‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 31 sur 61 · ET AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

ET AU MOYEN AGE

Fêtes de Kacchus. — Les variétés de la danse de corde. — Les plus habiles danseui's. — Médaille de Caracalla. — Une pièce de Térence. — Les éléphants sur la corde roide. — Funambules du Bas-Empire. — Le Voleur sous Charles V. — Le Génois sous Charles VI. — Entrées de souverains. — Danseurs de Venise. — Un funambule à cheval.

Pour produire le saut, la souplesse du corps ne suffit pas ; il faut aussi que le terrain sur lequel on opère fournisse un point d'appui satisfaisant. 11 est nécessaire que le sol offre une certaine résistance, sans quoi la projection qui résulte de l'extension subite des membres inférieurs, ainsi que nous Tavons expliqué dans le mécanisme du saut, ne pourrait avoir lieu, ou du moins l'effet en serait considérablement amoindri. Le saut demande donc une base favorable; sur un sable mouvant, il est impossible; que le sol au contraire soit élastique, la réaction qui se produit favorise le mouvement de projection, comme il arrive par exemple quand le saut s'effectue au moyen d'un tremplin. Il en est de même quand le point d'appui est la corde roide sur laquelle on se livre, et déjà, dans une haute antiquité, on s^e livrait aux évolutions les plus bizarres les plus périlleuses; car l'origine du saut ou de la danse sur la corde se perd dans la nuit des siècles. On en a dit autant du berceau de bien des peuples.

Des historiens aventureux remonteraient jusqu'à la nais-

sance du monde, ou tout au moins jusqu'au déluge, pour découvrir cette origine ; nous, qui ne visons pas si haut, contentons-nous de la placer en Grèce. Aussi bien les Grecs ont-ils perfectionné tous les arts. On croit que celuici prit naissance peu de temps après Tinstitution des AscolieSf fêles célébrées en l'honneur de Bacchus (1,545 ans avant Jésus-Christ).

Pendant cette solennité. Ton s'amusait à sauter à pieds joints ou à cloche-pied sur une outre pleine ; c'est le jeu dont il a été question ci-dessus. Quel rapport y avait-il entre une danse de ce genre et la danse de corde? Pour ma part, je n'en vois aucun; mais les savailts font dériver la seconde de la première. Oui, les savants! car ces messieurs se sont occupés de ce sujet secondaire, et l'on trouve dans la Grande Encyclopédie, qui, elle aussi, n'a pas dédaigné les danseurs de corde, la mention très-honorable d'une dissertation sur le funambulisme écrite par un docteur allemand au commencement du dix-huitième siècle. Le contraire nous eut étonné ; quel champ n'a pas été parcouru par l'érudition allemande?

Quoi qu'il en soit, les Grecs excellèrent bientôt en cet art, comme dans tous les autres. Les expressions multiples que possédait la langue grecque pour désigner les danseurs de corde prouve la variété des exercices qui s'exécutaient sur ces fils aériens. 11 y avait les NeurohateSy les Oribates, les Schœnobates, les Acrobates, Les uns, suspendus par les pieds, tournaient autour de la corde, comme une roue autour de son essieu ; les autres, couchés sur Testomac, les jambes et les bras étendus dans le vide, glissaient de haut en bas avec la rapidité d'une flèche détachée de l'arc; ceux-ci couraient sur une corde tendue obliquement ; ceux-là se contentaient de marcher sur une corde horizontale, mais ils s'y livraient à des sauts et à des tours avec la même assurance que s'ils avaient marché sur le

vulgaire plancka- des vaches. Ils s'y tenaient avec ou sans balancier, la corde étant lâche ou tendue.

Les Grecs nous ont légué le mot et la chose ; le terme d'acrobate est, dans notre langue, synonyme de danseur de corde.

Parmi les peuples de l'antiquité, les Gyiicéniens {habitants de Cyzique eu Asie Mineure) étaient cités comme Irès-hahiles schœnobates '. Spon l'atiticiuaire a décrit nne de leurs médailles frappées en l'honneur de Oaracalla, représentant d'un calé la tète de cet empereur et de l'autre des hommes debout sur une corde inclinée, que cet archéologue croit être des danseurs de corde'. Son assertion serait d'ailleurs confirmée par ce passage d'un géographe ancien : « Ce peuple , dit-il , et ses voisins étaient si adroits aux sauts et

k la danse, et même sur la corde, qu'ils surpassaient en cela toutes les autres nations et qu'ils se vantaient d'en être les inventeurs et les premiers maitres. ii

Caracalla se plaisait-il donc à ces exercices, ou du moins au spectacle de ces exercices, pour'qu'un peuple de son empire frapp.1t en son honneur une médaille avec de pareils emblèmes? Sans doute les Cyzicéniens, en lui donnant un échantillon de leurs talents, pensaient flatter ses goûts particuliers. En eiïet, les Romains étaient passionnés pour ce divertissement, qui datait, chez eux, de l'introduction des jeux scéniques (l'an 591) de la fondation de Rome),

' C'est-à-dire marchant sur la corde.

