‹ Merveilles de la force et de l'adresse Agilitésouplesse, dexte̋rité. Les exercices du corps chez les anciens et chez les modernesChapitre 54 sur 104 · PATINS ET PATINEURS · texte numérisé non relu

PATINS ET PATINEURS

Quel est l’inventeur du patin? — Amusements des habitants de Londres. — Garcin, inventeur du patin à roulettes. — Amateurs allemands. — Le poète Klopstock et son goût pour cet exercice. — Goethe guérit ses peines de cœur en patinant. — Ce qu'il pense de cet art. — Le patin en Hollande, autrefois et aujourd'hui. — Courses de patineuses dans la Frise. — Bégiment de patineurs Scandinaves. — Rillemen anglais. — Episode de l’hiver de 1806. — Caractères écrits sur la glace avec des patins. — Preuves de l’impossibilité de ce prétendu tour d’adresse.

Heureux les climats où le plongeur peut, en n’importe quelle saison de l’année, descendre au fond des abîmes ! Mais, sous des latitudes moins fortunées, le temps, qui renouvelle les saisons, vient changer aussi nos habitudes, nos plaisirs et nos exercices. L’hiver arrive avec son cortège de frimas ; les fleuves suspendent leur cours, et le patineur prend possession du domaine naguère exploré par le plongeur.

Quel est l’inventeur du patin? Je serais bien embarrassé de citer son nom; mais, à coup sûr, ce ne fut pas un habitant des pays de soleil. C'est une de ces inventions pour lesquelles personne n’est en droit de réclamer la priorité; car le besoin, l’impérieux besoin les fait naître; il ne s’agit ensuite que de les perfectionner. Telle est aussi l’origine du patin.

11 traverse maintenant l’âge de fer; mais à ses débuts, c’était simplement un os de mâchoire animale — de cheval ou de vache — façonné de manière à pouvoir glisser

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PATINS ET PATINETHS.

sur la glace. Le British Muséum, à Londres, conserve une paire de ces instruments primitifs. On en déterre encore de temps en temps, à Moorfields et à Finsbury; c’était sur ces terrains, jadis marécageux, que la jeunesse de Londres allait prendre ses ébats, pendant les mois d’hiver. Au douzième siècle , rapporte Fitz-Stéphen , historien de Londres, ces marais étaient déjà fréquentés par de jeunes citadins chaussés de patins grossiers et munis de bâtons ferrés. Cette perche servait à double fin ; c’était surtout un soutien, mais elle devenait souvent entre leurs mains une arme avec laquelle ils s’attaquaient et se renversaient les uns les autres.

Le patineur moderne a rejeté cette espèce de béquille. Il ne marche plus sur la glace, en prenant un point d'appui; il s’y élance, il y vole, il y exécute des prodiges d’adresse et d’agilité. On trouve en Allemagne des amateurs qui sautent, en patinant, un espace de deux mètres, et franchissent deux ou trois chapeaux superposés, voire même de petits traîneaux à l’usage des dames. Le baron de Brincken, ancien page du roi de Westphalie, accomplissait tous les tours dont nous venons de parler.

Une des célébrités du genre, J. Garcin, inventeur du patin à roulettes, qui a fait merveille dans le ballet du Prophète et ailleurs, Garcin, auteur d’un petit livre que vous trouveriez difficilement aujourd’hui : Le vrai Patineur, ou principes sur Vart de patiner avec yràce (Paris, 1813, in-12), célèbre ainsi les louanges de ces artistes :

Parfois il arpente la plaine Comme Kole dans scs' fureurs.

Parfois Zépliir de son haleine.

Semble le bercer sur des fleurs!

Le palmier a moins de souplesse,

Los grAccs ont moins d’agrément.

Un trait lancé moins de vitesse Qu’un patineur en mouvement.

FORCE ET ADRESSE

Aussi, quelle difficullé, même pour le poêle, de saisir au vol ce lourhillon :

Sur )e fer tranchant qui le porte.

Qiir UC voyez-vous ses talents ?

11 est divin ; il vous transporte.

A le dépeindre on perd sou temps!

Ce sont les pays du Nord, on le comprend de reste, qui fournissent les plus habiles patineurs. Cet art compte en Allemagne de nombreux et fervents adeptes.

