LES CUBISTES MODERNES
C’est à cette école fameuse que se formaient les célébrités du genre. De cette pépinière féconde sortaient les sauteurs qui figurèrent avec tant de succès dans la fête donnée à Louis XV par le duc de Bourbon sur son magnifique domaine de Chantilly, du 4 au 8 novembre 1722. Le jeune prince visita d’abord le parc dans tous scs détails ; il admira la ménagerie, et comme il en sortait, tout à coup, par un art magique, dit le sieur Faure, auteur d’une relation de cette fête, Orphée lui apparut au milieu d’une grotte encadrée de lauriers-roses et d’orangers. Le rôle d’Orphée était tenu par un violoniste de l’Opéra, <lout les sous enchanteurs attirèrent la plupart des animaux que le roi venait de voir dans la ménagerie. C’étaient des lions, des ours, des tigres, etc., ou plutôt c’était une troupe de sauteurs déguisés. Aux accents de la lyre, ou mieux du violon d’Orphée, ils s’arrêtent immobiles; soudain les cors do cha.sse, les aboiements des chiens se -font entendre: sauve-(pii-peut général parmi la troupe effarée ; l’ours grimpe au sommet des arbres, s’élance sur la corde et fait cent tours de souplesse et de voltige, les autres se. livrent à des bonds et é des sauts prodigieux, en ayant soin toutefois de rester dans l’esprit de leur rôle, et dans le caractère des animaux qu’ils devaient représenter. « Ijcurs agitations violentes, dit la relation que nous avons sous les yeux', paraissaient moins des effets de la terreur que de l’allégresse excessive qui les transportait à la vue de Sa Majesté :
« Louis, quelque part qu’on le voie
. Tu sai, en bien changer les maux;
Et faire tressaillir de joie
Jusqu’aux plus tristes animaux. »
Ah ! pourquoi Louis XV n’a-t-il pas dans la suite usé de
* FHe royale donnée à M. par S. A. Sérén. Mgr le duc de Bourbon, à Chantilly. Paris, 32 pages, in-4".
FOnCE ET ADRESSE.
IGT
cette faculté rare de changer le mal en bien? 11 eut ainsi guéri les maux qu’il avait lui-mème causés à la France.
Les Anglais avaient également cultivé l’art de la voltige. Ils pratiquaient, non sans succès, le saut cubistique appelé chez eux somerset. Ou prétend que le mot date 3u dixseptième siècle, du règne de Jacques I®‘, qui avait pour favori Robert Carr, comte de Somerset, très-habile en cet exercice. Mais somerset est une forme corrompue pour somersault, qui lui-même est une altération du mot soubresaut, lequel dérive du soprasalto des Italiens. En réalité, ce divertissement était d’une origine beaucoup plus ancienne en Angleterre. Les jongleurs se livraient à ces tours d’agilité pour égayer les princes saxons et les rois normands ; ils parcouraient les campagnes , s’arrêtant dans les manoirs et s’y donnant en spectacle. Quelquefois ils allaient chevauchant, pour faire encore mieux briller leur souplesse.
On lit dans les chroniques qu’un jour le roi Édouard 11 ( quatorzième siècle) se divertit considérablement à voir un de ces bouffons qui courait devant lui et qui, de temps <!n temps, sautait de cheval, en faisant scs culbutes. Le roi lui lit compter 20 shillings; c’était heaucoup pour l’époque, et plus à coup sûr que ne valaient de pareilles gambades.
Le goût très-vif de la noblesse anglaise pour ces exercices bizarres a été cause d’une singulière méprise. Dans les miniatures d’anciens manuscrits (treiziéme et quatorzième siècles), on voit la fille d’ilérodiade, Salomé, faire le somerset devant Hérode pour obtenir une grûcc du roi. Cette ghice, il est vrai, c’est la tè'e de saint Jean- Raptiste. Quoi! la culbute? va-t-on nous demander. En serait-il question dans l’Écriture sainte? Voici ce que dit l’évangije de saint Marc(chap. vi, vers. 22 et suiv.) :
« l'n jour qu’Uérode donnait le festin anniversaire de sa
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naissance aux grands seigneurs, aux capitaines et aux principaux de la Galilée ;
« La fille d’Hérodiade y entra, et dansa. Et ayant plu à Hérode et à ceux qui étaient à table avec lui, le roi dit à la jeune fille : Demande-moi ce que tu voudras, et je te le donnerai...
