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jambes enchaînées, les pieds enfoncés dans des sabots ou des bottes, en faisant l’exercice du drapeau, en jouant du violon, sur le dos, sur la tête, entre les jambes; on vit des singes, des rats, des serpents rivaliser avec les plus habiles funambules. »
Les traditions de la foire Saint-Germain et autres endroits non moins fréquentés furent recueillies et continuées par Nicolel, au dix-huitième siècle. Ce respectable imprésario, qui s’est fait un nom dans les arts, avait pour maxime qu’il ne faut jamais prendre violemment son public, l'empoigner, comme on dirait aujourd’hui ; mais l’amadouer peu à peu, et le tenir en haleine par une série d’effets dont la gradation doit être habilement ménagée. Chez lui, chaque lever de rideau découvrait de nouveaux prodiges; de là le dicton si cennu : De plus en plus fort, comme chez Nicolel. Mais ce n’était pas à son intelligence que cette devise pouvait s’appliquer : Nicolel ne brillait guère par l’esprit. Un jour, il passe à côté d’un de ses musiciens, qui tenait son instrument au repos.
— Une faites-vous là? lui demande-t-il. Et pourquoi ne jouez-vous pas votre partie?
— Je compte les pauses, répond le gagiste.
— Eh ! monsieur, lui crie Nicolet, en l’accablant d’injures ! je ne vous ai point engagé pour compter les pauses. Jouez comme les autres, ou je vous chasse.
On dira qu’il n’avait pas besoin de se mettre en frais, / puisqu’il ne dirigeait que des comédiens de bois. Mais c’est peut-être là que l’esprit est le plus nécessaire : dos acteurs qui ne parlent pas ne peuvent rectifier les bévues de la pièce. Nicolet d'ailleurs ne s’en tint pas aux marionnettes; son ambition s’étant accrue avec son succès, il acheta des terrains sur l’emplacement desquels il bâtit une véritable salle de spectacle avec des acteurs en chair et en os, et aussi des danseurs de corde. C’est alors qu’ayant
FORCE ET ADRESSE
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eu l’honneur de jouer à Marly devant Louis XV en 1772, il obtint le privilège d’appeler son théâtre ; le théâtre des Gi’amls Danseurs du roi.
De cette officine sortit une femme dont la hardiesse et l’agilité firent' les beaux jours de l’empire. La génération actuelle a pu la voir encore reprendre, en cheveux blancs, le chemin pénible de la corde roide, gravi plus lestement parelle dans un âge plus heureux. Les médaillés deSainte- Héléne pourraient seuls nous dire au juste ce qu’elle fut à son aurore et dans son éclat, lorsqu’elle célébrait à sa manière le triomphe des armées françaises, et que, se multipliant sur la corde, elle représentait à elle seule d’effroyables mêlées, des prises de ville et le passage du Saint-Bernard. Il fallait la voir à Tivoli, légère et sémillante, sur un fil oblique, à 20 mètres du sol, s’élancer, se perdre au milieu des pièces d’artifice et des gerbes de feu, puis, sortant du sein des nuages comme une déesse d’Homère, bondir jusqu’au faîte, et s’y reposer dans une apothéose de feux de Bengale ! La littérature de cette époque ne jeta jamais autant d’éclat que la danse de corde.
La route était tracée. Les femmes s’y précipitèrent avec ardeur. Les amateurs se souviennent encore de la Malaga, « jeune personne à la physionomie suave et rêveuse, funambule de l’école métaphysique, dit M. Fournel, pleine de poésie et d’expression, qui dansait sur la corde avec les ailes d’une sylphide et les grâces décentes chantées par lloi •ace. » La Malaga eut une fille qui apprit à marcher sur la corde avant de marcher sur la terre, et qui se produisit à Versailles, en 1814, devant un parterre de rois. Ce fut en l’honneur des souverains alliés qu’elle exécuta son ascension à 200 pieds au-dessus de la pièce d'eau des Suisses.
