‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 38 sur 104 · LES DANSEURS DE CORDE, DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

LES DANSEURS DE CORDE, DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE

Fêles de Bacclius. — l.es variétés de la danse de corde. — Les plus habiles danseurs. — Médaille de Caracalla. — Une pièce de Térence. — Les éléphants sur la corde roide. — Funambules du Bas-Empire. — Le Voleur sous Charles V. — Le Génois sous Charles VI. — Entrées de souverains. — Danseurs de Venise. — Un funambule à cheval.

.Pour produire le saut, la souplesse du corps ne suffit pas; il faut aussi que le terrain sur lequel on opère fournisse un point d’appui satisfaisant. Il est nécessaire que le sol offre une certaine résistance, sans quoi la projection qui résulte de l’extension subite des membres inférieurs, ainsi quenous l’avons expliqué dans le mécanisme du saut, ne pourrait avoir lieu, ou du moins l’effet en serait considérablement amoindri. Le saut demande donc une base favorable ; sur un sable mouvant, il est impossible; que le sol au contraire soit élastique, la réaction qui se produit favorise le mouvement de projection, comme il arrive par exemple quand le saut s’effectue au moyen d’un tremplin. Il en est de môme quand le point d’appui est la corde roide sur laquelle ou se livre, et déjà, dans une haute antiquité, on se livrait aux évolutions les plus bizarres et les plus périlleuses; car l’origine du saut ou delà danse sur la corde se perd dans la nuit des siècles. On en a dit autant du berceau de bien des peuples.

Des historiens aventureux remonteraient jusqu'à la nais-

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sancedu inonde, ou tout au moins jusqu’au déluge, pour découvrir cette origine; nous, qui ne visons pas si haut, contentons-nous de la placer en Grèce. Aussi bien les Grecs ont-ils inventé, sinon perfectionné tous les arts. On croit que celui-ci prit naissance peu de temps après l’institution des Ascolies, fêles célébrées en l’honneur de Bacchus (1,545 ans avant Jésus-Christ).

Pendant cette solennité, l’on s’amusait à sauter à pieds joints ou à cloche-pied sur une outre pleine; c’est le jeu dont il a été question ci-dessus. Quel rapport y avait-il entre une danse de ce genre et la danse de corde ? Pour ma part, je n’en vois aucun ; mais les savants font dériver la seconde de la première. Oui, les savants ! car ces messieurs se sont occupés de ce sujet secondaire, et l’on trouve dans la Grande Encyclopédie, qui, elle aussi, n’a pas dédaigné les danseurs de corde, la mention très-honorable d’une dissertation sur le funambulisme écrite par un docteur allemand au commencement du dix-huitième siècle. Le contraire nous eût étonné ; quel champ n’a pas été parcouru par l’érudition allemande ?

Quoi qu’il en soit, les Grecs excellèrent bientôt en cet art, comme dans tous les autres. Les expressions multiples que possédait la langue grecque pour désigner les danseurs de corde prouve la variété des exercices qui s’exécutaient sur ces fils aériens. 11 y avait les Neurobates^ les Oribates, les Schœnobates, les Acrobates. Les\ins, suspendus par les pieds, tournaient autour de la corde, comme une roue autour de son essieu ; les autres , couchés sur l’estomac, les jambes et les bras étendus dans le vide, glissaient de haut en bas avec la rapidité d’une flèche détachée de l’arc; ceux-ci couraient sur une corde tendue obliquement ; ceux-là se contentaient de marcher sur une corde horizontale, mais ils s’y livraient à des sauts et à des tours avec la même assurance que s’ils avaient marché sur le

LES I> VNSEIUS DE CORDE

\u]g&ire plancher des vaches. Ils s’y tenaient avec' ou sans balancier, la corde étant lâche ou tendue.

Les Grecs nous ont légué le mot et la chose ; le terme iVarrohate est, dans notre langue, synonyifie de dan.scur <le corde.

