‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 43 sur 104 · L.V COURSE DANS L’EAU · texte numérisé non relu

L.V COURSE DANS L’EAU

avancée qui veille à l’entrée de la lagune. Depuis cet endroit jusqu’à Venise, le trio marcha de compagnie; ce fut un accord parfait. Mais à l’entrée du grand canal qui divise, comme chacun sait, la ville en deux parties inégales, Mengaldo s’arrêta. L’ami de Byron dépassa le Ilialto; mais il toucha terre au delà, non qu’il éprouvât trop de lassitude, mais parce qu’il était transi de froid. 11 était resté quatre heures dans l’eau sans désemparer, ne se reposant que sur le dos, ce qui entrait dans les conditions du programme. Quant à Byron, il franchit tout le grand canal, dépassa Venise, et poursuivit bravement sa course jusqu’à l’une des îles qui sont au delà. Il avait nagé quatre heures vingt minutes, et eût été capable, dit-il, de continuer pendant deux heures encore, bien qu’il fût gêné par son vêtement. Lord Byron avait trente ans à cette époque, et les deux autres à peu près le même âge. « Après une telle expérience, qui pourrait, s’écrie-t-il, me faire douter de l’exploit de Léandre ? Si trois individus ont fait plus que de traverser l’Ilellespont, pourquoi Léandre n’aurait-il pas fait moins? »

Les anciens ne pratiquaient pas l’art de nager uniquement par plaisir ou par hygiène, mais encore par principe religieux. On sait que les peuples de l’antiquité redoutaient par-dessus tout d’être privés des honneurs de la sépulture. La crainte de périr dans les flots, et de n’avoir d’autre tombe que le fond de la mer ou le lit d’un fleuve, les poussait à se livrer à cet exercice avec phis d’ardeur et de persévérance que ne le feraient les nageurs modernes, qui ne sont pas guidés par de si hautes considérations.

« Ce préjugé, dit l’abbé Amejlhon, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres au dix-huitième siècle, dans ses Recherches sur l'exercice du nageur chez les anciens, ce préjugé, en rendant les hommes plus attentifs à

FORCE ET ADRESSE

leur conservation, tendait au bien de l’État ; il concourait à consei’ver à la patrie des citoyens précieux, qui, dans les occasions, pouvaient lui rendre des services essentiels. C'est peut-être en partie à cette opinion religieuse qu’une multitude de grands hommes,'tant chez les Grecs que chez les Romains, ont dû d’échapper sur mer aux plus grands périls. »

« L’exercice du nageur, ajoute le môme érudit, nonseulement a conservé la vie à un grand nombre d’illustres personnages chez les anciens, il en a encore mis plusieurs en état d’exécuter heureusement des entreprises qu’ils n’auraient jamais eu le courage de tenter, s’ils n’eussent pas su nager, »

Et l’auteur rappelle à ce propos l’histoire d’Horatius Codés qui, selon lui, n’aurait pas eu la hardiesse d’arrêter seul les Étrusques sur le pont conduisant à la ville de Rome, sans la pleine confiance qu’il avait en son talent de nageur; en effet, dés que les Romains eurent coupé le pont qu’il défendait, il se jeta dans le Tibre, et se sauva à la nage. 11 s’y précipita tout armé, suivant l’usage des soldats romains, qui nageaient parfaitement, quoique chargés d’un lourd attirail. Scipion l’Africain — ainsi que le rapporte Silius Italicus — encourageait ses soldats en traversant à leur tête les rivières à la nage, sa cuirasse sur le dos. Sertorius, quoique blessé, passa le Rhône dans le môme équipage. Marius, vieux, accablé de fatigue, put échapper aux poursuites des émissaires de Sylla, en gagnant à la nage deux navires qu’on venait d’apercevoir de la côle. César devait être un fort nageur; car, au siège d’Ale.vandrie, il se sauva à la nage, en tenant de la main gauche ses tablettes hors de l’eau, ne se servant par conséquent pour nager que de la main droite, — poussant avec scs dents devant lui son attirail militaire, qu’il ne voulait pas laisser entre les mains des ennemis, et plon-

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géant de temps en temps sa tête dans l’eau, pour éviter une grêle de traits.

Les Romains étaient dès leur jeunesse habitués à cette manœuvre. Au sortir des exercices du champ de .Mars, ils couraient se plonger dans les eaux du Tibre et s’y délassaient de leurs fatigues. Mais cet usage finit, comme tant d’autres, par tomber en désuétude; et Végèce, qui vivait du temps de l’empereur Valentinien le Jeune, se plaint amèrement de la décadence d'un art dont il vante l’utilité, tant pour les cavaliers que pour les fantassins.

