‹ Merveilles de la force et de l'adresse: Agilité--souplesse--dextérité. LesChapitre 36 sur 61 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La pêche des éponges sur les côtes de Syrie.

Cependant, il est certaines industries difficiles ou délicates qui ne comportent point l'emploi* de machines suppléant à l'insuffisance des forces humaines, en sorte que la race des plongeurs n'est pas encore éteinte et que leur adressse trouve toujours de quoi s'exercer.

Je veux parler, comme on le devine aisément, de la pêche aux perles. Chacun sait que ces grains nacrés sont extraits du fond de la mer par des plongeurs, dans les parages de Tile Ceyian et du golfe Persique. Mais cette pêche a été tant de fois décrite, qu'il serait superflu de s'y arrêter.

Il existe un autre genre de pêche bien moins connu, celle des éponges, dont nous parlerons avec plus de délail. Après l'Exposition universelle de 1867, qui nous a montré la plus riche collection d'épongés qu'on eût encore vue, il est des choses qu'il n'est pas permis d'ignorer.

Répondez franchement à ma question, aimable lectrice, qui veillez avec un soin jaloux sur la fraîcheur de votre teint, — et qui toujours avez sur le marbre de votre toilette une de ces éponges moelleuses et veloutées de l'espèce dite fine-douce, répondez : vous êtes-vous quelquefois demandé d'où venait ce produit du règne animal ou

végétal ? car les naturalistes ne sont pas d'accord sur ce point. Sans doute ce problème ne vous a jamais troublé la cervelle, pas plus qu'en portant au bal un collier de perles, vous ne songez aux plongeurs indiens qui risquent leur vie pour vous le procurer.

Faut-il cla&ser l'éponge parmi les animaux, et encore au dernier rang de l'échelle, parmi les polypiers? ou bien faut-il la faire entrer dans la classe des végétaux ? C'est une question qui n'est pas encore résolue par la science.

L'éponge reste pour nous un être mystérieux qui provient du pays mystérieux par excellence, de l'Orient. Les espèces les meilleures et les plus fînos sont originaires des côtes de Syrie. On en pêche également dans les îles de l'Archipel grec, el dans les États barbaresques, ainsi que dans les lies Bahama.

Autrefois on en tirait de TÉgypte, mais cette source parait épuisée aujourd'hui; bientôt la pêche sur les cotes de Barbarie aura le même sort. On prétend que les bancs déponges actuellement connus finiront par s'épuiser, et que la demande deviendra supérieure à l'offre ; en effet, à mesure que le bien-être se répand dans les différentes couches sociales, cet article est de plus en plus recherché ; dé là, sa rareté, que la négligence du gouvernement turc et l'avidité des trafiquants viennent encore accroître. Cependant les éponges se multiplient assez rapidement, du moins on le suppose (sur ce point encore, on est réduit aux conjectures); car les rochers mis à nu par les pêcheurs se trouvent repeuplés au bout de deux années.

En attendant le jour néfaste où l'homme civilisé, nourri dans toutes les recherches du luxe, se verra privé d'un élément de confort dont le sauvage ne sent pas le besoin, les plongeurs des côtes de Syrie et de l'Archipel grec parcourent le fond de la mer, pour satisfaire aux demandes de jour en jour plus nombreuses de cette denrée.

Les plus belles éponges croissant dans les mers de Syrie , c'est en ces parages que la pêche est le plus active, le plus intéressante, et que se rencontrent les meilleurs plongeurs. Ce genre de pêche n est pratiqué que par les gens du pays, car il exige des qualités spéciales : la vigueur du corps, l'agilité, l'adresse et le sang-froid. Les étrangers se contentent de trafiquer de la denrée, quand elle a été extraite du fond de la mer, abandonnant le monopole de la pêche aux plongeurs de Syrie et de Grèce, gens habitués de longue date à ce pénible travail. Ces commerçants arrivent vers le mois de septembre ; il en vient de toutes les échelles du Levant, des ports du littoral méditerranéen ; il en part beaucoup de Marseille et quelques-uns même de Paris. Parmi ces derniers indus-", triels, on nous en cite un qui va tous les ans passer plusieurs mois à Rhodes, pendant le temps de la pêche, et qui est descendu au fond de la mer pour s'assurer par ses propres yeux si l'on ne pourrait pas utiliser la cloche à plongeur en vue d'une récolte plus commode et plus abondante.