Les femmes ne doivent point nous faire oublier les artistes de l’autre sexe, Furioso, par e.\emple, qui vivait en-
LES DANSEURS DE CORDE
core au commencement de ce siècle, l’illustre Furioso, l’un des plus étonnants sauteurs qui aient jamais existé. La danse de Furioso ressemblait à son nom; elle était orageuse, tourbillonnante, diabolique. Aussi, l’on comprend la rage qui s’empara de lui, quand il fut surpassé par deux novices, à la salle Montansier, sur le théâtre même de ses exploits. On craignit un instant qu’il ne se passât, de désespoir, son balancier au travers du corps ; mais le public ne tarda pas à se rassurer à son endroit, en apprenant qu’à la Saint-Napoléon prochaine, Furioso devait traverser la Seine sur une corde, du pont de la Concorde au pont Royal.
Cette équipée sembla trop dangereuse et la police s’y opposa. Voilà comme on était encore arriéré en 1810. Mais depuis lors, que de progrès accomplis ! Le Niagara, avec sa formidable cataracte, a été traversé sur la corde roide, à quelques centaines de pieds de hauteur; et le funambule y marchait, courait et dansait ; un steamer, passant sous la corde, lui offrit une bouteille de vin, qui fut acceptée; hissée, vidée et rendue on moins d’un instant. Les journaux américains le disent; mais ce n’est peut-être pas une raison suffisante pour le croire.
Le point essentiel , dans ce genre d’exercice, est do conserver le centre de gravité. Pour se maintenir droits et fermes sur la corde, les anciens funambules portaient toujours un bâton muni de balles de plomb à ses deux extrémités, et ce balancier, ils le dirigeaient tantôt à droite tantôt à gauche, selon qu’ils avaient à changer la position de leur centre de gravité. Mais la nouvelle école s’est depuis longtemps affranchie de cette tutelle, et les opérateurs modernes escaladent le ciel, les bras libres et dégagés de toute entrave. Quelques-uns se contentent de fixer les yeux sur quelque point éloigné, sitné dans le même plan que la corde, et pour le reste, ils s’abandonnent à la grâce de
KOKCE ET ADRESSE.
Dieu, à leur souplesse et à la solidité du fil qui les soutient dans l’espace.
La même confiance anime ces jeunes Espagnols qui, à certains jours de fête, montent dans les campaniles des cathédrales et tirent les cloches à toute volée. Tandis que les sonneurs en titre se reposent, — ces amateurs se suspendent aux cloches, les lancent avec toule la force dont ils sont capables, et les accompagnent dans leurs violents soubresauts. Dans nos églises, on sonne les cloches avec un calme régulier; mais ici, tout homme de bonne volonté qui se présente peut exercer ses talents, et la durée de la sonnerie dépend uniquement du caprice ou plutôt de la vigueur et de la patience des individus. Aussi je vous laisse à penser quel est le vacarme, quand toutes les cloches d’un monument sont mises en branle de celte manière originale et furibonde. Lorsqu’on entre, par exemple, dans la Giralda de Séville, et que les vingt cloches s’agitent à la fois, c’est à donner le vertige. Et quel singulier spectacle de voir ces hommes balancés à travers l’espace avec la cloche qu’ils étreignent de leurs bras ! « La première fois que je fus témoin de ce spectacle, dit un touriste français {Illustration ^ 8 janvier 1859), je passais prés de l’église el Salvador del mundo. Quelques personnes regardaient en l’air, et une bonne vieille Espagnole, qui se rendait à l’office, s’écria près de moi : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont « des diables ! » ce qui me fit regarder en haut comme les autres, et je crus d’abord qu’un malheureux s’était embarrassé dans la corde qui sert à mettre la cloche en mouvement.
« Mais je visbientôtque c’était un jeu. Un autre sonneur apparaissant à son tour, suspendu dans les aii-s, ou bien tenant la cloche parles oreilles ou par la charpente qui lui sert de balancier, et, la suivant dans son mouvement, se
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trouvait la tète en bas vers la place quand la cloche rentrait dans le clocher. »
Passe encore pour les habitants de Taïti, dont le plaisir est de se suspendre et de se balancer à une longue corde accrochée à la cime d’un palmier qui surplombe la mer. IjCs Taïliens sont des êtres primitifs, habitués à grimper au laite des arbres les plus élevés. D’ailleurs, s’ils font une chute, ils se retrouvent dans leur élément favori. L’eau est aussi familière à ces sauvages que la terre ferme; ils (UDurent avec autant d’agilité dans l’une (jue sur l’autre.