‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 50 sur 104 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LES PLONGEURS

Art du plongeur autrefois. — Scyllias et sa fille. — Antoine et Cléopâtre en Égypte. — Poisson salé pêché à la ligne. — D’où venait-il ? — Les dieux marins de la mythologie ne sont que des plongeurs. — Glaucus et la nymphe. — De Charybde en Scylla. — Le plongeur de .Sicile. — La ballade de Schiller. — La cloche â plongeur, connue du temps d' Aristote. — Le corps des plongeurs à Rome. — Les plongeurs dans les guerres antiques.

Mais la natation seule ne suffit pas. Quand on veut la porter à son point de perfection, il faut y joindre un art plus difficile et plus dangereux, celui du plongeur.

Les anciens, qui communiquaient beaucoup entre eux par eau, — par les fleuves, ces grands chemins qui marchent — ou par la mer, laquelle rapproche les peuples plus encore qu’elle ne les éloigne ; les anciens, disons-nous, avaient dès les temps les plus reculés pratiqué cet exercice nécessaire. Ils s’en servirent d’abord pour aller chercher le poisson utile à leur nourriture, comme font encore aujourd’hui les peuplades sauvages. Puis, à mesure que la navigation prit du développement, il s’établit des plongeurs de profession pour disputer aux abîmes les navires et leurs trésors engloutis. Les progrès du commerce ayant fait naître de nouveaux besoins et répandu le goût du luxe, les plongeurs furent employés à recueillir les productions que la mer tenait enfouies dans son sein ; enfin, lorsque l’avidité, la jalousie, la haine, engendrées par ces mêmes richesses, eurent amené des guerres sanglantes entre les

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peuples, l’art de plonger devint un des éléments de la science militaire et rendit des services essentiels.

Le plus fameux plongeur de l’antiquité, peut-être même de tous les temps, fut ce Scyllias, dont parle Hérodote. Xerxès avait fait appel à ses talents, et après une tempête qui dispersa la flotte des Perses, Scyllias avait retiré des eaux beaucoup d’objets naufragés, sur lesquels on lui donna sa bonne part de butin. Mais ce Grec désirait revenir à ses compatriotes ; il en cherchait depuis longtemps l’occasion quand, à la faveur d’une autre tempête, il parvint, au dire de Pausanias, à couper les câbles d’une partie de la flotte des Perses et, après avoir ainsi causé la perte d’un grand nombre de vaisseaux, il prit la fuite à la nage. Or, depuis l’endroit où Scyllias se jeta dans la mer, jusqu’à l’endroit où il en sortit, c’est-à-dire des Aphètes à Artémisium, il y avait trois bonnes lieues, et ce trajet, il le fit pendant tout le temps sous l’eau. Malgré son penchant bien connu pour le merveilleux, Hérodote trouve ce fait tellement extraordinaire qu’il n’bésite pas à le ranger au nombre des fables. 11 prend soin en même temps de nous avertir qu’il ne rapporte pas tout ce qu’il sait sur ce plongeur surprenant, dans la crainte d’admettre autant de mensonges que de vérités. Ce qu’il ne dit pas, mais ce que nous apprenons par Pausanias, c’est que Scyllias ou Scyllis avait une fille Cyana, non moins habile que son père; elle l’aidait, à ce qu’il paraît, dans ses opérations et lui fut d’un grand secours lorsqu’il sema le désordre parmi la flotte des Perses. Une double statue leur fut érigée dans le temple d’Apollon à Delphes, afin de perpétuer le souvenir des services que le père et la fille avaient rendus à la patrie. — On ne saurait déterminer aujourd’hui la durée exacte du temps que les plongeurs restaient sous l’eau sans venir respirer à la surface ; mais il ressort de divers passages des écrivains grecs ou latins, que les individus voués à

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cette profession pouvaient y faire un séjour considérable.

