CHAPITRE IX
LE8 DANSEURS DE CORDE (suite)
Éclipse et renaissance de la danse de corde. — Les Turcs en faveur. — Faux Turcs. — Hall, favori de la cour de Charles 11. — Rivalités d'artistes sou« Louis XIV. — Les danseurs de la foire Saint-Germain. — Chez Nicolet. — L'Empire. — Kn Amérique. — Les sonneurs de cloches à Séville. — Les indigènes de Taïti.
Pendant que Tltalie produisait de tels artistes, en France, Tart de la danse de corde s'était altéré, dégrade, perdu, résultat trop heureux, qu'on devait sans doute au mouvement de la Renaissance. Pendant ce réveil de la pensée, dans cette réaction contre la barbarie du moyen âge et les plaisirs grossiers, baladins et bateleurs ne furent pas tenus en grande estime; au culte de la matière succédait le règne de l'esprit. Cependant, dès Henri II, on signale un Turc de talent, opérant avec un bassin (pourquoi ce bassin?) sur deux cordes, l'une tendue au-dessus de l'autre, et qui se laissait glisser de la première à la seconde, en faisant des tours originaux. C'est Sauvai qui parle de ce danseur, d'après un historien du temps qui se sent pris pour lui d'une vive admiration. Faut il donc croire avec M. Fournel, « que ce Turc fut un des restaurateurs de la haute école, et qu'on lui doit en partie cette renaissance de la danse de corde, contemporaine de la renaissance des lettres ? »
On pourrait peut-être se demander également si ce Turc
était authentique. Nous voyons, à partir de cette époque, quantité de Turcs exhibés dans les spectacles populaires ; et cela non-seuleraent en France, mais en Italie et en Angleterre. Les Ottomans étaient alors un épouvantait pour l'Europe; les papes lançaient contre eux Tanathème et prêchaient la guerre sainte^ Un Turc était par lui-même une curiosité ; s'il dansait sur la corde roide, qui était une autre curiosité, quelle amorce pour le Parisien ! Donc, on ne devait se faire aucun scrupule, en ce tempslà, de produire de faux Turcs, de même qu'aujourd'hui les imprésarios montrent de faux Indiens et de faux sauvages, moins simples, à coup sûr, et moins niais que les badauds venus pour les contempler.
Réunissait-il toutes les qualités d'un Turc pur sang, ce Turc dont parle Bonnet, dans son Histoire de la danse? L'auteur l'avait rencontré à Naples, dansant sur une corde * tendue dans une rue fort large, aux fenêtres d'un cinquième étage, et cela sans balancier, ou sans contre-poids, comme on disait vers la fin du dix-septième siècle ? « 11 ne paroissoit qu'un enfant à ceux qui le regardoient de la rue ; aussi avoit-il, pour se rassurer, des matelas sur le pavé, de la longueur de la corde. » Et cet autre Turc que le même eut occasion d'admirer à la foire Saint-Germain, sur le déclin du grand siècle? C'était un fort habile homme, faisant de la haute voltige aérienne, ce qui, peu de temps après, lui coûta la vie, à la foire de Troyes, où l'un de ses compagnons, un Anglais, autre fameux danseur, graissa méchamment les fils sur lesquels le maître descendait debout et à reculons. « 11 est assez ordinaire, ajoute gravement Bonnet, de voir de pareils attentats contre ceux qui excellent dam les arts : l'histoire nous en fournit quantité d'exemples, surtout pour la peinture et la sculpture*. »
* Histoire générale de la danse sacrée etj^'ofane. Paris, 1723 ; in-12.