Beyrouth, Tripoli, Latakieh et Batroun, en Syrie, sont les pêcheries les plus importantes, et les principaiix marchés pour le commerce des éponges. La pêche commence en Juin et se termine en août; quelquefois elle se prolonge jusqu'en septembre et en octobre, mais le moment le plus favorable est le mois de juillet. A cette époque, arrivent des côtes de Syrie et de Grèce des pêcheurs, désireux de prendre part aux opérations dans les eaux de Tripoli et des autres villes. Les Grecs échangent leurs sacoleves, légères et non pontées, contre d'autres embarcations destinées à cette pêche. On se divise en groupe de cinq ou six hommes; chaque groupe forme l'équipage d'une barque, sous le commandement d'un reis. On a pu voir à l'Exposition universelle le modèle réduit d'un de ces bateaux à l'usage des

pêcheurs arabes. Ces embarcations, nommées scapAt, partent dès le matin et poussent au large à 7 ou 8 kilomètres des côtes; c'est à une telle distance que se rencontrent les éponges sur des bancs de roches, formés de débris de mollusques. On cherche un endroit favorable, ce qui n est pas toujours facile, à cause de Tétat de la mer; si la surface est trop agitée pour qu'on puisse voir à une certaine profondeur, il faut renoncer au travail pour ce jour-là; mais quand le temps est favorable et le banc exploré riche en éponges, on cargue les voiles, on jette l'ancre sur place, et les hommes de l'équipage plongent à tour de rôle. Ils arrachent Téponge aux roches sousmarines et la déposent dans un fîlet qui couvre leur poitrine ; ils en recueillent le plus grand nombre possible, et quand ils sentent le besoin de remonter à la surface pour respirer, ils impriment une secousse à la corde qui sert également à les descendre dans la mer. Cette corde est terminée par une grosse pierre, qui est une ancre de salut pour ces malheureux. Quelquefois un plongeur, entraîné par son zèle, perd sa corde de vue et ne la retrouve plus quand il veut quitter le fond de la mer ; en ce cas, il ne pourrait remonter à la surface, écrasé sous une pression de trois ouqwatre atmosphères, et périrait asphyxié, s'il ne parvenait à saisir la pierre d'un de ses camarades et à remonter avec lui.

Les profondeurs auxquelles on rencontre Téponge sont très-variables. Les pièces pêchées dans les eaux basses, sont ordinairement de qualité inférieure ; pour recueillir les éponges fines, il faut plonger à i2, 20 et même jusqu'à 50 brasses de profondeur.

Dans ce dernier cas, l'opération est très-difficile, et c'est ce qui augmente beaucoup le prix des éponges fines, qui sont pourtant beaucoup plusnombreusesqueles grossières/ Une embarcation qui rentre le soir ne rapporte, à ce qu'il

parait que huit ou dix éponges. Sans doute il faut entendre huit ou dix pièces de choix et de première qualité. Les espèces communes s'arrachent quelquefois tout simplement au moyen de harpons à trois dents emmanchés au bout de longues perches. C'est ainsi que se fait la récolle de l'espèce appelée gerbis, auprès des îles Kerkenya et Gerha, dans l'État de Tunis. Ces éponges croissent sous des touffes d'herbes très-épaisses ; aussi, pour se livrer à la pèche qui dure au reste tout l'hiver, faut-il attendre que les bourrasques de T arrière-saison aient enlevé cetle végétation parasite. C'est alors seulement, et quand la mer est calme, qu'il est possible de voir jusqu'au fond des eaux, de faire un choix, et de saisir l'éponge par son point d'adhérence avec le rocher, sans courir le risque de la déchirer. '

A l'égard des éponges fines, on ne saurait employer ce moyen mécanique sans risquer de détériorer le produit ; c'est là que l'adresse du plongeur est nécessaire.

Les plongeurs grecs restent au fond de l'eau moins longtemps que ceux de la Turquie d'Asie, mais ils plongent, dit-on, à des profondeurs plus considérables.

