y tint debout, dit la chronique de la cathédrale. En ce temps-là, le paratonnerre n'existait pas encore. La tentative fut trouvée hardie, et une Allemande, Rose-Marie Vamhagen, en fit le sujet d'une fort jolie nouvelle. — Le jour de l'inauguration du chemin de fer de
Strasbourg, on vit le même fait se reproduire, et un amateur salua, du haut de ce périlleux belvédère, le ballon qui parlait en l'honneur de la circonstance, et qui passait près de là.
Plus anciennement, un gentilhomme avait fait le pari de se promener sur la balustrade de la plate-forme. Dans cette excursion hardie, il était accompagné par un fidèle caniche. Le malheureux — c'est de l'homme qu'il's'agit — pris tout à coup de vertige, fît un faux pas, et fut précipité dans l'espace. Son corps alla se briser contre les arêtes de pierre. Son chien le suivit volontairement dans sa chute, et en souvenir de cet acte de dévouement, l'image du fidèle animal fut sculptée sur un des côtés du monument. Enfin, on raconte qu'un jeune homme de bonne famille de la ville se livrait encore, il y a plusieurs années, à de tels exercices, et même s'amusait à sauter à pieds joints de la plate-forme sur la balustrade, au risque d'être précipité la tête la première sur le pavé.
Noblesse oblige, dit-on ; mais ce n'est pas à se rompre le cou dans des sauts périlleux, comme il faillit advenir un jour à l'héritière d'une noble famille d'Ecosse. Nous avons lu jadis dans une légende anglaise, que le seigneur de Gowrie, habitant le manoir de Ruthwen dans la haute Ecosse, avait une fille, et que celte fille avait inspiré de l'amour à un jeune homme qui logeait dans une tour voisine. Le père ne voulait pas entendre parler de mariage, l'amoureux n'étant pas de race noble et ne possédant pas les seize quartiers. Un soir, avant la fermeture des portes, la damoiselle de Gowrie trouva moyen de se glisser chez son voisin ; mais la gouvernante, jalouse de n'avoir pas été mise dans la confidence, prévint la comtesse, qui s'élança sur les traces de la fugitive. Entendant les pas de sa mère, la jeune fille court plus vite, monte dans la tour si haut quelle peut monter y prend son élan,
et d'un bond la voilà sur les créneaux de la tour d'en face, c'est-à-dire chez elle. Le saut mesurait 9 pieds 4 pouces ; c'était à une hauteur de 60 pieds qu'il s'était accompli. L'endroit s'appelle encore aujourd'hui le saut de la Pucelle.
Amour, ce sont là de tes coups! Pour toi Léandre traverse l'Hellespont à la nage ; pour toi la damoiselle de Gowrie saute à travers l'espace.
Témoin encore le saut de Leucade dans l'antiquité ; c'était bien là, s'il en fut, un saut périlleux, puisque la plupart de ceux qui le tentaient y trouvaient la mort.