Excellence dans les arts, attentats, peinture et sculpture, voilà de bien grands mots, à propos d'un funambule! Mais rhonnêle Bonnet sort de la mesure, et n'observe pas la note juste, faute impardonnable pour un musicien, ou du moins pour un historien de la musique et de la danse. Car Bonnet avait fait également une Histoire de la musique. Mais, que voulez-vous ? il était plein de son sujet — ainsi que tout écrivain convaincu doit l'être, et volontiers, il eut dit, comme le maître à danser, dans le Bourgeois Gentilhomme : « Il n'y a rien qui soit si nécessaire que la danse. » — « Tous les malheurs des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser... » Aussi, melil son livre de la Danse sous la protection de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, petit-fils de France. « L'exercice qui en fait le sujet, dit-il, a servi aux rois les plus sages et aux héros les plus illustres de l'antiquité à signaler leur joie dans les plus grandes occasions de fêtes et de réjouissances publiques. » Mais, dés cette époque, on pouvait constater la décadence de l'art sérieux, ce qui coiitriste fort rhonnête Bonnet. « Bientôt, on ne dansera plus que des danses baladines ! » s'écrie-t-il avec désespoir. Ce qui « confirme avec raison le reproche de l'humeur changeante des François, qui, en cela comme en bien d'autres cl) oses, sacrifient souvent le bon au plaisir de la nouveauté. »
Le prestige du Turc se conserva longtemps encore ; on vit à Londres, sous le règne de George II, un Turc faire des prouesses sur la corde, sans balancier, et y jongler avec des oranges. Mais, au dire de Strutt, l'enthousiasme fut bien refroidi lorsqu'une de ses oranges étant tombée, on s'aperçut que c'était une boule de plomb peinte à s'y méprendre. Il semble pourtant qu'en ce cas la matière
importait peu ; — Tessentiel et le difficile était de jon-
gler.
Mais l'Angleterre n'avait pas besoin d'être soutenue par la Turquie ; elle savait voler de ses propres ailes. Pendant le règne si frivole de Charles 11, un danseur de corde, Jacob Hall, avait fait les beaux jours de Londres. Son portrait a été conservé dans la collection de Granger ; on n'en eût pas fait plus pour un citoyen utile. 11 est vrai qu'il avait été célèbre un moment. C'était un des plus jolis hommes qu'on pût voir, ayant des formes gracieuses et élégantes, la tournure d'Adonis jointe à la musculature d'Hercule. Jacob Hall eut maintes bonnes fortunes, même à la cour ; pçndant quelque temps il balança le roi dans le cœur de la tendre Castelmaine, plus lard duchesse de Cleveland. Si vous voulez être édifié à €e sujet, consultez les Mémoires d'Hamillon, les chroniques et les chansons du temps.
La France n'était pas au-dessous de l'Angleterre, et le siècle de Louis XIV n'aurait pas été complet, si l'art de danser sur la corde avait fait défaut, au milieu de l'éclat que jetaient tous les autres arts. Mais ces mortels, habitués à marcher dans les airs, avaient de très-hautes prétentions ; ils empiétaient sur le domaine des acteurs, des vrais comédiens, qui jetèrent les hauts cris. L'art dramatique méritait certes d'être favorisé plutôt que l'art acrobatique. Des ordonnances qu'on fut souvent dans la nécessité de renouveler, interdirent aux danseurs de corde les exercices sur la voie publique ; c'était les réduire aux spectacles forains. En effet, on les voit dès lors apparaître aux foires Saint-Germain, Saint-Ovide et Saint-Laurent, surtout à la première. Mais ce ne sont plus, comme par le passé, des individualités ne relevant que d'elles-mêmes, et opérant pour leur propre compte ; c'est un principe nouveau, le principe d'association,
qui domine ; les danseurs à celte époque ne sont que des gagistes, à la solde d'un directeur. Des troupes se forment ; l'exploitation de l'homme sur la corde est inventée !
Parmi les derniers solistes du genre, citons Trivelin, le premier qui ait dansé sur la corde, à Paris, sans balancier, au commencement du dix-septième siècle, et, en 1649, un funambule qui tomba dans la Seine, la tête la première, en allant de la tour de Nesle à la tour du Grand-Prévôt, c'est-à-dire de l'emplacement actuel de la Monnaie à l'église Saint-Germain TAuxerrois. « 11 avait négligé peut-être, dit M. Victor Fournel, de mâcher avant ses exercices celte racine qui servait de préservatif à tous ses confrères contre le vertige et les étourdissements ; mais il avait eu du moins la prudence, dont il ne se repentit pas, de dresser sa corde au-dessus de la rivière. » Bonnet parle aussi de cette herbe merveilleuse ; il prétend même que les chamois et les bouquetins en broutent la feuille avant de monter sur la cime des hautes montagnes.