L’auteur de la Messiade, Klopstock, s’y livra jusque dans sa vieillesse, avec une ardeur extrême. Altona le voyait courir sur la glace, plusieurs heures de. suite, essayant de rappeler un peu de chaleur dans ses veines refroidies par l’âge et le repos. Et ce plaisir, il n’en jouissait point en égoïste, il cherchait à le faire partager à d’autres; il le chantait en des odes d’un lyrisme passionné. L’Allemagne se moquait un peu de cet enthousiasme, qu’ou trouvait déplacé dans un vieillard : « Quoi ? disait-on, le chantre du Messie, s’attarder à des plaisirs qui ne sont plus de son âge!» Mais Goethe donnait raison à Klopstock. Lorsque ces deux poètes, l’un sur son déclin, l'autre à son aurore, se rencontrèrent pour la première fois, vous croyez peut-être qu’ils causèrent liitèrature, poésie, esthétique? .Nullement; l’entretien roula sur cet art qui leur était familier, et grâce auquel « on parcourt le cristal durci des eaux sur des semelles ailées, pareilles à celles des dieux d’Homère. »

Goethe n’avait pas toujours , comme on pourrait le croire, pratiqué cet exercice. Le goût du jtatin ne s’était développé chez lui qu’assez tard, et dans des circonstances singulières. Le poète venait de rompre sa liaison avec la jeune Friederique, de Sesenheim. Cette idylle, à peine ébauchée, avait laissé dans son cœur d’amers regrets.

PATINS ET PATINEIHS.

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Mécontent de lui-même, car il avait en celte circonstance bien des reproches à se faire, Goethe se trouvait dans une de ces crises où l’homme ne sait comment chasser les fantômes qui l’obsèdent. 11 cherchait dans les fatigues du corps quelque dérivatif à ses peines morales. Nouveau Juif errant, il allait, au milieu de la pluie et de la tempête, de Francfort à Darmstadt, deDarmstadt ;V Francfort, entonnant son lied du Voyageur pendant l'ouragan (UV/hderers Sturmlied), tandis que la rafale le fouettait au visage. Mais il avait beau s’épuiser en marches forcées, faire des armes et d’autres exercices violents, rien ne pouvait calmer le trouble de son âme. Courait-il à cheval? Aussitôt

Le cliagrin monte en croupe, et galope avec lui.

Ce fut alors que ses amis l’entraînèrent sur la glace, et lui enseignèrent la science du patineur. A force de persévérance et de volonté, l’élève devint expert dans l’art chanté par Klopslock. Cette activité lui fut salutaire, en ce qu’elle changea le cours de ses idées. Il sentit que c’était à Klopstock qu’il devait, quoique indirectement, sa transformation morale, et certain matin de décembre, où le froid s’annonçait clair et pur, il sautait à bas de son lit, et tout en chaussant ses patins , récitait , comme un inspiré, les vers du jjoëte allemand :

« Pénétré de celte gaieté joyeuse que donne le sentiment de la santé, je vais parcourir au loin le brillant cristal? Comme un beau jour d’hiver qui commence étend sur la nature une clarté paisible ! Qu’elle est brillante, celte glace que la nuit a répandue sur les eaux !... »

On reconnaît bien là l’imagination sentimentale des Allemands. Ces souvenirs de jeunesse ne s’effacèrent jamais de l’esprit de Goethe; et plus lard, quand il écrivit

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ses Mémoires, il en parlait encore avec un enthousiasme que l’âge n’avait point affaibli : « C’est avec raison, s’écrie-l-il, que Klopstock a vanté cet emploi de nos forces, qui nous remet en contact avec l’heureuse activité de l’enfance, qui pousse la jeunesse à déployer sa souplesse et son agilité, et qui tend à reculer l’inertie de l’âge. Nous nous livrions à ce plaisir avec passion. Une journée entière passée sur la glace ne nous suffisait pas, nous prolongions encore cet amusement fort avant dans la nuit; car si les autres exercices trop répétés fatiguent le corps, celui-ci semble lui donner plus de souplesse et de vigueur.

« La lune, sortant du sein des nuages, et répandant sa douce clarté sur les champs couverts de neige, — l’air de la nuit, qui s’avançait vers nous en murmurant, — les éclats de la glace, pareils à ceux du tonnerre, quand elle craquait sous nos pieds, — nos mouvements précipités, tout nous rappelait la majesté sauvage des scènes d’Ossian.

« Nous déclamions tour à tour une ode de Klop.stock, et quand nous nous réunissions au crépuscule, nous faisions résonner dans l’air les louanges du poète dont le génie avait encouragé nos plaisirs !