» Reeherekes eurieuse* d'antiiju'itéa. Lyon, 1883; in-ï.

divertissement exécuté d'abord dans des endroits découverts, et qui fut ensuite porté sur le théâire. Les Romains, qui ne déployèrent jamais â quelques pieds de terre la grâce et la légérelé des Grecs, leur avaient emprunté l'expression de schœuobalex, et s'en servirent jusqu'au jour où quelque amateur proposa le néologisme hardi de funambules {funambuU}, qui n'était d'ailleurs que la traduction exacte du mot grec.

La danse de corde devint un des plaisirs favoris du

Fuiamfaiite D'après une peinluie d'Rerculanum.

peuple-roi, qui dédaignait pour ce spectacle les jouissances plus nobles et plus raflinées de l'intelligence et de la poésie. On connaît la mésaventure du poète comique Térence. L'Hécyre allait être représentée, quand le bruit se répandit que des funambules venaient d'arriver ; aussitôt les spectateurs désertèrent en masse, préférant celte grossière exhibition k la peiniur*; des caractères et des passions. IJue les Français du temps actuel ne se moquent pas trop du goût corrompu des itomains; car ce qui les attire, eux aussi de préférence, ce sont les soectacles qui parlent au\

LES DANSEURS DE COItDE. 175

yeux et aux sens : lesféerïes, les exhibitions d'animaux, les tableaux vivants. A Itome, les danseurs de corde variaient leurs exercices de cent manières diiTérentes, comme on le voit par une série de peintures, trouvées à Ilerculanum,et dont nous reproduisons quelques types. Ces tableaux représentent des bacchantes, des danses de satyres et bien d'autres scènes. On y voit des danseurs portant le Ihyrse, dont ils se servaient peut-être comme de balancier; il faut remarquer en outre que tous ces acteurs sont coiffés de

bonnets de peau, sans doute pour garantir leur tète en cas de chute.

Ce fui l'empereurphilosopheMarcAurèle qui, ayant ètè témoin de la chute d'un enfant, ordonna de placer des matelas sous la corde des funambules. Plus tard on lendit des filets, usage qui subsistait encore sous Dioclélien, à ce que nous apprennent les auteurs latins.

Uats les Romains ne se contentaient pas de faire monter deshommes sur la corde roide, ils instruisaient les animaux

à ces ascensions savantes. Sous Tibère, aux jeux Floraux, on vit un spectacle d'un genre particulier : des éléphants marchant sur la corde ! Pendant le règne de Néron, Un chevalier romain, montant un éléphant, courut sans tomber sur cette trame flexible. Pline parle de combats de gladiateurs où parurent « des éléphants qui firent quantité de tours de souplesse, lançant des épées en l'air, et qui même se battirent comme des gladiateurs, dansèrent la pyrrhique et marchèrent sur la corde. » Chose incroyable ! ces lourds mammmiféres, au dire du même écrivain, descendaient même à reculons.

Les Pères de FEglise s'élevèrent contre un spectacle si dangereux. Depuis rétablissement du christianisme, la vie d'un homme même le plus infime était comptée pour quelque chose; à quoi bon l'exposer inutilement? Le temps n'était plus où le sang devait couler dans les cirques pour divertir les oisifs de la galerie! A l'époque dont nous parlons, il n'était plus question de matelas ni de filets destinés à l'amortissement des chutes. Les funambules tendaient leurs cordes à des hauteurs inouïes ; ces cordes étaient obliques. « On ne pouvait y marcher — dit saint Jean Chrysostoma dans un passage traduit par le savant bénédictin Bernard de Montfaucon — qu'en montant ou en descendant. Un coup d'oeil mal dirigé, un manque d'attention, suffisaient pour précipiter le funambule dans l'orchestre. )) Les danseurs qui divertissaient les Grecs du Bas- Empire étaient très-exercés dans leur art ; « quelques-uns, ajoute l'écrivain pieux, après avoir marché sur cette corde, s'y dépouillaientets'yrevêtaientcommes'ilsavaient été dans leur lit, spectacle que plusieurs n'osaient regarder, et les autres tremblaient, voyant une chose si périlleuse*. »

* Ub modes et les usages du siège de Théodose le Grand, par le révérend Rernard de Mo ni faucon. [Mémoires de V Académie des in- }crip(icnSf t. XIII, 1740 in-4.)

