LE PUGIUT CHEZ LES ANCIENS
soi-même la tète en arrière, — à étourdir son adversaire, en faisant le moidinet avec les poings, el enfln à lui porter le coup de grâce asséné par les deux ceslns à la fois.
Les combats de ce genre présentaient quelquefois un caractère parliculier de férocité; tel fut celui de Damoxène et de Kreugas, aux jeux Nèméens.
Kreugas était un athlète originaire d'Épidamne, autrement Dyrrachium (aujourd'hui Durazzo, dans l'Albanie); Damoxëne, son antagoniste, était de Syracuse.
Comme la lutte terrible qu'ils avaient engagée menaçait de se prolonger fort avant dans la nuit, tous deux, à un certain moment, convinrent de ne plus parer les coups qui seraient portés. Pendant que l'un frappait, l'autre devait rester inmobile et inerte. Kreugas donna )e premier ; son poing tomba comme un lourd marteau sur la tMe de son adversaire. La tête résista. C'était le tour de Damoxène. Il fit signe à Kreugas de tenir son bras levé au-dessus de sa tète, ce qui fut exécuté; avançant alors sa main dont les ongles étaient longs et pointus, sa main qui n'était enveloppée que de meÛiqves, simple lacis de courroies molles et déliées qui venaient s'attacher dans la paume de la
main, laissant Textréraité des doigts libre et à découvei L très-différentes par conséquent du ceste, qui n'était pas encore inventé, — Daraoxène la dirigea vers le bas-ventre de Kreugas et l'enfonça jusque dans ses entrailles, qu'il saisit, lira dehors, et répandit sur Taréne. Le malheureux athlète rendit Tâme sur-le-champ. Les magistrats qui présidaient aux jeux chassèrent Damoxène, parce qu'il était interdit de frapper l'adversaire avec Tintention de lui donner la mort, et ils accordèrent la couronne au défunt qui obtint, en outre, les honneurs d'une statue. Certains athlètes comprenaient d'une tout autre ma-
Stalue antique. (Clarac, Musée de sculpture, l. V, n" "2181.)
nière les principes de leur profession. Ils ne frappaient pas de grands coups, ils s'abstenaient même d'en porter; ils obtenaient la victoire sans coup férir. Ils n'étaient occupés que d'une chose : fatiguer leur antagoniste, lasser sa patience sans lui donner de prise sur eux. Aucun n'ex»-
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cella plus que Mélancomas, dans ce genre difficile d'escrime.
Il vivait sous Tempereur Titus, qui Taffectionna particulièrement, et il faut que ses talents aient été fort admirés et surtout estimés, car de grands orateurs, entre autres Dion Ghrysostome, n'ont pas dédaigné d'écrire son panégyrique. Mélancomas restait des heures entières, les bras étendus, en face de son adversaire, qui cherchait en vain à pénétrer jusqu'à lui et se brisait en efforts impuissants contre ces deux barres d'acier. On dit qu'il pouvait demeurer deux jours consécutifs dans celte position fatigante, où d'autres eussent épuisé leurs forces. Par cette manœuvre, il fermait pour ainsi dire toutes les issues à son adversaire qui, de guerre lasse, finissait par lui abandonner une victoire, que plusieurs auraient mieux aimé payer de leur sang. Mélancomas sortait de la lutte sans avoir donné ni reçu le moindre coup. C'était là le comble de l'art. Il trouvait cette manière de lutter beaucoup plus honorable et plus glorieuse que l'autre ; car il devait la victoire, non à la force brutale, mais à sa persévérance, à l'énergie et à la vigueur de son corps qu'il avait fortifié par de longs exercices et par des habitudes de tempérance sévère. Aussi regardait-il en pitié ses confrères qui , se frappant lourdement au visage, quittaient l'arène mutilés et défigurés. Cette grande dépense de forces lui paraissait, au contraire, un signe de faiblesse ; car en se hâtant pour remporter la victoire, on semblait dire qu'on était incapable de supporter longtemps les fatigues inséparables d'une telle lutte.
Avant cet athlète hors ligne, d'autres, chez les Grecs, a\ aient employé les mêmes procédés. Tel était Glaucus, qui brillait en plusieurs genres d'exercices. Sa statue, que Pausanias put voir à Olympie, le représentait dans l'attitude où se plaisait Mélancomas, c'esl-à-direles bras roidis.