Les insulaires de Rhodes et de Délos étaient les meilleurs plongeurs, avec les habitants de l’Égypte, qui restaient dit-on, sous l’ean, des heures entières. Antoine et Cléopâtre expérimentèrent, dans une circonstance curieuse, l’adresse des plongeurs égyptiens. Mais laissons la parole à Plutarque et à son naïf interprète Amyot :

« Antoine, dit-il, se mit quelquefois à pécher à la ligne, et, voyant qu’il ne pouvoit rien prendre, en étoit fort dépit et marri, à cause que Cléopâtre étoit présente ; si commanda secrètement à quelques pêcheurs, quand il auroit jeté sa ligne, qu’ils se plongeassent soudain en l’eau et qu’ils allassent accrocher à son hameçon quelque poisson de ceux qu’ils auroient pêché auparavant, et puis retira ainsi deux ou trois fois sa ligne avec prise. Cléopâtre s’en aperçut incontinent; toutefois, elle fit semblant de n’en rien savoir, et de s’émerveiller comment il pêchoit si bien; mais, à part, elle conta le tour à ses familiers et leur dit que le lendemain ils se trouvassent sur l’eau pour voir l’ébattement. Ils y vinrent sur le port, en grand nombre, et se mirent dans des bateaux de pêcheurs. Antoine aussi lâcha sa ligne, et lors Cléopâtre commanda â l’un de ses serviteurs qu’il se hâtât de plonger devant ceux d’Antoine, et qu’il allât attacher à l’hameçon de sa ligne quelque vieux poisson salé, comme ceux que l’on apporte du Pont ; cela fait, Antoine qui cuida (crut) qu’il y eût un poisson pris, tira incontinent sa ligne ; et adonc, comme l’on peut penser, tous les assistants se prirent fort ù rire, et Cléopâtre en riant lui dit : « Laisse-nous, seigneur, à nous autres Égyptiens, laisse-nous la ligne, ce n’est pas ton métier ; ta chasse est de prendre et conquérir villes et cités, pays et royaumes L »

• J. Amyot, édition Coray. t. VIII. Paris, 1826, in 8», pap. 508-9.

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Qui croirait que ce poisson salé s’est métamorphosé, sous la plume d’un traducteur de notre temps, en un hareng saur !

Il serait possible que ces tritons et ces dieux marins de la mythologie ancienne, chantés par les poètes, n’aient été dans l’origine que de simples mortels, supérieurs aux autres dans l’art de plonger. A les voir se jouer hardiment à la surface des eaux, s’enfoncer, et ne reparaitre qu’à de grandes distances, le vulgaire dut les considérer comme des êtres surnaturels, aussi familiers avec l’élément liquide qu’avec la terre ferme. D’après cette interprétation, la fable de Glaucus s’expliquerait tout naturellement. Glaucus aimait la nymphe Scylla, et était aimé de Circé l’enchanteresse. Celle-ci, jalouse de sa rivale, la métamorphosa en une roche gigantesque, de forme semi-humaine; quant à Glaucus, elle lui fit prendre un breuvage empoisonné. Dans ses courses à travers les eaux, Glaucus avait remarqué certaines herbes que des poissons mangeaient pour revenir à la vie. 11 tenta l’expérience ; mais il fut entraîné par les néréides au fond de la mer, et changé en dieu marin. Or, Glaucus, au temps de son existence terrestre, était un très-habile plongeur, qui se partageait entre l’enchanteresse et la nymphe, c’est-à-dire, qu’il quittait souvent le rivage d’Italie, où habitait Circé, pour se plonger dans la n er, à l’endroit où tourbillonnait le gouffre redoutable de Scylla. En face de ce passage dangereux, sur le côté opposé, en Sicile, s’ouvrait un autre gouffre, nommé Charybde. Ces parages, qui n’ont plus rien d’effrayant, à l’heure qu’il est, — étaient dans l’antiquité, l’effroi des navigateurs; d’où le proverbe si connu : Tomber de Charybde en Scylla. Plonger dans ces eaux furieuses devait passer aux yeux des anciens pour un acte de la plus grande hardiesse; Glaucus, qui l’exécuta souvent, finit sans doute par y périr.

