LE FUSIL ET LE PISTOLET
Une balle qui s’égare. — La chasse à la torche, dans les forets d’Amérique.
— Les tireurs du Kentucky. — Manière de moucher ou d’éteindre une chandelle, — d’enfoncer des clous, — de tuer par ricochet des écureuils.
— Traits d’adresse exécutés avec le pistolet. — Un prince do Caucase. — Pièces d’argent trouées en l’air par des balles. — M. Adolphe d'Houdetot.
— Sa rencontre sur les plages de l’Océan. Le tir à cloche-pied.
Quand les armes de jet eurent été remplacées par les armes à percussion, ce qui produisit une révolution dans l’art de la guerre et par suite dans la situation respective des États, — quand le canon à main eut succédé à l’arbalète qui avait succédé à l’arc, lequel avait succédé à 1a fronde, laquelle avait succédé à l’art primitif de lancer les pierres avec la main; quand le fusil eut été inventé, et qu’il eut produit la carabine et le pistolet, on se servit de ces armes nouvelles pour accomplir des prodiges, des coups d’adresse à rendre jaloux les tireurs du temps jadis, pauvres gens qui n’avaient à leur disposition que des engins informes et imparfaits.
Que le lecteur n’exige pas de nous la liste fidèle et chronologique des coups surprenants exécutés à l’aide de ces tubes enflammés, pour parler le langage de l’abbé Delille; comment pourrions-nous la dresser? Parmi c<;s traits innombrables, il en est de sinistres; il en est aussi de grotesques. Citons, parmi ces derniers, l’aventure que .1. Lavallée a si bien contée sous le titre de : la Balle du
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Neckar. C’est l’instoire d’un soldai qui, pour narguer l’ennemi, posté sur la rive opposée, .lui montrait... Ma foi, je ne sais comment expliquer cela... lui montrait ce qu’un soldat ne doit Jamais montrer à l’ennemi. Ce dernier n’entendait pas la plaisanterie, à ce qu’il parait; il comptait dans ses rangs d’haliiles tireurs ; l’un d’eux, encore moins patient que les autres, ajusta le loustic, et... Mais qu’allais-je faire? raconter moi-méme l’anecdote; mieux vaut renvoyer à l’original *.
Et si j’entamais 1a chronique de la chas.se, quelle mine féconde, inépuisable ! Car Dieu sait si les chasseurs sont fantaisistes. Ce sont gens qui s'entendent, encore mieux que les ,\rabes, à faire parler la poudi e.
Feuilletez les recueils spéciaux, entre autres l’excellent Journal des chasseurs, vous devez y trouver ce travail tout fait. D’ailleurs, ce qui nous arrêterait dans ce dénombrement, c’e^t que les épisodes qui marquent le plus dans les annales de saint Hubert n’ont eu parfois que leurs héros pour ténjoins et pour narrateurs.
Nous demandons pourtant à faire une exception en faveur d’un genre de chaSse étrange, qui se pratique de nos jours dans les forêts du Kentucky (État de l’Amérique du Nord).
Les Kentuckiens sont d’intrépides chasseurs; vous ne rencontrez pas dans cette contrée un liomme qui n’ait la carabine sur l’épaule depuis le jour où il est en état de la manier, jusqu’au terme de sa carrière. Souvent, après avoir chassé le daim toute 1a journée, le Kentuckien rentre chez lui; mais ce n’est pas pour longtemps; dès qu’il s’est un peu reposé, dés qu’il a fait son repas avec le gibier qu’il vient de rapporter, il repart à la tombée de la nuit. Il va chasser à la torche ou, comme il dit, à la /«-
* Récits d’un vicit.u chasseur, 2' édit. Paris. Ilacliettc. in-16. 'Dans ta Bibliothèque des chemins de fer.)
lOUCK ET ADIŒSSE.
mière des forêts. Il a d’abord fait ramasser une grande quantité de pommes de pin ;,son fds ou son domestique, qui l’accompagne, porte une vieille, poêle à frire mise au rebut, et les voilà partis à cheval. Ils pénètrent dans l’intérieur du bois, et quand ils sont parvenus à un endroit propice, ils allument, avec le briquet, le pin résineux ; la flamme jaillit et pétille dans la poêle. La forêt prend alors des teintes étranges et fantastiques. Les objets les plus rapprochés s’illuminent aux lueurs de cette torche originale, tandis que plus loin les profondeurs du bois sont plongées dans une obscurité profonde.