Les troupes signalées alors comme les plus remarquables à la foire Saint-Germain étaient celles d'Allard, de Bertrand et de Maurice Vondrebeck. Ce dernier, ainsi que son nom l'indique, était originaire de Hollande. C'est lui, sans doute, qui figure dans une série d'estampes que contient l'œuvre de Bonnard, à la Bibliothèque impériale*. Ces dôfisins représentent les hauts faits de deux couples de danseurs de corde, un couple hollandais, un couple anglais, plus un Turc seul. En quoi consistaient leurs évolutions ? Écoutons M. Victor Fournel: « On en vit qui dansaient sur la corde, armés de pied en cap, les
* Costumes du siècle de Louis XIV y t. VII, in-folio. — Cabinet des estampes.
jambes enchaînées, les pieds enfoncés dans des sabots ou des bottes, en faisant l'exercice du drapeau, en jouant du violon, sur le dos, sur la tête, enlre les jambes; on vit des singes, des rats, des serpents rivaliser avec les plus habiles funambules. »
Les traditions de la foire Saint-Germain et autres endroits non moins fréquentés furent recueillies et conti- ^ nuées par Nicolet, au dix-huitième siècle. Ce respectable imprésario, qui s'est fait un nom dans les arts, avait pour maxime qu'il ne faut jamais prendre violemment son public, V empoigner^ comme on dirait aujourd'hui ; mais l'amadouer peu à peu, et le tenir en haleine par une série d'effets dont la gradation doit être habilement ménagée. Chez lui , chaque lever de rideau découvrait de nouveaux prodiges ; de là le dicton si connu : De plus en plus fort, comme chez Nicolet, Mais ce n'était pas à son intelligence que cette devise pouvait s'appliquer : Nicolet ne brillait guère par l'esprit. Un jour, il passe à côté d'un de ses musiciens, qui tenait son instrument au repos.
— Que faites-vous là? lui demande-t-il. Et pourquoi ne jouez- vous pas votre partie?
— Je compte les pauses, répond le gagiste.
— Eh ! monsieur, lui crie Nicolet, en l'accablant d'injures,* je ne vous ai point engagé pour compter les pauses. Jouez comme les autres, ou je vous chasse.
On dira qu'il n'avait pas besoin de se mettre en frais, puisqu'il ne dirigeait que des comédiens de bois. Mais c'est peut-être là que l'esprit est le plus nécessaire : des acteurs qui ne parlent pas ne peuvent rectifier les bévues de la pièce. Nicolet d'ailleurs. ne s'en tint pas aux marionnettes; son ambition s'étant accrue avec son succès, il acheta des terrains sur l'emplacement desquels il bâtit une véritable salle de spectacle avec des acteurs en chair et en os, et aussi des danseurs de corde. C'est alors qu'ayant
eu rhonneur de Jouer àMarly devant Louis XV en 1772, il oblint le privilège d'appeler son théâtre : le théâtre des Grands Danseurs du roi.
De cette oificinë sortit une femme dont la hardiesse et Tagilité firent les beaux jours de l'empire. La génération actuelle a pu la voir encore reprendre, en cheveux blancs, le chemin pénible de la corde roide, gravi plus lestement par elle dans un âge plus heureux. Les médaillés de Sainte- Hélène pourraient seuls nous dire au juste ce qu'elle fut à son aurore et dans son éclat, lorsqu'elle célébrait à sa manière le triomphe des armées françaises, et que, se multipliant sur la corde, elle représentait à elle seule d'effroyables mêlées, des prises de ville et le passage du Saint-Bernard. Il fallait la voir à Tivoli, légère et sémillante, sur un fil oblique, à 20 mètres du sol, s'élancer, se perdre au milieu des pièces d'artifice et des gerbes de feu, puis, sortant du sein des nuages comme une déesse d'Homère, bondir jusqu'au faîte, et s'y reposer dans une apothéose de feux de Bengale ! La littérature de cette époque ne jeta jamais autant d'éclat que la danse de corde.
La route était tracée. Les femmes s'y précipitèrent avec ardeur. Les amateurs se souviennent encore de la Malaga , « jeune personne à la physionomie suave etrèveuse, funambule de l'école métaphysique, dit M. P'ournel, pleine de poésie et d'expression, qui dansait sur la corde avec les ailes d'unç sylphide et les grâces décentes chantées par Horace. » La Malaga eut une fille qui apprît à marcher sur la corde avant de marcher sur la terre, et qui se produisit à Versailles, en 1814, devant un parterre de rois. Ce fut en l'honneur des souverains alliés qu'elle exécuta son ascension à 200 pieds au-dessus de la pièce d'eau des Suisses.