Dans le naufrage du monde romain, la danse de corde ne périt pas, et l'historien la retrouve chez les Francs, nos aïeux, servant d'intermède lors de ces grands marchés et de ces foires qui étaient presque le seul rendez-vous de la société d'alors. Ceux qui pratiquaient cet exercice venaient toujours en compagnie de quelque montreur d'animaux ou de quelque charlatan qui débitait des drogues. Dès le temps de saint Louis, on signale un ménestrel faisant l'ascension périlleuse. Plus tard, sous le sage Charles V, on vit quelque chose de plus étonnant; un homme, à Paris, qui avait une telle appertise (habileté), qu'il sautait merveilleusement, qu'il tombait (comme on disait alors) et faisait sur des cordes fixées en l'air plusieurs tours qui semblaient alors chose impossible ; « il tendoit des cordes bien menues, venant depuis les tours de Notre-Dame de Paris jusques au palais et plus loin ; et par-dessus ces cordes, en l'air, sailloit et faisoit des jeux d'appertise, si bien qu'il sembloit qu'il volât; aussi le Voleur étoit-il appelé. » C'est la docte Christine de Pisan qui raconte cette histoire dans son Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles *. Elle ne manqua pas d'aller voir lô funambule, comme tous les Parisiens du temps, et elle affirme, — ce que nous faisons tous, tant que nous sommes, devant un spectacle extraordinaire, ignorant ce que réserve l'avenir et n'ayant pas présents à la mémoire tous les tours merveilleux des siècles passés, — elle affirme que cet homme « n'avoit jamais eu son pareil en ce métier. » Il vola ahisi par plusieurs fois devant la cour, continue la dame. Et comme, à quelque temps de là, le roi apprit que cet homme avait manqué la corde qu'il devait happer avec le pied, et qu'il s'était entièrement broyé : a Certes, dit-il, il est impossible qu'à la fin il n'arrive malheur à un

* Livre îïi, cb, xx.

178 FORCE ET ADIŒSSE.

homme qui présume trop de son sens, de sa force, de sa légèreté, ou de tout autre chose. »

En présence de cette i éWexion pleine de sens, force nous est de reconnaître que Charles V n*avait pas reçu sans raison le titre de Sage. Son successeur, Charles VI, n'en dit pas autant; mais ne nous hâtons point de Taccuser, car il était tout entier à sa jeum- épouse, Isabeau de Bavière. C'était, en effet, pour l'entrée solennelle de cette princesse dans sa bonne ville de Paris (1585), et pour les fêtes longuement décrites par Froissant, qu'un Génois (ou Genevois) fit voir aux Parisiens une chose merveilleuse. Un mois environ avant la venue de la reine, ce maître engigneur d^apperiise (ingénieux inventeur) avail tendu sur la tour Notre-Dame une corde, laquelle, dit Froissart, « comprenoit moult haut et par dessus les maisons » et venait s'attacher au plus haut pignon sur le pont Saint-Michel ; quand la reine et ses dames passèrent en la grand'rue Notre-Dame, le Génois sortit de l'échafaud dressé sur la tour, et de là s en vint sur la corde en chantant au-dessus et tout le long de la rue où défilait le corlége ; et comme Tobscurité commençait, il tenait en sa main deux flambeaux allumés, qu'il secouait dans sa course; hommes et femmes « s'émerveilloient comment ce se pouvoit faire, » et lui « toujours portant les deux cierges allumés, lesquels on pouvoit voir tout au long de Paris et au dehors de Paris, deux ou trois lieues loin, » fit des tours de toute espèce, « tant que la légèreté de lui et ses œuvres furent moult prisées. »

Suivant les Grandes Chroniques de Saint-Denys, la corde, parlant de Notre-Dame, s'arrêtait, non sur une maison du pont Saint-Michel, mais au pont au Change, tout tendu de taffetas bleu, parsemé de fleurs de lis d'or. (( Et il y avoit un homme assez léger, habillé en guise d'un ange, » qui s'en vint des tours de Notre-Dame « droit audit ponl^

et y entra par une fente de ladite ouverture, à l'heure que la reine passoit, et lui mit une belle couronne sur la tête. » Mais comment cet homme y vint-il? « Par engins, » disent ces chroniques ; ce n'était donc pas naturellement, de son pied léger, en dansant et sautant, en un mot à la manière des funambules ; cet ange improvisé repartit ensuite de la façon dont il était venu, c'est-à-dire qu'il « fut retiré par ladite fente, comme s'il s'en retournait de soimême au ciel. » Je laisse aux critiques compétents le soin d'accommoder ces deux versions.