Les femmes romaines ne le cédaient point aux hommes en force et en courage. Cet exercice faisait partie de leur éducation, comme il entrait dans le système d’éducation des jeunes Lacéflémoniennes. Ce fut grâce à l’habileté qu’elle avait acquise dans l’art de nager, que Clélie, fuyant le camp de Porsenna, put rentrer à Rome à travers le Tibre, et plus tard, Agrippine s’échapper du fatal esquif sur lequel Néron l’avait embarquée.

Dans l’ancienne Grèce, les femmes de Macédoine n’étaient pas moins courageuses, et jamais elles ne se baignèrent qu’à l’eau froide. Philippe, roi de Macédoine, trouvant un jour un de ses officiers qui prenait un bain chaud, le révoqua sur-le-champ, au dire de Polyen, et, pour le faire rougir de sa mollesse, lui cita la conduite des femmes indigènes, qui se servaient toujours d’eau froide, môme pendant leurs couches.

Il n’est pas étonnant que des nageuses si habiles aient exécuté les divertissements aquatiques dont parle Martial, dans une de ses épigrammes. On voyait, dit-il, des jeunes filles et même des jeunes gens déguisés en nymphes, et montés sur un char pareil à celui des néréides dessiner à la surface de l’eau les figures les plus variées. « I.es nageurs représentaient d’abord un trident, ensuite en s’entrelaçant diversement, ils figuraient une ancre, puis une

FOKCE ET ADRESSE.

raine, puis un vaisseau ; — cette dernière figure se transformait tout à coup en une autre qui représentait l’étoile de Castor et de l’oüu.x, à laquelle succédait l’image d’une voile enllée par les vents ; c’est-à-dire que ces acteurs faisaient sur l'eau la même chose que les pantomimes, qui, pai' le moyen de danses figurées, avaient l’art de représenter sur les théâti'es tous les objets qu’ils voulaient. 11 fallait sans doute que ces personnages fussent très-exercés dans l’art de nager, parce qu’il n’est pas possible d’imaginer qu’ils eussent pu, sans posséder ce talent à un suprême degré, jouer leur rôle avec toute la facilité et la prestesse nécessaires à l’illusion d’un pareil spectacle. — Ces jeux et ces fêtes sur l’eau, qui ne pouvaient manquer d’être utiles en entretenant les citoyens dans l’exercice du nageur, dégénérèrent par la suite en abus... »

Parmi les nations barbares qui envahirent l’empire romain, on en comptait plusieurs, qui excellaient dans l’art de nager, particulièrement les Germains, dont l’existence se passait pour ainsi dire dans l’eau. Dès leur première enfance, on les plongeait dans un fleuve, et cet ablution fortifiante était renouvelée tous les jours. C’est ainsi que les mères endurcissaient leurs enfants et que les enfants apprenaient à supporter le froid et les intempéries de l’air. Thélis avait plongé de môme son fils Achille dans les eaux du Styx pour le rendre invulnérable ; — mais cette histoire n’est sans doute qu’une allégorie imaginée par les anciens poètes et qui rappelle l’usage où l’on était autrefois de laver les enfants dés leur naissance dans les eaux et les rivières les plus froides.

Les Gallo-Romains avaient pratiqué cet exercice avec passion; mais sur ce terrain, ils furent encore vaincus par les Francs. La réputation de nos ancêtres est attestée par un vers bien connu de Sidoine Apollinaire ; « Les

LA COl'USE I)A>iS L’EAL.

Hérules triomphent à la course; les Huns quand il s’agit de lancer le javelot; et les Francs à la nage. »

Nous allions oublier les Juifs au nombre des peuples nageurs. Leur compatriote et historien Flavius Josèphe n’était pas le moins habile d’entre eux. Dans une traversée de Jérusalem à Rome, le navire sur lequel il se trouvait et qui contenait six cents passagers, ayant fait naufrage dans le golfe Adriatique, Josèphe nagea pendant toute la nuit : « Dieu soit loué, dit-il dans son autobiographie; à la pointe du jour, nous rencontrâmes un navire, qui me reçut à son bord, avec quatre-vingts de mes compagnons, (pii avaient eu comme moi la force de joindre ce bâtiment. » A côté de cet exemple remarquable on peut placer celui des habitants de Messine, qui, dans la guei re des Carthaginois contre Denys, tyran de Syracuse, se jetèrent à la mer pour ne pas tomber entre les mains du général Ilimilcon; plusieurs gagnèrent la côte d’Italie à la nage.

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