Les femmes ne doivent point nous faire oublier les artistes de l'autre sexe, Furioso, par exemple, qui vivait en-
core au commencement de ce siècle, Tillustre Furioso, l'un des plus étonnants sauteurs qui aient jamais existé. La danse de Furioso ressemblait à son nom ; elle était orageuse, tourbillonnante, diabolique. Aussi, l'on comprend la rage qui s'empara de lui, quand il fut surpassé par deux novices, à la salle Monlansier, sur le théâtre même de ses exploits. On craignit un instant qu'il ne se passât, de désespoir, son balancier au travers du corps ; mais le public ne tarda pas à se rassurer à son endroit, en apprenant qu'à la Saint-Napoléon prochaine, Furioso devait traverser la Seine sur une corde, du pont de la Concorde au pont Royal.
Celte équipée sembla trop dangereuse et la police s'y opposa. Voilà comme on était encore arriéré en 1810. Mais depuis lors, que de progrès accomplis ! Le Niagara, avec sa formidable cataracte, a été traversé sur la corde roide, à quelques centaines de pieds de hauteur; et le funambule y marchait, courait et dansait ; un steamer, passant sous la corde, lui offrit une bouteille de vin, qui fut acceptée, hissée, vidée et rendue en moins d'un instant. Les journaux américains le disent; mais ce n'est peut-être pas une raison suffisante pour le croire.
Le point essentiel, dans ce genre d'exercice, est de conserver le centre de gravité. Pour se maintenir droits et fermes sur la corde, les anciens funambules portaient toujours un bâton muni de balles de plomb à ses deux extrémités, et ce balancier, ils le dirigeaient tantôt à droite tantôt à gauche, selon qu'ils avaient à changer la position de leur centre de gravité. Mais la nouvelle école s'est depuis longtemps affranchie de celle tutelle, et les opérateurs modernes escala'lent le ciel, les bras libres et dégagés de toute entrave. Quelques-uns se contentent de fixer les yeux sur quelque point éloigné, situé dans le même plan que la corde, et pour le reste, ils s'abandonnent à la grâce de
Dieu, à leur souplesse et à la solidité du fil qui les soutient dans l'espace.
La même confiance anime ces jeunes Espagnols qui, à certains jours de fête, montent dans les campaniles des cathédrales et tirent les cloches à toute volée. Tandis que les sonneurs en titre se reposent, — ces amateurs se suspendent aux cloches, les lancent avec toute la force dont ils sont capables, et les accompagnent dans leurs violents soubresauts. Dans nos églises, on sonne les cloches avec un calme régulier ; mais ici, tout homme de bonne volonté qui se présente peut exercer ses talents, et la durée de la sonnerie dépend uniquement du caprice ou plutôt de la vigueur et de la patience des individus. Aussi je vous laisse.à penser quel est le vacarme, quand toutes les cloches d'un monument sont mises en branle de cette manière originale et furibonde. Lorsqu'on entre, par exemple, dans la Giralda de Séville, et que les vingt cloches s'agitent à la fois, (j'est à donner le vertige. Et quel singulier spectacle de voir ces hommes balancés à travers l'espace avec la cloche qu'ils étreignent de leurs bras ! « La première fois que je fus témoin de ce spectacle, dit un touriste français (Illustration, 8 janvier 1859), je passais prés de l'église el Salvador del mundo. Quelques personnes regardaient en l'air, et une bonne vieille Espagnole, qui se rendait à l'office, s'écria prés de moi : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont (( des diables ! » ce qui me fit regarder en haut comme les autres, et je crus d'abord qu'un malheureux s'était embarrassé dans la corde qui sert à mettre la cloche en mouvement.
« Mais je vis bientôt que c'était un jeu. Un autre sonneur apparaissant à son tour, suspendu dans les airs, ou bien tenant la cloche par les oreilles ou par la charpente qui lui sert de balancier, et, la suivant dans son mouvement, se
Sonneurs de cloclies, a Mvillaj
trouvait la tête en bas vers la place quand la cloche rentrait dans le clocher. »
Passe encore pour les habitants de Taïti, dont le plaisir est de se suspendre et de se balancer à une longue corde accrochée à la cime d'un palmier qui surplombe la mer. Les Taitiens sont des êtres primitifs, habitués à grimper au faîte des arbres les plus élevés. D'ailleurs, s'ils font une chute, ils se retrouvent dans leur élément favori. L'eau est aussi familière à ces sauvages que la terre ferme ; ils courent avec autant d'agilité dans l'une que sur l'autre.
l'A COURSE DANS L'EAU. 197
Yerbe. Socrale, ne pouvant expliquer certains passages d'Heraclite le philosophe, tant ils étaient obscurs et embrouillés, s'écriail : k Pour se reconnaître au milieu de tant d'écueils, il faudrait èive un nageur de l île de Délos. » Léandre ne pouvait se vanter d'une origine semblable, mais ce n'en était pas moins un fort nageur. Il était épris, comme chacun sait, d'une jeune et belle prêtresse nommée Héro,
... Nonnain à Vénus dédiée,
dit Clément Marot dans son poëme.