Parmi les peuples de l’antiquité, les Gyzicéniens (hahitants de Cyzique en ,\sie Mineure) étaient cités comme très-habiles schœnobates^. Spon l’antiquaire a décrit une <le leurs médailles frappée en l’honneur de Caracalla, représentant d’un côté la tète <le cet empereur et de l’autre des hommes debout sur une corde inclinée, que cet archéologue croit être des danseurs (le corde*. Son assertion serait d’ailleurs conllrmée par ce passage d'un géographe ancien : « Ce peuple, dit-il, et sesvoisins étaient si adroits aux sauts et à la danse, et même sur la corde, qu’ils surpassaient en cela toutes les autres nations et qu’ils se vantaient d'en être les inventeurs et les premiers mailrcs. »

Caracalla se plaisait-il donc à ces cxerci(;es, ou du moins au spectacle de ces exercices, pour qu’un peuple de son empire frappât en son honneur une médaille avec de paie! Is emhlémes?Sans doute les Gyzicéniens, en lui donnant un échantillon de leurs talents, pensaient llatler ses goûts particuliers. En effet, les llomains étaient passionnés pour ce divertissement, qui datait, chez eux, de l’introduction des jeux scéniques (l’an 55)0 de la fondation de home),

1 C'(Sit-â-dire inardiant sur la corde.

* liecherchrs curieuses d autiquitrs. Lyon, IC83, i".

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divertissement exécuté d’abord dans des endroits découverts, et qui fut ensuite porté sur le théAtre. Les Romains, qui ne déployèrent jamais à quelques pieds de terre la grâce' et la légérelé des Grecs, leur avaient emprunté l’expression de Schænobates , et s’en servirent jus- (lu’au jour où quelque amateur proposa le néologisme hardi de funambules {Fiinambuli), qui n’était d’ailleure que la traduction e.xacte du mot grec.

La danse de corde devint un des plaisirs favoris du

Funambule. — D'après une peinture d'Herculanuni.

peuple-roi, qui dédaignait pour ce spectacle les jouissances plus nobles et plus raffinées de l’intelligence et de la poésie. On connaît la mésaventure du poète comique Térence. L’Hécyre allait être représentée, quand le bruit se répandit que des funambules venaient d’arriver ; aussitôt les spectateurs désertèrent en masse, préférant cette grossière exhibition à la peinture des caractères et des passions. Que les Français du temps actuel ne se moquent pas trop du goût corrompu des Romains; car ce qui les attire, eux aussi de préférence, ce sent les spectacles qui parlent aux

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yeux et aux sens : les féeries, les exhibitions d’animaux, les tableaux vivants, k Rome, les danseurs de corde variaient leurs exercices de cent manières différentes, comme on le voit par une série de peintures, trouvées à Herculanum, et <lont nous reproduisons (juclques types. Ces tableaux représentent des bacchantes, des danses de satyres et bien d’autres scènes. On y voit des danseurs portant le thyrse, dont ils se servaient peut-être comme de balancier; il faut remai-(iuer en outre que tous ces acteurs sont coiffés de

Funambule. — D’après une peinture d'HercuIanum. [Ant. iCErcolanu. Tom. Ht, pl. 160-165.)

bonnets de peau, sans doute pour garantir leur tête en cas de chute.

Ce fut l’empereur philosophe Marc Aurèle qui, ayant été témoin de la chute d’un enfant, ordonna de placer des matelas sous la corde des funambules. Plus tard on tendit des filets, usage qui subsistait encore sous Dioclétien, à ce que nous apprennent les auteurs latins , Mais les Romains ne se contentaient pas de faire monter des bommessur la corde roide, ils instruisaient les animaux

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à ces ascensions savantes. Sous Tibère, aux jeux Floraux, on vit un spectacle d’un genre particulier: des éléphants marchant sur la corde ! Pendant le régne de Néron, un chevalier romain, montant un éléphant, courut sans tomber sur cette trame flexible. Pline parle de combats de gladiateurs où parurent « des éléphants qui firent quantité de tours de souplesse, lançant des épées en l’air, et qui même se battirent comme des gladiateurs, dansèrent la pyrrhique et marchèrent sur la corde. * Chose incroyable ! ces lourds mammifères, au dire du même écrivain, descendaient même à reculons.