Le chasseur s’avance et ne tarde pas à voir resplendir en face de lui deux points lumineux; ce sont les yeux d’un daim ou d’un loup qui renvoient la lumière projetée aussi parfaitement que le ferait un réflecteur à double lentille. L’animal, étonné de ces feux blafards surgissant tout à coup dans l’ombre, s’arrête comme pétrifié; l’étranger, qui n’est pas habitué à l’existence des pionniers, à la vie d’aventures dans le nouveau monde, ne peut réprimer un certain saisissement à la vue de ces deux yeux qui flamboient à travers la nuit. Mais le Kentuckien u’est pas sentimental; d’ailleurs il est fait à ce spectacle, et sans sourciller il envoie son plomb à l’animal, n’importe lequel, posté devant lui. Parfois, il se trouve que c’est un loup; d’autres fois, c’est une pauvre vache oiPhien un cheval égarés qui tombent sous la balle aveugle du chasseur. Ce dernier poursuit sa course farouche, comme le chasseur des ballades allemandes, et quand la battue est favorable, il revient au point du jour, avec une douzaine de daims.
L’habitant des forêts kentuckiennes se livre encore à d’autres exercices nocturnes pour montrer son adresse; mais ici du moins, il n’a aucun danger à courir, aucune fatigue à craindre. Quelquefois, le soir, en approchant d’un village ou d’un campement, vous entendez un. km
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de file ; ce sont des jeunes gens qui s’amusent à moucher la chandelle. Sur la lisière du bois, brûle un luminaire, qui dans ce milieu produit le plus singulier effet du monde; on croirait à une offrande consacrée, par des païens, à la déesse de la nuit. Une douzaine de grands et forts gaillards, armés de carabines, se tiennent à cinquante pas de là. Près du but veille un homme qui a charge de vestale, car il doit rallumer le feu violemment éteint, remplacer le luminaire coupé en deux et, en général, surveiller le résultat des coups. On voit, parmi les Kentuckiens, quantité de tireurs qui mouchent la chandelle sans l’éteindre. On en voit, il est vrai, de moins adroits, qui ne touchent ni la chandelle ni la mèche. Les premiers sont salués par de bruyants hourras, les autres par des éclats de rire. « J’en ai vu un qui était particulièrement habile, dit le célèbre naturaliste Auduboii ‘ ; sur six coups, il mouchait trois fois la chandelle, et du reste, ou bien il l’éteignait, ou bien il la coupait immédiatement au-dessous de la flamme. »
Mais ce ne sont pas les seuls jeux d’adresse des jeunes gens du Kentucky. Us ont un divertissement familier qui s’appelle enfoncer le clou; c’est en plein jour et uon plus pendant la nuit ou la soirée, que cet exercice se pratique. Le but se fixe à une cinquantaine de pas; c’est un bouclier planté en terre, au centre duquel on enfonce un clou de grosseur convenable. Les tireurs s’avancent à tour de rôle, mettent une balle dàns la paume de leur main et la recouvrent d’une couche de poudre; cette quantité suffit pour une distance moindre que cent pas. Frapper près du clou dénote une adresse fort ordinaire ; le toucher de manière à le fausser est déjà mieux : mais il n’y a que le coup frappé droit sur la tête, qui compte pour quelque
* Scène* de la nature dan* les Etats -Un!* et le nordde l' Amérique, trad. par E. Bazin, avec notes. Paris, 1857, 2 vol. in-8.
FORCE ET ADRESSE
(îhose. 11 n’est pas rare de voir un tireur sur trois, exécuter ce tour d’adresse, et souvent il faut deux clous pour une demi-douzaine d’individus. La lutte continue ensuite à l’exclusion de ceux qui n’ont pas atteint le clou à la tète; après cette épreuve, on fait une nouvelle épuration; à la fin, il ne reste que les deux plus forts tireui’s de la société, qui se disputent l’honneur de la victoire.
Mais le tour le plus surprenant, est celui qu’Audubon vit exécuter par un de ces hardis pionniers qui, les premiers, explorèrent, les vastes prairies du Kentucky, le hardi chasseur Daniel Boon. Laissons parler la plume si pittoresque d’Auduhon : « Nous faisions route de compagnie, dit-il, et nous côtoyions les rochers qui bordent la rivière Kentucky, lorsqu’au bout d’un certain temps, nous atteignîmes un terrain plat que couvrait une forêt de noyers et de chênes. Gomme la glandée en général avait donné cette année-là, on voyait des écureuils gambadant sur chaque arbre autour de nous.
« Mon compagnon, homme grand, robuste, aux formes athlétiques, n’ayant qu’une grossière blouse de chasseur, mais chaussé de forts mocassins, portait une longue et pesante carabine, qui, disait-il tout en la chargeant, n’avait jamais manqué, dans un de ses essais précédents, et qui certainement, ne se conduirait pas plus mal dans la présente occasion, où il se faisait gloire de me montrer ce dont il était capable. Le canon fut nettoyé, la poudre mesurée, la balle dûment empaquetée dans un morceau de toile, et la charge chassée en place à l’aide d’une baguette de noyer blanc.
« Les écureuils étaient si nombreux, qu’il n’était nullement besoin de courir après. Sans bouger de place, Boon ajusta l’un de ces animaux qui, nous ayant aperçus, s’était blotti contre une branche à environ 50 pas de nous, et me recommanda de bien l’cmarquer l’eiîdroit où frap-