‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 42 sur 104 · I,.V COURSE DANS L’EAU · texte numérisé non relu

I,.V COURSE DANS L’EAU

L’important n’est donc pas de savoir si cet

adolescent

>’ommé Léandre, agréable entre cent,

a traversé réellement l’Hellespont à la nage, mais si d’antres auraient été capables d’en faire autant; en un mot, si cette traversée est praticable. Depuis Abydos, embarcadère naturel de Léandre, jusqu'au débarcadère de Sestos, la distance était de oO stades ; car les deux villes ne sont pas vis-à-vis l’une de l’autre, comme on pourrait le croire; Sestos est située plus au nord. 30 stades pour aller, autant pour revenir, c’est difficile à croire. .Aussi cette distance considérable a-t-elle mis la critique en éveil. En pi’ésence d’un tel chiffre, quelques-uns ont rejeté purement et simplement dans le domaine de la fable l’histoire si louchante des amours d’Héro et de Léandre. Mais d’autres ont essayé de prouver que ce n’était pas une fiction : suivant eux , Léandre devait chercher à abréger son voyage le plus possible, afin de diminuer d’autant les risques de la traversée ; par conséquent, il prenait le chemin le plus court. Qui donc, à sa place, n’aurait pas failde môme? On peut supposer qu’il suivait à pied le bord de la mer, jusqu’au point où rilellespont a le moins de largeur; et par un hasard heureux, ce point se trouvait juste en face de la tour habitée par la jeune prêtresse. Or, en cet endroit l’Hellespont ne mesurait que 7 stades c’est, selon le calcul du géographe d’Anville, quatre fois la largeur de la Seine, prise au-dessus de Paris. Ainsi raisonnent les académiciens en jugeant des autres pareux-mêmes; car il est probable que tout académicien, pour se rendre aux séances

* 7 stades = 1255 mètres. Je dis : mesurait et non uicsin c; car l’état des lieux n'est pas resté le môme. Les courants ont sans doute élargi le canal, dont la largeur aciuelle, .à l'endroit dont nous parlons, est de 1,900 mètres. (Voir VUiiu’raire en Orient, dans la (lollection des Guides-Joanne. — Paris, Hachette.)

FüUCE ET ADRESSE.

du palais de riiistitul suit autant que possible la ligne droite, qui est la plus courte; ■ — mais le chemin des amoureux n’est-il pas celui des écoliers, c’est-à-dire le plus long?

Quoi qu’il en soit, pas un de ces critiques qui dissertaient tranquillement au coin de leur feu sur le plus ou moins d’authenticité de cette aventure romanesrjue, n’éprouva la tentation de renouveler l’expérience de Léandre. C’était pourtant le meilleur moyen de lever tous les doutes.

On aurait pu, par la même occasion, éclaircir un autre point resté douteux, et sur lequel on a beaucoup discuté, à savoir, dans quel sens il faut entendre l’épithète par laquelle Homère caractérise l’Hellespont (àTrstoo;*'). Parmi tous CCS amateurs de l’antique , on ne trouvait aucun Curtius pour se jeter dans le gouffre ; ce fut lord Byron qui se dévoua. Ce que Léandre avait fait, Byron le fit à son tour, mais non dans les mêmes circonstances. .\u terme de son voyage, Léandre gagnait le cœur d’Iléro ; — le poète anglais n’y gagna qu’une grosse fièvre qui le retint plusieurs jours au lit. Mais il avait fini, comme il nous l’apprend lui-même dans une note de la Fiancée d’Abydos, par être fatigué de tout ce tapage ; aussi, ne voyant pas d’autre moyen pour apaiser les querelles, «je pris, dit-il, le parti de passer le détroit à lanage; j’aurai le temps dp recommencer la même expérience, avant que les disputeurs se soient mis d’accord. En effet le procès n’est pas encore vidé ; le débat roule toujours sur un mot, sur une épithète d’Homère. Le poète calculait probablement les dislances comme une coquette mesure la durée du temps, et il appelle sans limile un espace dont l’étendue n’est que d’un demi-mille; c’est ainsi que la coquette jure un attachement éternel qui ne dure souvent

* r,p mot veut dire : infini, sans limite.

lA COURSE DANS L’EAU.

que deux semaines. » Voilà comment le sceptique Byron parle d’Homère, comment le poète boiteux traite le poète, aveugle.

