LES CL'BISTES. MODERNES
grimpeur était un jeune soldat de la garnison, qui se sentait attiré par les cimes et par les nuages, et qui aimait sa cathédrale de Strasbourg, autant que Quasimodo les tours de Notre-Dame de Paris. 11 y montait dès qu’il avait un instant de libre, et y restait même plus longtemps qu’il n’eût fallu, sûr que ses chefs n’iraient pas le chercher si haut. La discipline militaire expire à 142"', 155 audessus du niveau de la mer, car c’était à cette hauteur que le soldat se livrait à des exercices que la patrie n’exige point de ses défenseurs, mais qui, pour n’ètre aucunement réglementaires, n’en étaient pas moins périlleux.
Ce jour-là, le vent soufflait avec une extrême violence, qui annonçait assez ce qu’il devait être dans les régions supérieures et surtout aux alentours de la flèche ; là, ce n’était plus une simple bourrasque, mais une tempête; on s'en doutait à voir les vêtements de l’audacieux s’agiter convulsivement, sous la rafale qui les fouettait.
Nos lecteurs, nous n’en doutons pas, connaissent la cathédrale de Strasbourg, et plus d’un a fait l’ascension du monument, au moins jusqu’à la plate-forme. Pour arriver là, il suffit d’avoir de bonnes jambes et la respiration facile. .\u reste, à mesure qu’on s’élève, on se sent comme porté par l’air qui vous environne, tant il est vif et léger; tel est du moins l’effet que pour notre part nous avons ressenti en y montant. La plupart des étrangers s’arrêtent à la plate-forme ; [mais tes fanatiques, les gens à longue baleine et les ingambes pénétrent plus haut dans les quatre tourelles conduisant à la base de celte pyramide octogone, Irés-bardie et Irés-légêre, qui constitue la flèche. Vous (jui n’étes point affligés de trop d’embonpoint et ne craignez pas les étourdissements, vous pouvez encore gravir, au delà des touielles, les huit escaliers tournants ([ui rampent aux huit angles, jusqu’à la lanterne. Gœtbe exécuta plus d’une fois celte ascension, précisément pour
FORCE ET ADRESSE
s^a},uiei‘rir contre le vertige. 11 a gravé son nom sur la pierre des tourelles ; mais le temps en a déjà rongé quel- (jues lettres. La fwidre ne l’a pas épargné non plus ; elle ne pouvait guère s’attaquer plus haut; heureusement le nom de Gœthe est de ceu.v qui vivent dans la mémoire des hommes plus longtemps que sur la pierre et sur l’airain.
Mais, à peine a-t-on dépassé la couronne et au-dessus cet autre évasement appelé la rosace, la flèche n’apparaît plus que comme une aiguille d’où s’échappent des bran- - ches horizontales, formant une espèce de croix. Ici, plus d’appui, si ce n’est des barres de métal et des saillies de pierre ; pour s’élever, il faut employer les pieds et les mains. Enfin, l’extrémité du cimier consiste en un bouton de de diamètre. Autrefois, ce bouton servait de
piédestal à une statue de la Vierge ; aujourd’hui, c’est un paratonnerre qui termine l’édifice. Or , c’était là , sur celte mince plate-forme, à 1 42 mètres au-dessus du niveau de la place que le réfractaire accomplissait de prodigieuses évolutions. Les curieux s’étaient rassemblés devant le parvis, retenant leur souffle et frissonnant d’horreur. L’homme, pendant ce temps, se renversait la tète en bas et les pieds en l’air, annonçant aux habitants des deux rives du Uhin, à la France et à l’Allemagne, le triomphe de la difficulté vaincue.
C’est la première fois qu’un tour de ce genre a été exécuté sur le point culminant du vieil édifice. Quant à l'aseension pure et simple, elle a été réalisée plusieurs fois. Au dix-huitième siècle, un ramoneur allemand grimpa jusqu’au bouton et s’y tint debout, dit la chronique de la cathédrale. En ce temps là, le paratonnerre n’existait pas encore. La tentative fut trouvée hardie, et une Allemande, Rose-Marie Varnhagen, en fit le sujet d’une fort jolie nouvelle. — Le. jour de l’inauguration du chemin de fbr de
LES CIBISTES MODERNES.
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Strasbourg, on vit le même fait se reproduire, et un amateur salua, du haut de ce -périlleux belvédère, le ballon qui partait en l’honneur de la circonstance, et qui passait près de là. -
IMus anciennement, un gentilhomme avait fait le pari de se promener sur la balustrade de la plate-forme. Dans cette excursion hardie, il était accompagné par un fidèle caniche. Le malheureux — c’est de l’homme qu’il s’agit — pris tout à coup de vertige, fit un faux pas, et fut précipité dans l’espace. Son corps alla se briser contre les arêtes de pierre. Son chien le suivit volontairement dans sa chute, et en souvenir de cet acte de dévouement, l’image du fidèle animal fut sculptée sur un des côtés du inoiminent. Enfin, on raconte qu’un jeune homme de bonne famille de la ville se livrait encore dernièrement à de tels exercices, et même s’amusait à sauter à pieds joints de la plate-forme sur la balustrade, au risque d’être précipité la tête la première sur le pavé.
Noblesse oblige, dit-on; mais ce n’est pas à se rompre le cou dans des sauts périlleux, comme il faillit advenir un jour à l’héritière d’une noble famille d’Écosse. Nous avons lu jadis dans une légende anglaise, que le seigneur de fioxvrie, habitant le manoir de Ituthwen dans la haute Écosse, avait une fille, et que cette fille avait inspiré de l’amour à un jeune homme qui logeait dans une tour voisine. Le père ne voulait pas entendre parler de mariage, l’amoureux n’étant pas de race noble et ne possédant l»as les seize quartiers. Un soir, avant la fermeture des portes, la damoiselle de Goxvrie trouva moyen de se glisser chez son voisin; mais la gouvernante, jalouse de n’avoir pas été mise dans la confidence, prévint la comtesse, qui s’élança sur les traces de la fugitive. Entendant les pas de sa mère, la jeune fille court plus vite, monte dans la tour si haut qu’elle peut monter, prend son élan.
FOIICE ET AÜUESSE.
et (l’un bond la voilà sur les créneaux de la tour d’.en face, c'est-à-dire chez elle. Le saut mesurait 9 pieds 4 pouces; c'était à une hauteur de 60 pieds qu’il s’était accompli. L’endroit s’appelle encore aujourd’hui le saul de la Piicelle.
Amour , ce sont là de tes coups ! Pour toi I^éandre traverse l’Hellespont à la nage; pour toi la damoisclle de (îowrie saute à travers l’espace.
Témoin encore le saut de Leucade dans l’antiquité ; c’était bien là, s’il en fut, un saut périlleux, puisque la plupart de ceux qui letenlaient y trouvaient la mort.
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