Elle vivait à Sestos, sur l'Hellespont, rive d'Europe, tandis que Léandre résidait à Abydos, en Asie, sur la rive opposée :
Seste jadis fut ville fréquentée.
Vis-à-vis d'elle, Abyde étoit plantée :
Et entre deux flottoit l'eau de la mei*.
Cette mer, Léandre la traversait tous les soirs à la nage pour se rendre auprès de son amante, guidé par un fanal que la jeune prêtresse avait soin d'allumer au sommet d'une tour
dessus la mer assise.
Où ses parents, bien jeune, Tavoient mise.
Et Marot aoute :
Te te supply, lecteur,
Qui par la mer seras navigateur, Fais-moy ce bien, si passes là autour, — De t'enquérir d'une certaine tour, Là où Iléro — un temps fut — demeuroit.
Et des crénaux à Léandre éclairoit.
Léandre donc s'avançait à la nage, sans rien craindre. Tirant toujours vers la claire lanterne.
LA COURSE DAiSS I/EÀU. ' 199
L*important n*est donc pas de savoir si cet
'. adolescent
Nemhié Léandre, agréable entre cent,
a traversé réellement l'Hellespont à la nage, mais si d'autres auraient été capables d'en faire autant ; en un mot, si cette traversée est praticable. Depuis Abydos, embarcadère naturel de Léandre, jusqu'au débarcadère de Sestos, la distance était de 30 stades ; car les deux villes ne sont pas vis-à-vis Tune de l'autre, comme on pourrait le croire ; Sestos est située plus au nord. 50 stades pour aller, autant pour revenir, c'est difficile à croire. Aussi cette distance considérable a-t-elle mis la critique en éveil. En présence d'uu tel chiffre, quelques-uns ont rejeté purement et simplement dans le domaine de la fable l'histoire si touchante des amours d'Héro et de Léandre. Mais d'autres ont essayé de prouver que ce n'était pas une fiction : suivant eux, Léandre devait chercher à abréger son voyage le plus possible, afin de diminuer d'autant les risques de la traversée ; par conséquent, il prenait le chemin le plus court. Qui donc, à sa place, n'aurait pas fait de même? On peut supposer qu'il suivait à pied le bord de la mer, jusqu'au point où l'Hellespont a le moins de largeur; et par un hasard heureux, ce point se trouvait juste en face de la tour habitée par la jeune prêtresse. Or, en cet endroit l'Hellespont ne mesurait que 7 stades * ; c'est, selon le calcul du géographe d'Anville, quatre fois la largeur de la Seine, prise au-dessus de Paris. Ainsi raisonnent les académiciens en jugeant des autres par eux-mêmes ; car il est
probable que tout académicien, pour se rendre aux séances
* 7 stades = 1,255 mètres. — Je dis : mesurait et non mesure; car l'état des lieux n'est pas resté le même. Les courants ont sans doute ■élargi le canal, dont la largeur actuelle, à l'endroit dont nous parlons, est de 1,960 mètres. (Voyez l'Itinéraire en Orient^ dans la Collection des Guides- Joanne. — Paris, Hachette.)
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• LA (fOURSE DANS. L'EAtî, ' 201
vent que deux seinaiiiesi » Voilà comment le sceptique Byron parle d'Homère, comment le poète boiteux traite le poète aveugle.
Ce fut le 5 mai 1810 qu'il tenta cette épreuve, de concer.t avec un de ses amis, le lieutenant Ekenhead. 11 traversa en une heure le détroit, dont la largeur est de 1,960 mètres en ligne directe; mais cette distance est double ou triple pour le nageur entraîné à droite et a gauche par la violence du courant. Les deux nageurs étaient partis de la côte d'Europe pour débarquer en Asie, circonstance toute simple qui fut exploitée contre eux. Un compatriote de lord Byron, jaloux de ses succès (je parle de ses succès natatoires, la poésie étant ici hors de cause), un Anglais, nommé Turner, essaya de traverser à son tour THellespont d'Asie en Europe ; mais au bout de vingt-cinq minutes, il renonçait à son entreprise et regagnait le rivage, exténué, hors d'haleine. A son retour en Angleterre,, il prétendit que Byron n'avait accompli que la partie la plus aisée de sa tâche, savoir le passage d'Europe en Asie, tandis que Léandre faisait deux fois le trajet, et que, par conséquent, l'expérience du noble lord ne prouvait rien, le courant étant beaucoup plus rude d'Asie en Europe.