Les Pères de l’Église s’élevèrent contre un spectacle si dangereux. Depuis l’établissement du christianisme, la vie d’un homme même le plus infime était comptée pour quelque chose; à quoi bon l’exposer inutilement? Le temps n’était plus où le sang devait couler dans les cirques pour divertir les oisifs de la galerie ! l’époque dont nous parlons, il n’était plus question de matelas ni de filets destinés à l’amortissement des chutes. Les funambules tendaient leurs cordes à des hauteurs inouïes; ces cordes étaient obliques. « On ne pouvait y marcher — dit saint Jean Chrysostome dans un passage traduit par le savant bénédictin Bernard de Montfaucon — qu’en montant ou en descendant. Un coup d’œil mal dirigé, un manque d'at- .tention, suffisaient pour précipiter le funambule dans l’orchestre. » Les danseurs qui divei tissaient les Grecs du Bas- Empire étaient très-exercés dans leur art ; « quelques-un , ajoute l’écrivain pieux, après avoir marché sur celte cordc, s’y dépouillaient et s’y revêtaient commç s’ils avaient été dans leur lit, spectacle que plusieurs n’osaient regarder, cl les autres tremblaient, voyant une chose si périlleuse*. »>

* Ia’s Modes el les usages du siècle de Tkeodose le Grand, par le révérend Rernard de Montfaucon. {Mémoires de l'Académie des iflscriplioiis, tome XIII, 1740, in-l».)

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Dans le naufrage du monde romain, la danse de cordc ne périt pas, et l'iiistorien la retrouve chez les Francs, nos aïeux, servant d’intermède lors de ces giands marches et de ces foires, qui étaient presque le seul rendez-vous delà société d’alors. Ceux qui pratiquaient cet exercice venaient toujours en compagnie de quelque montreur d’animaux ou de quelque charlatan qui débitait des drogues. Dés le temps de saint Louis, on signale un ménestrel faisant l’ascension périlleuse. Plus tard, souslesageCharlesV, on vitquelque chose déplus étonnant; un homme, à Paris, qui avait une telle appertke (habileté), qu’il sautait merveilleusement, (pi’il tombait (comme on disait alors) et faisait sur des cordes fixées en l’air plusieurs tours qui semblaient alors chose impossible; « il tendoit des cordes bien menues, venant depuis les tours de Notre-Dame de Paris jusques au palais et [dus loin; et par-dessus ces cordes, en 1 air, sailloit et faisait des jeux d’apportise, si bien qu’il semblait qu’il volAt ; au.ssi le Voleur étoit-il appelé. I) C’est la docte Christine de Pisan qui raconte celte histoire dans son Lirre des faits et bonnes nueurs du sage roi CharlesV File ne manqua pas d’aller voir le funambule, comme tous les Parisiens du temps, et elle affirme — ce (pie nous faisons tous, tant que nous sommes, devant un speclacle extraordinaire, ignorant ce que réserve l’avenir et n’ayant pas présents à la mémoire tous les tours merveilleux des siècles passés — elle affirme que cet homme « n’avoit jamais eu son pareil en ce métier. » 11 vola ainsi par plusieurs Jois devant la cour, continue la dame. Et comme, à quelque temps delà, le roi apprit que cet homme avait manqué la corde qu’il devait happer avec le pied, et qu’il s’était entièrement broyé : ((Certes, dit-il, il est impossible qu’à la fin il n’arrive malheur à un

• I.ivre MI, ctiap. xx. >

KIHCE ET ADIŒSSE.

homme qui présume trop de son sens, de sa force, de sa légèreté, ou de tout autre chose. »