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Tel fut également le sort d’un autre plongeur célèbre, qui périt, aux mêmes lieux, dans des temps plus rapprochés de nous. On raconte à son sujet, des choses incroyables, qui rappellent les exploits du plongeur d’Hérodote. Celui dont nous partons, Sicilien de naissance, vivait sur la fin du quinzième siècle, et s’appelait Nicolas. On l’avait surnommé h Poisson (Pesce), d’où, par abréviation, Pescecolas, à cause de la facilité qu’il avait de vivre sous l’eau ; car il pouvait, dit-on, y séjourner quatre ou cinq jours de suite, se nourrissant d’herbes et de poisson cru. Son métier était la pêche du corail et des huilres au fond de la mer ; il servait également à porteries dépêches, qu’il passait à la nage dans l’ile deLiparo, les tenant enfermées dans un sac de cuir. Le roi de Sicile, ayant entendu parler de son habileté, voulut le voir, et lui ordonna de plonger non loin du promontoire Copo di Faro dans le gouffre de Charybde, pour en reconnaître la profondeur. Comme Pescecolas hésitait, — le prince jeta dans le tourbillon une coupe d'or, que le plongeur fut assez heureux pour retrouver et qu’il garda comme sa récompense. 11 lit au roi le récit des roches merveilleuses, des plantes et des anitnaux marins qu’il avait vusau fond des eaux, et ajouta qu’il ne tenterait pas une seconde fois l’expérience. Mais le roi, lui montrant une bourse pleine, jeta derechef dans le gouffre une coupe d’or; le plongeur se précipita pour la seconde fois, puis on ne le revit plus ; Charybde, justifiant son antique réputation, ne rendit même pas sa proie.

.Alexandre ab Alexandre, Pontanus, le père Athanase Kircher, savant jésuite, ont parlé de cet amphibie, qui devait avoir des organes de respiration d’une forme particulière. Schiller a fait de l’histoire de Pescecolas le sujet d’une ballade : le Plongeur; seulement il a glissé dans le tableau, pour lui donner plus d’intérêt, un épisode d’amour.

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Ce n’est pas une coupe d’or, mais son trésor tout entier que Persée, roi de Macédoine, avait jeté dans la mer, en un moment de panique ; plus tard, il s’en repentit et le fit retirer par des plongeurs.

Au siècle où nous sommes, une machine ingénieuse, dite cloche à plongeur, remplirait bien mieux cet office. Aussi l’art de Scyllias n’est plus de notre temps ce qu’il était dans l’antiquité. L’usage des machines tend de plus en plus à remplacer l’action individuelle. Ce n’est pas que les anciens n’aient eu quelque idée de la cloche à plongeur ; car on lit dans le livre des Problèmes : t Un moyen pour procurer aux plongeurs la faculté de respirer est de descendre dans l’eau une chaudière ou cuve d’airain ; — ce vase conserve l’air dont il est rempli, et l’eau n’y entre pas ; — mais, pour cela il faut avoir soin de l’enfoncer perpendiculairement et par force, car pour peu qu’il soit incliné, tout l’air s’en échappe, (l'robl. V, sect.xxxii). » Aristote parle aussi d’un autre instrument, au moyen duquel les plongeurs recevaient l’air du dehors, ce qui leur permettait de faire dans l’eau un plus long séjour, — et il compare cet instrument à la trompe d’un éléphant, que l’animal élève au-dessus de l’eau, pour respirer, lorsqu’il traverse une rivière. Cet appareil consistait sans doute en un tuyau ou cornet de cuir, qui s’adaptait à un bonnet de môme nature, et le tuyau, qui dépassait la surface do l’eau, amenait au plongeur l’air du dehors.

Pour le service de la guerre, les plongeurs ont encore moins de raison d’être. Les Romains en avaient créé un corps de troupes (urinatores) ; mais en notre siècle de découvertes, une bonne batterie électrique fait cent fois plus d’effet que n’en produisirent jamais quelques détachements de plongeurs dans les temps antiques. Effet ici veut dire dégât, mort et ruine; ce qui n’empêche pas qu’on msalue chaque invention nouvelle avec des cris de joie et

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de triomphe. Quelle sublime découverte (fue celle dont les journaux parlaient dernièrement! une torpille, d’un nouveau modèle, faisant éclater en mille pièces les navires les plus solides et les mieux cuirassés! Cela pourtant n’est qu’une bagatelle j toute torpille qui se respecte doit en faire autant; mais le mérite principal, l’originalité de celle-ci, c’est que les hommes qui restent plus ou moins entiers après cette explosion, et qui cherchent à se sauver à la nage, à travers les eaux couvertes des débris de leur navire et frémissantes ^encore de la secousse électrique, tous ces hommes, — tous, entendez bien — ont la colonne vertébrale gravement endommagée ou plutôt brisée par le choc !