« Comme les adolescents qui, malgré le développement de leurs facultés intellectuelles, oublient tout pour les .simples jeux de l’enfance, dés qu’ils en ont une fois repris le goût, nous semblions, dans nos ébats, perdre entièrement de vue les objets plus sérieux qui réclamaient notre attention. Ce furent pourtant cet e.vcrcice et l’abandon à des mouvements sans but qui réveillèrent en moi des besoins plus nobles, trop longtemps assoupis, et je dus à ces heures qui semblaient perdues, l’éclosion plus rapide de mes projets poétiques. »

En Hollande, le goût du patin est encore plus développé qu’en .\llemagne. L’hiver, on voit des marchandes courir

l'ATI.NS ET l'ATlNEüUS.

sur la j,Mace, pour porter leurs denrées à des distances considérables; elles tricotent, tout en patinant; quelquesunes ont la pipe à la bouche; toutes portent sur la tête un vase ou un panier contenant leur marchandise. Jamais ces Perrettes hollandaises n’ont fait de faux pas ni renversé leur lait sur la neige.

Dans une des provinces les plus curieuses du pays, en Frise, presque toutes les villes établissent des courses de patineurs. 11 serait impossible d’habiter cette province si l’on ne savait se servir du patin ; autrement il faudrait se condamner à garder la chambre durant plusieurs mois d’hiver. Pour les Frisons, cet exercice est moins un amusement qu’une nécessité. Les deux sexes patinent plus qu’ils ne marchent. A peine un enfant peut-il se tenir sur ses jambes, qu’on adapte à ses pieds cette chaussure de fer, •et ses parents lui apprennent la manière de s’en servir. A dix ans, le bambin est déjà de belle force; mais ce n’esi qu’entre vingt à trente qu’il devient un artiste consommé. Dés lors il pratique cet exercice jusqu’à .son extrême vieillesse. Les paysans de la Frise ont habituellement un air lourd et gauche; mais on reste confondu de l’agilité, de la grâce et de la vélocité qu’ils déploient en glissant sur le miroir uni de leurs canaux, parcourant en quelques minutes des espaces considérables. Il faut avoir été témoin de ce spectacle pour y croire.

L'hiver, qui, par tous pays, engourdit les membres et rend les hommes plus sédentaires, produit sur les Hollandais un effet diamétralement opposé. Le froid les dégourdit, les chasse dehors et les met en belle humeur. Une telle transformation dans le caractère national frappe tous les étrangers. L’auteur dosLetlres mr In Hollatule^, Pilati, signalait déjà ce singulier phénomène au dix-huitiéme

‘ La Haye, 1780. 2 vol. in-12.

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siècle. Il admire la mélamorphose produite par la gelée sur la constitution physique des habitants, « êtres pesants, massifs, roides pendant tout le reste de l’année, » devenus « tout à coup mobiles, dispos, agiles, lorsque les canaux sont pris. » Le voyageur se demande quelle en est la raison, s'il faut l’attribuer au soleil qui, élevant peu de vapeurs en ce temps de l’année, contribue à rendre l’air plus pur, moins chargé de parties hétérogènes. Mais qu’importe la raison ? Le fait curieux à constater, c’est que les mêmes individus, qui se remuent avec peine pendant la belle saison, s’agitent tout à coup, dès que la neige couvre la terre, courant, sautant, dansant sur la glace. On voyait alors de dignes bourgeois voyager sur leurs patins d’une ville à l’autre, et même d’une province à une autre province. Au dix-huitième siècle, les plus habiles allaient de Leyde à Amsterdam en cinq quarts d’heure, et même en une heure, le trajet étant de six lieues. C’était à faire mourir de honte le coche et la patache. Dans un ouvrage qui date de cette époque , les Délices de la Hollande (Amst., 1697, in-12), il est parlé d’un père qui parcourut plus de 40 lieues en un jour, pour .se rendre auprès de son fils qui, sans ce prompt avertissement, se trouvait en danger de mort. Un autre avait parié avec un de ses amis qu’il ferait plus vite 3 lieues sur la glace que l’aulre une lieue et demie sur le meilleur de ses chevaux ; l’ami n’osa s’y risquer. Les Hollandais, dit le môme auteur, sont comme les oiseaux dans l’air; ils volent plus qu’ils ne marchent. En ce temps-là, les paysans se tenaient si fermes sur leurs patins qu’ils couraient avec des paniers pleins d’œufs sous leurs bras sans en casser aucun.