En présence de cette réflexion pleine de sens, force nous est de réconnaitre que Charles V n’avait pas reçu sans raison le titre de Sage. Son successeur, Charles VI, n’en dit pas autant ; mais ne nous hâtons point de l’accuser, car il était tout entier à sa jeune épouse, Isabeau de Bavière. C’était, en effet, pour l’entrée solennelle de celte princesse dans sa bonne ville de Paris (1385), et pour les fêtes longuement décrites par Froissart, qu’un Génois (ou Genevois) fit voir aux Parisiens une chose merveilleuse. Un mois environ avant la venue de la reine, ce maître erigigneuv <laj)j)ertise (ingénieux inventeur) avait tendu sur la tour Notre-Dame une corde, laquelle, dit Froissart, « comprenoit moult haut et par dessus les maisons ,» et venait s’attacher au plus haut pignon sur le pont Saint-Michel ; quand la reine et ses dames passèrent en la grandVue Notre-Dame, le Génois sortit de l’échafaud dressé sur la tour, et de là s’en vint sur la corde en chantant au-dessus et tout le long de la rue où défilait le cortège ; et comme l’obscurité commençait, il tenait en sa main deux flambeaux allumés, qu’^il secouait dans sa course; hommes et femmes « s’‘émerveilloient comment ce se pouvoit faire, » et lui <( toujours portant les deux cierges allumés, lesquels on pouvoit Yoii' tout au long de Paris et au dehors de Paris, deux ou trois lieues loin, » fit des tours de toute espèce, « tant que la légèreté de lui et ses œuvres furent moult prisées. »

Suivant les Grandes Chroniques de Sainl-Denys, la corde, parlant de Notre-Dame, s’arrêtait, non sur une maison du pont Saint-Michel, mais au pont au Change, tout tendu de taffetas bleu, parsemé de fleurs de lis d’or. « Et il y avoit un homme assez léger, habillé en guise d’un ange n qui s’en vint des tours de Notre-Dame « droit audit pont,

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et y entra par une fente de ladite ouverture, à l’iieure (pie la reine passoit, et lui mit une belle couronne sur la tête. » Mais comment cet homme y vint-il? « Par engins, » disent ces chroniques ; ce n’était donc pas naturellement, de son pied -léger, en dansant et sautant, en un mot à la manière des funambules ; cet ange improvisé repartit ensuite de la façon dont il était venu, c’est-à-dire qu’il « fut retiré par ladite fente, comme s’il s’en retournait de soi-même au ciel. » Je laisse aux critiques compétents le soin d’accommoder ces deux versions.

Quelques-uns ont prétendu que le Génois mentionné par Froissait était le même que le Voleur, dont nous avons parlé ci-devant; mais nous demanderons, avec M. Victor Fournel, déjà cité, « comment un homme qui s’était entièrement broyé dans une chute sous le règne de Charles V, se trouvait si ingambe sous le règne do Cliarles VI. »

Ce divertissement devint à la mode pour l’entrée et la réception des souverains. Nous voyons qu’Édouard VI d’.Vngleterre, passant par la cité de Londres, pour son couronnement (1547), s’arrêta devant le cimetière Saint-Paul, « où il y avait, dit VArcliæologin Britannica, une cordc aussi grande qu’un câble de navire, tendue depuis les créneaux de la cathédrale Saint-Paul, assujetlie par une ancre à son e.xtrémité ; quand Sa Majesté approcha de la porte ditedu Dogen, un étranger, natif d’.\ragon, descendit à plat ventre, la tête en avant, les bras et les jambes étendus, depuis les créneaux jusqu’à terre, comme une Hèche partie d'un arc ; puis il se leva, s’avança vers le roi, dont il baisa le pied, et après quelques paroles, prit congé, remonta sur sa corde jusqu’au milieu du cimetière, où il fit des tours et des gambades, avec une corde qu’il avait autour de lui ; ayant pris en main cette corde, il l’assujettit au câble, s’y attacliaparla jambe droite, resta pendu

FORCE ET ADRESSE

de celte façon pendant quelque temps; après quoi, se redressant, il défit les nœuds et redescendit. Ce qui retint le monarque et toute sa suite pendant un long espace de temps. »

Ce tour fut répété, peut-être par le même, sous le règne suivant ; car, selon la chronique d’Holinshed, parmi les spectacles donnés à Londres- pour la réception de Philippe d’Espagne, époux de la reine Marie, « un homme descendit sur une corde, attachée aux créneaux de l’église Saint- Paul, la tête en avant, rie se tenant ni avec les mains, ni avec les pieds; ce qui, peu de temps après, lui coûta la vie. »

