LA COURSE DANS L’EAU
verbe. Socrate, ne pouvant expliquer certains passages d’IIéraclite le philosophe, tant ils étaient obscurs et embrouillés, s’écriait : « Pour se reconnaître au milieu de tant d’écueils, il faudrait être \mnageur de l'ile de Délos. » Léaudre ne pouvait se vanter d’une origine semblable, mais ce n’en était pas moins un fort nageur. Il était épris, comme chacun sait, d’une jeune et belle prêtresse nommée lléro.
. . . Konnain à Vénus dédiée,
dit Clément Marot dans son poème.
Elle vivait à Sestos, sur l’Hellespont, rive d’Europe, tandis que Léandre résidait à Abydos, en Asie, sur la rive opposée :
Seste jadis fut ville fréquentée,
Vis-à-vis d’elle, Abydeéloit plantée:
Et entre deux flottoit l’eau de la mer.
Cette mer, Léandre la traversait tous les soirs à la nag e pour se rendre auprès de son amante, guidé par un fanal que la jeune prêtresse avait soin d’allumer au sommet d’une tour
dessus la mer assise.
Où ses parents, bien jeune l'avoient mise.
Et Marot ajoute :
Je te supply, lecteur.
Qui par la mer seras navigateur,
Fais-moy ce bien, — si passes là autour, —
De t’enquérir d’une certaine tour.
Là où Héro — un temps fut — demeurait,
Et des crénaux à Léandre éclairoit.
Léandre donc s'avançait à la nage, sans rien craindr e,
Tirant toujours vers la claire lanterne.
FORCE ET ADRESSE
Ilèro poussait le zèle jusqu’à couvrir de son manteau la lumière vacillante, lorsque le vent soufllait avec trop de violence. Mais une nuit, nuit lamentable! elle oublia cette
saf^e précaution, peut-être même nègligea-t-elle tout à fait l’éclairage du phare ; elle en fut cruellement punie, car le lendemain, au point du jour, le premier objet qui s’offrit à ses yeux fut le corps de son amant, que les flots avaient rejeté sur le rivage. Léandre n’avait pu lutter à la fois contre les ténèbres et contre Neptune en courroux. De désespoir, la jeune prêtresse se précipita dans la mer.
lli-ro cl U'anJre. (MédaiUc d’Abjdos.)
Ainsi, lléro mourut, le coeur marri D’avoir vu mort Léandre, son ami,
Et après mort, qui amans déstissemble,
Se sont encor, tous deux, trouvés enscmlile.
On se demande pourquoi Léandre, au lieu de se fatiguer à fendre les vagues à la nage, ne prenait pas tout bonnement une barque : c'était un procédé moins économique sans doute, mais beaucoup plus simple, et surtout moins dangereux.
On dira peut-être qu’il ne voulait pas attirer l’attention sur son équipée, et qu’il n’eût pas été prudent de mettre un tiers dans la confidence; en ce cas, Léandre pouvait monter et diriger seul son esquif nocturne. Mais la question n’est pas là ; les contes des poètes et des romanciers ne sont pas articles de foi ; et chacun peut, sans se compromettre, révoquer en doute les récits d’Ovide et de Musæos.