Quelques-uns ont prétendu que le Géfiois mentionné par Froissart était le môme que le Voleur, dont nous avons parlé ci-devant; mais nous demanderons, avec M. Viclor Fournel, déjà cité, « comment un homme qui s'était entièrement broyé dans une chute sous le règne de Charles V, se trouvait si ingambe sous le règne de Charles VI. »

Ce divertissement devint à la mode pour l'entrée et la réception des souverains. Nous voyons qu'Edouard VI d'Angleterre, passant par la cité de Londres, pour son couronnement (1547), s'arrêta devant le cimetière Saint-Paul, « où il y avait, dit VArchœologia Britannica, une corde aussi grande qu'un câble de navire, tendue depuis les créneaux de la cathédrale Saint-Paul, assujettie par une ancre à son extrémité ; quand Sa Majesté approcha de ia porte dite du Doyen, un étranger, natif d'Aragon, descendit à plat ventre, la tête en avant, les bras et les jambes étendus, depuis les créneaux jusqu'à terre, comme une flèche parlie d'un arc ; puis il se leva, s'avança vers le roi, dont il baisa le pied, et après quelques paroles, prit congé, remonta sur sa corde jusqu'au milieu du cimetière, où il fit des tours et des gambades, avec une corde qu'il avait autour de lui ; ayant pris en main cette corde il l'assujettit au câble, s'yatlacha par la jambe droite, resta pendu

de cette façon pendant quelque temps; après quoi, se redressant, il défit les nœuds et redescendit. Ce qui retint le monarque et toute sa suite pendant un long espace de temps. »

Ce, tour fut répété, peut-être par le même, sous le règne suivant; car, selon la chronique d*Holinshed, parmi les speclacles donnés à Londres pour la réception de Philippe d'Espagne, époux de la reine Marie, « un homme descendit sur une corde, attachée aux créneaux de l'église Saint- Paul, la tête en avant, ne se tenant ni avec les mains, ni avecles pieds; ce qui, peu de temps après, lui coûta la vie. »

En France, la province n'était pas restée en arrière de la capitale. Le grave chroniqueur de Louis XII, Jehan d'Authon, ce religieux minime qui suivit le roi dans tous ses voyages, n'a pas dédaigné de transmettre à la postérité le nom d'un jeune danseur émérite, George Menustre, qui se livrait à travers l'espace aux danses les plus périlleuses, aux sauts les plus hardis. On le vit à Mâcon, sur une corde qui allait de la grande tour du château jusqu'au clocher des Jacobins, rester suspendu par les pieds, même par les dents, à 26 toises du sol. Un historien précédent avait déjà parlé de tours merveilleux exécutés à Milan, devant les ambassadeurs du roi de France Charles VII, par un Portugalois.

Il semble que chaque peuple recherchât des étrangers pour ces exercices ; tantôt c'est un Génois qui se montre aux Parisiens; tantôt un Âragonais aux habitants de Londres ; tantôt un Portugais aux Italiens. Et pourtant les Italiens étaient assez riches de leur propre fonds, assez habiles par eux-mêmes, pour n'avoir pas besoin d'artistes venus du dehors. Venise avait ses danseurs de corde, qui exécutaient leurs évolutions le jour de la fête de Saint- Marc, patron de la ville en présence du doge, du sénat et

des ambassadeurs étrangers. On dit même qu*en 1680, un homme monta sur la corde et en descendit à cheval devant cinquante mille curieux*. Il ne faut pas confondre cette ascension annuelle avec une autre qui avait lieu pendant les fêtes du carnaval, et qui précédait le jeu des Forze d'Ercole dont nous avons parlé plus haut. L'adresse et la dextérité n'avaient rien à voir dans ce dernier spectacle ; Le matelot déguisé en Mercure, venait, sur la corde présenter au doge un bouquet et un sonnet, — il n'y a pas de fête italienne sans quelques sonnets ; — ce matelot, dis-je, était retenu par des cordes passées dans des anneaux qu'il avait à ses ailes, c'est-à-dire aux pieds et aux épaules; ce qui détruisait toute illusion. Cette ascension sans péril et partant sans beaucoup d'intérêt pour le public, qui recherche avant tout les émotions, se faisait au milieu d'un feu d'artifice tiré en plein jour. Nous avons pourtant vu des estampes du dix-huitième siècle où le funambule est figuré glissant du haut en bas de sa corde sur la poitrine au milieu de pièces d'artifice qui l'entourent d'une auréole lumineuse, et sans qu'il soit retenu par aucun mécanisme.

* Malcolm, Manners of Europe, Londoii; 1811 ; in-8.

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