En France, la province n’était pas restée en arrière de la capitale. Le grave chroniqueur de Louis XII, Jehan d’Authon, ce religieux minime qui suivit le roi dans tous ses voyages, n’a pas dédaigné de transmettre à la postérité le nom d’un jeune danseur émérite. George Menustre, qui se livrait à travers l’espace aux danses les plus périlleuses, aux sauts les plus hardis. On le vil à Mâcon, sur une corde qui allait de la grande tour du château jusqu’au clocher des Jacobins, rester suspendu par les pieds, même par les dents, à 26 toises du sol. Un historien . précédent avait déjà parlé de tours merveilleux exécutés à Milan, devant les ambassadeurs du roi de France Charles Vil, par un Portugaiois.

Il semble que chaque peuple recherchât des étrangci-s pour cq? exercices; tantôt c’est un Génois qui se montre aux Parisiens ; tantôt un Aragonais aux habitants de Londres ; tantôt un Portugais aux Italiens. Et pourtant les Italiens étaient assez riches de leur propre fonds, assez habiles par eux -mêmes, pour n’avoir pas besoin d’artistes venus du dehors. Venise avait ses danseurs de corde, qui exécutaient leurs évolutions le jour de la fête de Saint- Marc, patron de la ville en présence du doge, du sénat et

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Danseur de corde à Venise. (D’aprtfs une gravure du temps.)

LES DANSEURS DE CORDE

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des ambassadeurs étrangers. On dit même qu’en 1680, un homme monta sur la corde et en descendit à cheval devant cinquante mille curieux*. Il ne faut pas^ confondre celle ascension annuelle avec une autre qui avait lieu pendant les fêtes du carnaval, et qui précédait le jeu des Forze d'Ercole dont nous avons parlé plus haut. L’adresse et la dextérité n’avaient rien à voir dans ce dernier spectacle; Le matelot déguisé en Mercure, venait, sur la corde présenter au doge un bouquet et un sonnet, — il n’y a pas fête italienne sans quelques sonnets; — ce matelot, dis-je, était retenu par des cordes passées dans des anneaux qu’il avait à ses ailes, c’est-à-dire aux pieds et aux épaules; ce qui détruisait toute illusion. Cette ascension .sans péril et parlant sans beaucoup d’intérêt pour le public, qui recherche avant tout les émotions, se faisait au milieu d’un feu d’artifice tiré en plein jour. Nous avons pourtant vu des estampes du dix-huitième siècle où le funambule est figuré glissant du haut en bas de sa corde sur la poitrine au milieu de pièces d’artifice qui l’entourent d’une auréole lumineuse, et sans qu’il soit retenu par aucun mécanisme.

^Malcolm, Maiincrs of Europe. London, 1811, in-8’.

CHAI'ITRE IX

LES DANSEURS DE CORDE (suite)

Éclipse et renaissance de la danse de corde. — Les Turcs en laveur. — Faui Turcs. — Hall, favori de la cour de Lliarles 11. — Bivalités d’artistes sous Louis XIV. — Les danseurs de la foire Saint-Uermaiii. — Chez Nicole!. — L’Empire. — En Amérique. — Les sonneurs de cloches à Séville. — Les indigènes de Tafli.

Pondant que l’Italie produisait de tels artistes, en France, Fart de la danse de corde s’était altéré, dégradé, perdu, résultat trop lipiireux, qu’on devait sans doute au mouvement de la Renaissance. Pendant ce réveil de la peirsée, dans cette réaction contre la barbarie du moyen âge et les plaisirs grossiers, baladins et bateleurs ne furent pas tenus en grande estime; au culte de la matière succédait le règne de l’esprit. Cependant, dès Henri H, o,n signale un Turc de talent, opérant avec un bassin (pourquoi ce bassin?) sur deux cordes, l’une tendue au-dessus de l’autre, et qui se laissait glisser de la première à la seconde, en faisant des tours originaux. C’est Sauvai qui parle de ce danseur, d’après un historien du temps qui sc sent pris pour lui d'une vive admiration. Faut-il donc croire avecM. Fournel, « que ce Turc fut un des restaurateurs de la haute école, et qu’on lui doit en partie cette renaissance de la danse de corde, contemporaine de la renaissance des lettres? »