Latakieh, si célèbre par la finesse de son tabac, mériterait d'être non moins connue et appréciée pour l'excellente qualité de ses éponges.

Les pêcheurs de Latakieh forment une race particulière qui habite en grande partie la petite ile de Ruad, non loin du golfe d'Antioche. Quoique leur existence soit très-pénible, — c'est en effet la vie du marin avec toutes ses luttes et ses privations, — les insulaires ont beaucoup d'entrain et une complexion robuste. On ne conçoit pas comment ils peuvent séjourner aussi longtemps au fond de la mer. Ont-ils la chance de tomber sur quelque riche filon, ils s'acharnent sur leur proie et ne remontent au jour qu'autant que la nécessité les y oblige. On les voit sortir

exténués, hors d'haleine; le sang leur jaillit de la bouche, du nez, des oreilles, et même des yeux. Quelques-uns abusent tellement de leurs forces, qu'ils succombent épuisés par leurs efforts et la perte de leur sang. Les plongeurs deLatakieh sont de véritables amphibies. Les enfants d'un certain âge aident leurs parents ; les autres, plus jeunes, restent à la maison avec leurs mères, ce sont là les seuls habitants de Ruad pendant plusieurs mois de 1 été. L'époque la plus favorable est celle où l'on peut compter sur les brises régulières de la mer et sur un vent soufflant de terre pendant la nuit. A ce moment, c'est-à-dire en juillet et en août, le nord de la Syrie jouit d'une température délicieuse. Les vagues roulent mollement leurs franges d'écume sur le dos de l'Océan, sans que des coups de vent importuns et des bourrasques malhonnêtes viennent troubler leur marche tranquille et majestueuse. C'est un charmant spectacle que de voir, dans la lumière du matin, cette troupe de barques légères, dont les voiles blanches se détachent sur l'horizon bleu, voguer avec une incroyable rapidité, effleurant à peine la crête des vagues; puis, quand elles se trouvent à une certaine distance, se jeter de l'une à l'autre leurs filets, barrière mobile entre laquelle se meuvent les plongeurs.

L'ouverture de la pêche s'annonce par des fêtes joyeuses que célèbre toute la population de l'île de Ruad, gens heureux qui, bien que soumis à la dominatioja des Turcs, s'administrent eux-mêmes et forment une espèce de commune indépendante où les vieillards et les sages ont toute l'autorité. D'autres fêtes ont lieu pour la clôture de la saison et sont d'autant plus animées que la pêche a été plus abondante. L'hiver, les plongeurs restent des journées entières les jambes croisées, uniquement occupés à fumer leur pipe, tandis que leurs barques et les engins destinés à la pêche reposent en lieu de sûreté.

îVoiis pourrions clore ici notre description de la pêche des éponges; mais le tableau ne serait pas complet, si nous omettions de dire ce que devient cette éponge, extraite des eaux par le plongeur. Avant d'être livrée au commerce, elle subit une certaine préparation. Dès que les barques arrivent à terre, on creuse dans le sable un trou qu'on remplit d*eau ; Ton jette dans ce trou les produits de la pêche, puis des hommes les foulent aux pieds, jusqu'à ce que les éponges aient été débarrassées de leur enduit gélatineux. Mais il y reste encore, après ce foulage, une grande quantité de sable. — Les pêcheurs n ont garde de les laver trop, à fond, parce que, vendant la denrée au poids, ils obtiennent de cette manière de plus gros bénéfices. Mais les acheteurs ne sont pas plus naïfs que les -vendeurs; ils ne concluent le marché définitif qu'au bout de deux ou trois jours, pendant lesquels on laisse sécher les éponges. Il n'y a que les commerçants novices qui se laissent prendre à ce piège. Dès lors, l'éponge est livrable à la consommation ; si c'est une pièce plongée et non harponnée, si sa provenance est la Syrie, si sa qualité est de celles qu on appelle fines-douces, sa couleur d'un blond fauve, sa forme celle d'une coupe à bords arrondis, son tissu d un velouté moelleux, il ne lui manque rien pour qu'elle puisse figurer avec avantage dans les boudoirs de nos élégantes, quand même celles-ci devraient, ce qui s'est vu quelquefois, la payer au prix de cent ou cent cinquante francs.

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