Et les enfants! Pilati les avait bien observés. Ces bons gros marmots joufflus, qui, couchés par terre, ne se dérangeaient même pas pour laisser passer un carrosse, aimant mieux se faire écraser que de bouger de place,

Course de patineuses, en Frise.

l’ATI.NS ET l'ATINEl RS.

comme iis prenaient leur revanche sur les canaux gelés! Ce qui faisait dire à notre touriste : « Ces courses sur la glace sont le carnaval des Hollandais, leurs fêtes, leurs opéras, leurs bals parés et masqués, leurs débauches. Aussi, dans cette saison où quantité de monde se ruine ailleurs, toute leur dépense se réduit à une paire de patins, dépense qu’ils font une ou deux fois dans leur vie... »

De nos jours, on peut observer le même contraste chez les paysans de la Crise. Il suffit, après les avoir vus aux temps chauds, de les revoir pendapt la saison mauvaise et d’assister à leurs exercices, aux courses qui ont lieu sur les larges canaux dont le pays est sillonné. Des lattes de bois, rangées à la file, sont posées sur la glace pour séparer les concurrents, qui, dans l’ardeur de la lutte, pourraient s’entre-choquer et se renverser, l.e terrain étant quelquefois plus favorable en deçà qu’au delà de la ligne de démarcation, les patineurs doivent, à chaque tour, changer de côlé. La lice est fermée aux deux extrémités par de grandes cordes qui barrent toute la largeur du canal, sur les bords duquel se presse une foule joyeuse. Les prix consistent en objets d’une assez forte valeur , mais pour obtenir une de ces récompenses, il faut avoir été vainqueur 60 ou 80 tours.

Les courses où les femmes luttent entre elles de vitesse sont beaucou]» plus curieuses que celles des hommes. Les jeunes gens de la localité se disputent l’honneurd’atlacher le patin aux pieds de ces intrépides Frisonnes ; c’est une faveur très-recherchée, qui se paye par un baiser. Si la force manque à ces Atalantes du Nord, en revanche, elles ont la grâce ; elles ne dévorent pas l’espace aussi rapidement que les hommes, mais elles le parcourent avec plus de légèreté.

Dans les pays septentrionaux, on fait depuis longtemps servir le patin à l’art militaire. Le sol étant pendant une

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partie de l'année couvert d’une neige épaisse, il a bien fallu que les troupes, on du moins plusieurs corps de troupes fussent pourvus de cet équipement, sous peine de ne pouvoir exécuter durant plusieurs mois des exercices et des manœuvres indispensables. Les soldats hollandais se livrent sur la glace à toutes les évolutions de leur métier; mais c’est en Norvège principalement qu’on a jugé nécessaire de former un corps spécial qui porte le nom de réginient des patineurs. Les hommes faisant partie de cette troupe sont munis du patin en usage dans le Nord, deux morceaux de bois de sapin minces et effilés, assujettis au pied par des courroies en cuir et dont l’extrémité supérieure, un peu courbe, est retroussée à l’instar des souliers dits à la poitlaine. Le patin gauche est plus court que celui de droite. Ainsi chaussés, les soldats descendent les pentes abruptes avec une vitesse incroyable, les remontent de même, franchissent les rivières et les lacs, et s’arrêient tout à coup au moindre signal, même au milieu de la course la plus effrénée. Pour faciliter cet arrêt instantané, les patineurs du régiment de Norvège portent un long bâton ferré, semblable à celui dont les voyageurs, en Suisse et dans les Pyrénées, sont obligés de se servir pour gravir les pics et les glaciers. Ce bâton, qui s’enfonce profondément dans la neige, les aide dans toutes leurs manœuvres, soit qu’ils veuillent se mettre en marche, soit qu’ils veuillent accélérer ou ralentir leur course ; c’est enfin leur point d’appui, quand il s’agit de faire feu. L’armement de ce corps est fort simple ; il consiste en un fusil léger suspendu sur l’épaule par une courroie, et en une épée-poignard ; mais ils manient ces deux armes très-aisément et font l’exercice sur la glace en courant avec une dextérité dont tous les étrangers sont surpris.

Les Anglais ne voudraient pour rien au monde rester en arriére des autres peuples. On a vu, dans le Lincoln-

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