On pourrait peut-être se demander également si ce Turc

LES DASSELRS DE COUDE. m

était authentique. Nous voyous, à partir de cette époque, quantité de Turcs exhibés dans les spectacles populaires ; et cela non-seulement en France, mais en Italie et en Angleterre. Les Ottomans étaient alors un épouvantail pour l’Europe ; les papes lançaient contre eux l'anathème el prêchaient la guerre sainte. Un Turc était par lui-même une curiosité ; s’il dansait sur la corde roide, qui était une autre curiosité, quelle amorce pour le Parisien ! Doue, on ne devait se faire aucun scrupule, en ce tempslà, de produire de faux Turcs, de même qu’aujourd’hui ies imprésarios montrent de faux Indiens et de faux sauvages, moins simples, à coup sûr, et moins niais que les badauds venus pour les contempler.

Réunissait-il toutes les qualités d’un Turc pur sang, ce Turc dont parle Bonnet, dans son Histoire de la dause? L’auleur l’avait rencontré à Naples, dansant sur une corde tendue dans une rue fort large, aux fenêtres d’un cinquième étage, et cela sans balancier, ou sans contre-poids, comme on disait vers la fin du dix-septième siècle ? « Il ne paroissoit qu’un enfant à ceux qui le regardoient de la rue ; aussi avoit-il, pour se rassurer, des matelas sur le pavé, de la longueur de la corde. » Et cet autre Turc que le même eut occasion d’admirer à la foire Saint-Germain, sur le déclin du grand siècle? C’était un fort habile homme, faisant de la haute voltige aérienne, ce qui, peu de temps après, lui coûta la vie, à la foire de Troyes, où l’un de ses compagnons, un Anglais, autre fameux danseur, graissa méchamment les fils sur lesquels le maîtrè descendait debout et à reculons. « 11 est assez ordinaire, ajoute gravement Bonnet, de voir de pareils attentats contre ceux qui excellent dans les arts : l’histoire nous en fournit quantité d’exemples, surtout pour la peinture et la sculpture*. »

’ Hixtoire gèitèrale (te In danse sacrée et profane. Paris. IT2 j,

in-12.

l'OUCE ET ADRESSE.

Excellence dans les arts, attentat, peinture et sculpture, voilà de bien grands mots, à propos d’un funambule ! Mais l’honnête Bonnet sort de la mesure, et n’observe pas la note juste, faute impardonnable pour un musicien, ou du moins pour un historien de la musique et de la danse. Car Bonnet avait fait également une Histoire de la musique. Mais, que voulei-vous? il était plein de son sujet — ainsi que tout écrivain convaincu doit l’être, et volontiers, il eût dit, comme le maître à danser, dans le Bourgeois Gentilhomme : « Il n’y a rien qui soit si nécessaire que la danse.» — « Tous les malheui's des hommes, tous les revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, les manquements des grands capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser... » Aussi, metil son livre de La Dame sous la protection de S. A. B. Mgr le duc d’Orléans, petit-fils de France. « L’exercice qui en fait le sujet, dit-il, a servi aux rois les plus sages et aux héros les plus illustres de l’antiquité à signaler leur joie dans les plus grandes occasions de fêtes et de réjouissances publiques. » Mais, dès celte époque, on pouvait constater la décadence de l’art sérieux, ce qui contriste fort l’honnête Bonnet. « Bientôt, on ne dansera plus que lies danses baladincs ! » s’écrie-t-il avec désespoir. Ce qui (I confirme avec raison le reproche de l’humeur changeante des François, qui, en cela comme en bien d’autres choses, sacrifient souvent le bon au plaisir de la nouveauté. »

Le prestige du Turc se conserva longtemps encore ; on vit à Londres, sous le règne de George II, un Turc faire des prouesses sur la corde, sans balancier, et y jongler avec des oranges. Mais, au dire de Strutt, l’enthousiasme fut bien refroidi lorsqu’une de ses oranges étant tombée, on s’aperçut que c’était une boule de plomb peinte à s’y méprendre. Il semble pourtant qu’en ce cas la matière

LKS D VNsÈi:nS DE CORDE. 1«7

importait peu ; — l’essentiel et le difficile était de jongler.