:a FOnCE ET ADRESSE,
portés en avant, pour tenir l'adversaire à distance et dans l'impossibilité de nuire.
Mais on peut croire qu'il se Ber\ait aussi de la méthode
Lutte d'entants. — Vierrt gravée du motte de Florence.
ordinaire, plus prompte et plus facile ; dans ce cas, son bras faisait l'office d'une massue et laissait des traces ef-
Lutle d'enfanli. — Pierre gravée du musée de Florence.
frayantes de son passage. C'est lui,comme on sait, que son père aperçut un jour, se servant de sa main, en guise de marteau, pour enfoncer le soc de sa charrue, qui s'était
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détaché. Car Glaucus n'était pas d'abord un lutteur de profession ; c'était un simple laboureur. Devinant par ce seul trait quelle serait la videur de son bras, le père le conduisit aux jeux Olympiques. Là, Glaucus concourut pour le combat du ceste; mais, pressé par un adversaire plus adroit et plus exercé, il allait succomber, quand son père lui cria; « Frappe, mon llls, comme sur la charrue, i Itaiiimé par cetteparole, le pugiliste redoubla d'ardeur et la victoire lui resta.
Des enfants eux-mêmes pratiquaient la méthode employée par Glaucus; on cite, entre autres, un jeune Éléen, Hippomaque, qui, dans les combats enfantins, mit ainsi de ciUè (rois antagonistes, qu'il lassa successivement plutôt qu'il ne les combattit, se tirant d'une triple rencontre, sans un coup, sans une cicatrice. En effet, le triomphe devait être de sortir d'une si rude épreuve sain et sauf, le visage intact, le corps entier; mais c'était là l'exception.
Tous les autres se reliraient affreusement défigurés, et quelquefois estropiés pour la vie.
L'état piteux dans loque) ils se trouvaient eût ému des cœurs de roche ; mais les poètes, gens qui s'attendrissent d'ordinaire assez facilement, n'en ont pas été touchés, surtout les poètes satyriques, car le recueil de l'Anthologie jrcc^aefourmilled'épigrammessurcesujetfécond.Sinous les reproduisons, ce n'est pas tant pour nous apitoyer sur le sort des vaincus, que pour constater la force déployée par les vainqueurs dans ces engagements redoutables :
« Le vainqueur aux jeux Olympiques que tu vois en cet état, avait jadis un nez, un menton, des sourcils, des oreilles et des paupières. Mais, à l'exercice du pugilat, il a perdu tous ces agréments, et même son patrimoine. Eu effet, il n a pu avoir part à la succession paternelle. Car on Ta confronté avec son portrait que son frère a produit injustice; il a été décidé que ce n'était pas le même individu. Pas la moindre ressemblance entre ce portrait et lui. »
« Ulysse, de retour dans sa patrie, après vingt ans d'absence, fut reconnu par son chien Argos ; mais toi, Stratophon, après quatre heures de pugilat, tu deviens méconnaissable, non-seulement pour les chiens, mais pour toute la ville, et si tu veux te regarder au miroir, tu t'écrieras : « Je ne suis pas Stratophon, » et tu le jureras. »
« Âpollophane, ta tête est devenue comme un crible, ou comme les marges d'un livre mangé des vers. On prendrait . les cicatrices que le ceste y a laissées pour une tablature de musique lydienne ou phrygienne. Cependant, tu peux lutter encore, sans craindre de nouveaux outrages; ta tête n'a plus de place pour porter d'autres blessures. »
« Moi, Andreolus, j'ai combattu vaillamment au pugilat dans tous les jeux de la Grèce. A Pise, je perdis une oreille; à Platée, un œil; à Delphes on m'emporta sans connaissance. Mais Oamotèle, mon père, avec mes compatriotes, était préparé à me faire enlever de l'arène ou mort ou blessé. »
<{ Aulus le pugiliste consacre au dieu de Pise tous les os de son crâne, recueillis un à un. Qu'il revienne vivant des jeux Néméens, puissant Jupiter, et il t'offrira sans doute aussi les vertèbres de son cou; c'est tout ce qui lui reste.»