Le poète anglais tenait trop à ces petits triomphes de la vanité pour ne pas relever cette attaque. Dans une vive réplique, datée deRavenne(21 février 1821), le robuste nageur plaisante malicieusement M. Turner, qui niait la possibilité de traverser l'Hellespont, parce que lui-même n'en était pas venu à bout et avait dû s'Urrèter au bout de 100 toises. Cette déconvenue toute personnelle prouvait seulement qu'il n'y avait pas en M. Turner l'étoffe d'un bon nageur. Le courant était-il plus ou moins fort, en partant de telle ou telle direction? Bvron n'en savait rien et ne s'en était même pas occupé. Le point essentiel, c'était que la
ncE
; or un jeune Napolilain et un Juif . eux. Ilalïirniait donc sur sa propre d'autrui que ïe passage de Léandre Tout jeune homme bien portant et dit-il, le tenter des deux rivages. »
Ton venait de le surpiendre en fla- !xagérèe.
raise cliicane faile au poûte anglais 3 d'Allemand. Dyron n'avait-JI pas preuves de son liabilelé? n'avait-il ge en nagpaiil, le Tage dont le cours IX que celuide l'Iiellespont.u'e'"'^lance qui chante ses bords si rfi Byron était demeuré trois lu ! deux de plus que pour le pa:
■ouvant à Venise, il eut occasi< lêcimen de ses talents. Un It vaincre à la nage. C'était un ce ■ès-fort nageur, attaché en qi e France à Venise. Un de nos mite en Italie, nous a racont sa bouche; car Mengaldo ain ïvec le chantre de Ckilde-Ha me son antagoniste, l'Italien
deux cuisses cassées pendan jCS chances n'en étaient que
un détail que le fier Byron a ] ■inc le motif; mais sauf cette c inné de cette lutte est parfaite
n ami de lord Byron s'étant join trois ; maïs ils n'arrivèrent... q aart était l'ile du Lido, senti
LA COURSE DANS L'EAlî.
avancée qui veille à l'entrée de la lagune. Depuis cet en-* droit jusqu'à Venise, le trio marcha de compagnie; ce fut un accord parfait. A Tentrée du grand canal qui divise, comme chacun sait, la ville en deux parties inégales, Mengaldo s'arrêta. L'ami de Byron dépassa le Rialto; mais il toucha terre au delà, non qu'il éprouvât trop de lassitude, mais parce qu'il était transi de froid. Il était resté quatre heures dans l'eau sans désemparer, ne se reposant que sur le dos, ce qui entrait dans les conditions du programme. Quant à Byron, il franchit tout le grand canal, dépassa Venise, et poursuivit bravement sa coursé ' jusqu'à l'une des îles qui sont au delà. 11 avait nagé quatre ■ * heures vingt minutes, et eût été capable, dit-il, de con- ^ tinuer pendant deux heures encore, bien qu'il fût gêiié J par son vêtement. Lord Byron avait trente ans à celte .':;;5 époque, et les deux autres à peu près le même âge. « Après ' i une telle expérience, qui pourrait, s'écrie-t-il, me faire ^ douter de l'exploit de Léandre? Si trois individus ont fait , \ plus que de traverser l'Heliespont, pourquoi Léandre ;^ n'aurait-il pas fait moins? » i
Les anciens ne pratiquaient pas l'art de nager unique- î^ ment par plaisir ou par hygiène, mais encore par prin- ^^-'H cipe religieux. On sait que les peuples de l'antiquité re- . "^ '^ doutaient par-dessus tout d'être privés des honneurs de la sépulture. La crainte de périr dans les flots, et de n'avoir d'autre tombe que le fond de la mer ou le lit d'un fleuve les poussait à se livrer à cet exercice avec plus > d'ardeur et de persévérance que ne le feraient les nageurs modernes, qui ne sont pas guidés par de si hautes considérations.
« Ce préjugé, dit l'abbé Ameilhon, membre del'Académie des inscriptions et belles-lettres au dix-huitième siècle, dans ses Recherches sur V exercice du nageur chez les anciens, ce préjugé, en rendant les hommes plus attentifs à