Voilà, certes, une merveille à faire pâlir toutes les prouesses des plongeurs, même les plus habiles de l’antiquité! A côté deces machines formidables, l’homme n’est plus qu’un atome. On ose à peine, après cela, parler de ces plongeurs qui, pendant le siège de Tyr par Alexandre, détruisaient sous l’eau la digue élevée parles Macédoniens, attirant à eux avec de longues faux les branches et les troncs d’arbres qui servaient à consolider le travail, — on bien encore ceux qui venaient couper les râbles de vaisseaux ennemis, durantun autre siège non moins mémorable, qui dura trois ans, celui de Byzance par Seplime Sévère; ensuite, à 1 aide de cordes, entraînaient les navires au lil de l’eau, «tellement, dit Dion Cassius, que c’était un spectacle singidier, devoir ces bâtiments aller, sans le secours ni de voiles, ni de rames, et comme par l’effet d’une sorte d’enchantement, se rendre dans le port de Byzance. »

Nous qui faisons marcher à notre fantaisie la vapeur et l’électricité, nous pourrions encore rire de la triste condition de ces villes anciennes, obligées, quand l’ennemi les assiégeait et les serrait de près, d’avoir recours à des plongeurs, soit pour envoyer des nouvelles et demander du

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secours, soit pour recevoir des approvisioiinenienls. Nous voyons, pendant une guerre des Lacédémoniens et des Athéniens, les habitants d’un port de la Messénie, presque afl'ainés, être secourus par des plongeurs, qui passaient sous l’eau dans une ile voisine du port, traînant après eux des peaux de bouc, remplies de graine de lin pilée, et de graine de pavot préparée avec du miel, qui constitue encore aujourd’hui la principale nourriture des gens du pays. Et, au siège de Modéne, des plongeurs pénétraient dans la ville et en sortaient, portant, comme brassards, des lames de plomb très-minces, sur lesquelles étaient gravées les nouvelles à transmettre. Mais la ruse appelle la ruse, et de leur côté, les ennemis employaient mille stratagèmes pour dérouter les plongeurs et rendre leur secours inutile. On tendait des fdets en travers des eaux, comme au siège de IVumance, et à ces blets, on attachait des sonnettes ; — ou bien on plaçait des poutres armées de crochets, de fers tranchants et pointus, qui tournoyaient continuellement au bl de l’eau et déchiraient sans miséricorde quiconque .se risquait dans les interstices.

En ce cas, l’art du plongeur coûtait la vie ; en d’autres circonstances, c’était au contraire un moyen de la conserver. Si parmi ceux qui tentèrent l’éprouve du fameux saut de Leucndc, il en est qui parvinrent à s’échapper avec la vie sauve, n’est-ce pas une preuve qu’ils de\aient nager et plonger dans la perfection? On sait que le rocher de l’ile I/jucade sur les côtes de l’Acarnanie (aujourd’hui Sainte-Maure, une des sept îles Ioniennes), attiiait une foule d’amants désespérés qui se flattaient de guérir leur passion, en se jetant dans la mer. Les uns périssaient, témoin la malheureuse Sapho ; d’autres parvenaient à se sauver; exemple, le citoyen de Bulhrotou (Epire) qui se précipita quatre fois en bas du rocher, toujours avec un

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égal succès. Sur ce promontoire escarpé, s’élevait un temple d’Apollon que les nautoniers saluaient de loin avec respect. Tous les ans, le jour de la fêle du dieu, l’on y amenait un homme condamné au dernier supplice, et après un sacrifice expiatoire, ce criminel était lancé dans les flots, couvert de plumes, et entouré d’une nuée d’oiseaux, qui pouvaient, en déployant leurs ailes, retarder sa chute. Les auteurs anciens prétendent que cette chute n’était pas toujours mortelle. Le coupable s’échappait-il à la nage et en plongeant? le secourait-on à l'aide de bateaux disposés à cet effet? L’essentiel pour lui était d’avoir la vie sauve, quoiqu’il fût par le fait banni à perpétuité du territoire de Leucade.

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