Mais l'Angleterre n’avait pas besoin d’être soutenue par la Turquie ; elle savait voler de ses propres ailes. Pendant le règne si frivole de Charles II, un danseur de corde, Jacob Hall, avait fait les beaux jours de Londres. Son portrait a été conservé dans la collection de Granger; on n’en eût pas fait plus pour un citoyen utile. Il est vrai qu’il avait été célèbre uu moment. C’était un des plus jolis hommes qu’on pût voir, ayant des formes gracieuses et élégantes, la tournure d’Adonis jointe à la musculature d’Hercule. Jacob Hall eut maintes bonnes fortunes, même à la cour; pendant quelque temps il balança le roi dans le cœur de la tendre Castelmaine, plus tard duchesse de Cleveland. Si vous voulez être édifié à ce sujet, consultez les Mémoires d’Hamilton , les chroniques et les chansons du temps.

La France n’était pas au-dessous de l’Angleterre, et le siècle de Louis XIV n’aurait pas été complet , si l’art de danser sur la corde avait fait défaut, au milieu de l’éclat que jetaient tous les autres arts. Mais ces mortels, habitués à marcher dans les airs, avaient de trè.s-hautes prétentions ; ils empiétaient sur le domaine des acteurs, des vrais comédiens, qui jetèrent les hauts cris. L’art dramatique méritait certes d’être favorisé plutôt que l’art acrobatique. Des ordonnances qu’on fut souvent dans la nécessité de renouveler, interdirent aux danseurs de corde les exercices sûr la voie publique; c’était les réduire aux spectacles forains. En effet, on les voit dès lors apparaître aux foires Saint-Germain, Saint-Ovide et Saint-l^urent , suitout à la première. Mais ce ne sont plus, comme par le passé, des individualités ne relevant que d’elles-mêmes, et opérant pour leur propre compte ; c’est un principe nouveau, le principe d’association.

FORCE ET ADRESSE

qui domine ; les danseurs û cette époque ne sont que des gagistes, à la solde d’un directeur. Des troupes se forment; l’exploitation de l’homme sur la corde est inventée !

Parmi les derniers solistes du genre, citons Trivelin, le premier qui ait dansé sur la corde, à Paris, sans balancier, au commencement du dix-septième siècle, et, en 1649, un funambule qui tomba dans la Seine, la tête la première, en allant de la tour de Nesle à la tour du Grand-Prévôt, c’est-à-dire de l’emplacement actuel de la Monnaie à l’église Saint-Germain l’Auxcrrois. « 11 avait négligé peut-être, ditM. Victor Fournel, de mâcher avant ses exercices cette racine qui servait de préservatif à tous ses confrères contre le vertige et les étourdissements; mais il avait eu du moins la prudence, dont il ne se repentit pas, de dresser sa corde au-dessus de la rivière. » Bonnet parle aussi de cette herbe merveilleuse; il prétend même que les chamois et les bouquetins en broutent la feuille avant de monter sur la cime des hautes montagnes.

Les troupes signalées alors comme les plus remarquables à la foire Saint-Germain étaient celles d’.Vllard, de Bertrand et de Maurice Vondrebeck. Ce dernier, ainsi que son nom l’indique, était originaire de Hollande. C’est lui, sans doute, qui figure dans une série d’estampes que contient l’œuvre de Bonnard, à la Bibliothèque impériale'. Ces dessins représentent les hauts faits de deux couples de danseurs de corde, un couple hollandais, un couple anglais, plus un Turc seul. En quoi consistaient leurs évolutions? Ecoutons M. Victor Fournel : « On en vit qui dansaient sur la corde, armés de pied en cap, les

* Costumes du siècle de Imuîs XIV, t. Vil, in-folio. — Cabinet des estampes.

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