LES PLONGEURS GRECS ET SYRIENS
rail, que huit ou dix éponges. Sans doute il faut entendre huit ou dix pièces de choix et de première qualité. Les espèces communes s’arrachent quelquefois tout simplement au moyen de harpons à trois dents emmanchés au bout de longues perches. C’est ainsi que se fait la récolte de l’espèce appelée gerbis, auprès des îles Kerkenya et Gerba, dans l’État de Tunis. Ces éponges croissent sous des touffes d’herbes très-épaisses; aussi, pour se livrer à la pèche qui dure au reste tout l’hiver, faut- il attendre que les bourrasques de l’arrière-saison aient enlevé cette végétation parasite. C’est alors seulement, et quand la mer est calme, qu’il est possible de voir jusqu’au fond des eaux, de faire un choix, et de saisir l’éponge par son point d’adhérence avec le rocher, sans courir le risque de la déchirer.
A l’égard des éponges fines, on ne saurait employer ce moyen mécanique sans risquer de détériorer le produit ; c'est là que l’adresse du plongeur est nécessaire.
Les plongeurs grecs restent au fond de l’eau moins longtemps que ceux de la Turquie d’Asie, mais ils plongent, dit-on, à des profondeurs plus considérables.
Latakieh, si célèbre par la finesse de son tabac, mériterait d’être non moins connue et appréciée pour l’excellente qualité de ses éponges.
Les pêcheurs de Latakieh forment une race particulière qui habite en grande partie la petite île de Ruad, non loin du golfe d’Antioche. Quoique leur existence soit très-pénible — c’est en effet la vie du marin avec toutes ses luttes et ses privations — les insulaires ont beaucoup d’entrain et une complexion robuste. On ne conçoit pas comment ils peuvent séjourner aussi longte'mps au fond delà mer. Ont-ils la chance de tomber sur quelque riche filon, ils s’acharnentsur leur proie, et ne remontent au jour qu’autant que la nécessité les y oblige. On les voit sortir
m FORCE ET ADRESSE.
exténués, hors d’haleiiie; le sang leur jaillit de la bouche, du nez, des oreilles, et môme des yeux. Quelques-uns abusent tellement de leurs forces, qu’ils succombentépuisés par leurs efforts et la perle de leur sang. Les plongeurs de Latakieb sont de véritables amphibies. Les enfants d’un certain âge aident leurs parents ; les autres, plus jeunes, restent à la maison avec leurs mères, ce sont là les seuls habitanis de Ruad pendant plusieurs mois de l’été. L’époque la plus favorable est celle où l’on peut compter sur les brises régulières de la mer et sur un vent soufflant de terre pendant la nuit, A ce moment, c’est-à-dire en juillet et en août, le nord de la Syrie jouit d’une température délicieuse. Les vagues roulent mollement leurs franges d’écume sur le dos de l’Océan, sans que des coups de vent importuns et des bourrasques malhonnêtes viennent troubler leur marche tranquille et majestueuse. C’est un chariuant spectacle que de voir, dans la lumière du matin, cette troupe de barques légères, dont les voiles blanches se détachent sur l’horizon bleu, voguer avec une incroyable rapidité, effleurant à peine la crête des vagues; puis, (juand elles se trouvent à une certaine distance, se jeter de l’une à l’autre leurs filets, barrière mobile entre laquelle se meuvent les plongeurs.
L’ouverture de la pêche s’annonce par des fêtes joyeuses que célèbre toute la population de l’île de Ruad, gens heureux qui, bien que soumis à la domination des Turcs, s’administrent eux-mêmes et forment une espèce de commune indépendante où les vieillards et les sages ont toute l’autorité. D’aulres fêtes ont lieu pour la clôture de la saison, et sont d’autant plus animées que la pêche a été plus abondante. L’hiver, les plongeurs restent des journées entières les jambes croisées, uniquement occupés à fumer leur pipe, tandis que leurs barques et les engins destinés à la pêche reposent en lieu de sûreté.
LES PLONGEURS GRECS ET SYRIENS. -’ôo
Nous pourrions clore ici notre description de la pêche des éponges ; mais le tableau ne serait pas complet, si nous omettions de dire ce que devient cette éponge, extraite des eaux par le plongeur. Avant d’étre livrée au commerce, elle subit une certaine préparation. Dès que les barques arrivertt à terre, on creuse dans le sable un trou qu’on remplit d’eau ; l’on jette dans ce trou les produits de la pêche, puis des hommes les foulent aux pieds, jusqu’à ce que les éponges aient été débarrassées de leur enduit gélatineux. Mais il y reste encore, après ce foulage, une grande quantité de sable. — Les pêcheurs n’oiit garde de les laver trop à fond, parce que, vendant la denrée au poids, ils obtiennent de cette manière de plus gros bénéfices. Mais les acheteurs ne sont pas plus naïfs que les vendeurs; ils ne concluent le marché définitif qu’au bout de deux ou trois jours, pendant lesquels on laisse sécher les éponges. 11 n’y a que les commerçants novices qui se laissent prendre à ce piège. Dès lors, l’éponge est livrable à la consommation; si c’est une pièce plongée et non harponnée, si sa provenance est la Syrie, si sa qualité est de celles qu’on appelle fines-douces, sa couleur d’un blond fauve, sa forme celle d’une coupe à bords arrondis, son tissu d’un velouté moelleux, il ne lui manque rien pour qu’elle puisse figurer avec avantage dans les boudoirs de nos élégantes, quand même celles-ci devraient, ce qui s’est vu quelquefois, la payer au prix de cent ou cent cinquante francs.