« Et elle, étant sortie, dit à sa mère : Qu’est-ce que je demanderai? Et sa mère lui dit : « La tète de saint Jean- Baptiste. » ►
Le texte porte simplement : Elle dansa. La jeune fille dansa donc un pas ordinaire, avec une grâce séduisante sans aucun doute, mais enfin sans accompagnement de somersets ou de culbutes. Les traducteurs des Évangiles, au moyen âge, n’ont pas voulu croire à tant d’innocence. 11 leur semblait monstrueux, impossible qu’en échange de deux ou tM)is entrechats, Hérode eût livré la tête du saint homme. Le prix n’était-il pas hors de toute proportion avec le service rendu? Pour obtenir si facilement une teHe faveur, la fille d’Hérodiade avait dû se livrer à quelque danse provocante, à des cascades excentriques, à de véritables tours de force. Donc, sans égard pour l’exactitude historique , ou peut-être simplement égarés par une illusion respectable, ces traducteurs et commentateurs firent de la pauvre fille une baladine pareille à celles qu’ils avaient journellement sous les yeux, à ces femmes légères de mœurs et d’allures qui suivaient les jongleurs dans leurs tournées aventureuses.
Ce ne serait rien, si les artistes s’étaient bornés à des caricatures tracées sur le papier ou même sur le parchemin, matières qui périssent avec le temps ; mais à cette époque, l’homme ne se confiait pas uniquement au papier, il gravait ses pensées au fronton des cathédrales, il les sculptait sur pierre. On ne concevait la fille d’Hérodiade que dans cette posture grotesque. On
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peut voir de nos Jours, en plusieurs cathédrales, des images représentant Saloraé qui danse la tête en bas et les pieds en l’air.
Ce genre de divertissement était encore de mode sous le régne d’Henri Vlll, qui s’en amusait fort, et payait grassement ceux qui s’y livraient en sa présence. La reine Marie d’Angleterre avait hérité des goûts paternels ; à son couronnement (1553), on vit un Hollandais, nommé Peter, exécuter des tours d’agilité sur la cime de l’église Saint- Paul, qui servait également de théâtre aux évolutions de danseurs de corde. Il s’ébattait sur la girouette du clocher, se tenant tantôt sur un seul pied, tantôt sur les genoux et brandissant un drapeau, d’une longueur démesurée, qu’il faisait ondoyer au vent. Cæ drapeau faisait très-bel effet, ainsi que les oriflammes, disposées autour de son échafaudage sur la boule de la croix. 11 n’eu fut pas de même des torches qu’il avait allumées et qui ne purent brûler, le vent étant trop violent. Pour son adresse et pour les frais de son établissement aérien, Peter reçut, au dire de la chronique d’Holinshed, 16 livres, 13 shillings et 4 pence; plus de 400 francs.
Quelle idée singulière d’aller choisir le sommet d’une imposante et vénérable basilique pour s’y livrer à ces jeux grotesques ! Eh quoi ! n’est-ce pas assez que les flèches aiguës des cathédrales appellent souvent la foudre ; faudra-t-il encore qu’elles attirent les casse-cou? Si vous aviez traversé la place de la cathédrale, à Strasbourg, dans les premiers jours d’avril 1860, vous aur.ez été témoin d’un spectacle sans précédent : à l’extrémité de la flèche qui termine le monument, on voyait s’agiter et se démener une forme humaine pareille à un point sur i. Je dis : on voyait, mais on ne pouvait la distinguer qu’à l’aide d’une lorgnette. C’était un homme, qui, à cette hauteur vertigineuse, se livrait à des exercices effrayants ! L’ endiablé