Ce fut le 3 mai 1810 qu’il tenta celte épreuve, de concert avec un de ses amis, le lieutenant Ekenhead. 11 traversa en une heure le détroit, dont la largeur est de 1,960 mètres en ligne directe ; mais cette distance est double ou triple pour le nageur entraîné à droite et à gauche par la violence du courant. Les deux nageurs étaient partis de la cote d’Europe pour débarquer en Asie, circonstance toute simple qui fut exploitée contre eux. Un compatriote’ de lord Byron, jaloux de ses succès (je parle de ses succès natatoires , la poésie étant ici hors de cause), un Anglais, nommé Turner, essaya de traverser à son tour l’Hellespont d’Asie en Europe ; mais au bout de vingt-cinq minutes, il renonçait à son entreprise et regagnait le rivage, exténué, hors d’haleine. A son. retour en Angleterre, il prétendit que Byron n’avait accompli que la partie la plus aisée de sa tâche, savoir le passage d’Europe en Asie, tandis que Léandre faisait deux fois le trajet, et que, • par conséquent, l’expérience du noble lord ne prouvait rien, le courant étant beaucoup plus rude d’Asie en Europe.

Le poète anglais tenait trop à ces petits triomphes de la vanité pour ne pas relever cette attaque. Dans une vive réplique, datée de Bavenne (21 février 1821), le robuste nageur plaisante malicieusement M. Turner, qui niait la possibilité de traverser l’ilellespont, parce que lui-même n’en était pas venu à bout, et avait dû s’arrêter au bout de lOÜ toises. Cette déconvenue toute personnelle prouvait seulement qu’il n’y avait pas en M. Turner l’étoffe d’un bon nageur. Le courant était-il plus ou moins fort, en partant de telle ou telle direction ? Byron n’en savait rien et ne s’en était même pas occupé. Le point essentiel, c’était que la

rOIlCE ET ADRESSE.

traversée fût possible; or un jeune Napolitain et un Juif l’avaient essayée avant eux II affirmait donc sur sa propre expérience et sur celle d’autrui que le passage de Léandre était trés-praticable. « Tout jeune homme bien portant et passable nageur peut, dit-il, le tenter des deux rivages. «

Quant à Homère, Byron venait de le surprendre en flagrant délit d’épithète exagérée.

Au fond, cette mauvaise chicane faite au poète anglais n’était qu’une querelle d’Allemand. Byron n’avait-il pas fourni maintes fois des preuves de son habileté? n’avait-il pas déjà traversé leTage en nageant, le Tage dont le cours est bien plus impétueux que celui de l’IIelfcspont, n’endéplaise à la fameuse romance qui chante ses bords si doux? En cette circonstance, Byron était demeuré trois heures dans l’eau, c’est-à-dire deux de plus que pour le passage des Dardanelles.

Enfin, en 1818, se trouvant à Venise, il eut occasion de fournir un nouveau spécimen de ses talents. Un Italien se vanta de pouvoir le vaincre à la nage. C’était un certain chevalier Mengaldo, très-fort nageur, attaché en qualité d’avocat au consulat de France à Venise. Un de nos amis, qui l’a connu dans la suite en Italie, nous a raconté cet épisode qu’il tenait de sa bouche; car Mengaldo aimait à rappeler ses relations ^avec le chantre de Chüde-HaroM. Chose singulière, comme son antagoniste, l’Italien était boiteux, ayant ou les deux cuisses cassées pendant les guerres de l’Empire. Les chances n’en étaient que plus égales entre eux. C’est un détail que le fier Byron a passé sous silence, on en devine le motif; mais sauf cette omission, le récit qu’il a donné de cette lutte est parfaitement exact.

Ils partirent trois, un ami de lord Byron s’étant joint aux parieurs; ils partirent trois; mais ils n’arrivèrent... qu’un seul. Le point de départ était l’île du Lido, sentinelle

Page 1