MOEURS ET HABITAT
On peut dire de la grande majorité des Reptiles que ce sont des animaux terrestres; les Tortues, qui se plaisent dans les cours d’eau, abordent fréquemment sur la rive; il en est de même des Crocodiles et des Varans aquatiques; bien qu’habitant les côtes, l’'Amblyrrhynque desîles Galapagos passe une partie de son existence à lerre; seuls les Serpents marins et les Tortues du groupe des Chélones habitent les eaux salées, et encore les Tortues viennent-elles effectuer leur ponte sur le rivage ; les Serpents de mer et les Chélones sont les seuls Reptiles conformés en vue d’une existence exclusivement aquatique.
Les Reptiles étant des arimaux à sang froid, ou plutôt à température variable, recherchent la chaleur; ils sont plus particulièrement abondants dans les régions tropicales et intertropicales. C’est dans les grandes forêts du Brésil et dans les savanes noyées des Guyanes que se trouve le géant des Serpents, l'Eunecte murin; c’est au milieu des inextricables fourrés qui bordent l’'Orénoque et l’Amazone que chassent les grands Boas, les Bothrops au poison mortel, le Lachesis muet, le plus redoutable peut-être des Serpents venimeux, etles nombreuses Elaps, aux formes élégantes, au corps cerclé de noir et de rouge, d’autant plus dangereuses, malgré leur faible taille, qu’elles ressemblent à s’y méprendre à d’inoffensives couleuvres; sur les arbres élevés, aux bourgeons savoureux, aux troncs entrelacés de mille lianes, aux branches couvertes des étranges Orchidées, se liennent dans les forêts vierges, les {guanes, au dos dentelé en scie, et dont la couleur s’harmonise à merveille avec le milieu qui les entoure, et leur permet d'échapper à leurs nombreux et implacables ennemis; le Naja, au cou dilatable, les Bungares qui se cachent pendaat le jour, le Trimeresure ophiophage, qui attaque tous les êtres, y compris l’homme, les étranges Dragons (fig. 50) qui peuvent voler d’une branche à l’autre, habitent les jungles de l'Inde; duns les îles de la Sonde, nous trouvons les Acrochordes, serpents aqualiques au corps recouvert d'écailles ressemblant à des tubercules euchâssés
dans la peau, les veris Bothrops guettant dans la mousse l’animal qu’ils frapperont de leur dent meurtrière, c’est dans les parties les plus chaudes de l'Australie, au milieu de ses déserts de cailloux que vivent les Acahthophis au rapide poison, les Alecto et les Furines, ressemblant à d’innocents Serpents, et l'étrange Moloch au corps tout hérissé de piquants; dans les mers intertropicales grouillent les Serpents marins, tous venimeux, les Aipysures, les Platures, les Pelamydes, les Hydrophis; au Gabon nous verrons les grandes Vipères dont la couleur se confond avec celle du sable dans lequel elles se tiennent à demi enterrées, les Pythons se balançant aux arbres, les Dendraspis, grands serpents venimeux enroulés autour des branches, les Crocodiles, toujours en quête d’une nouvelle proie; le terrible Fer de lance est particulier aux Antilles; dans les parties les plus chaudes des États-Unis et du Mexique sont les Crotales qui, par leur bruit de grelot, glacent d’effroi tous les animaux qui les entourent (fig. 51), les Trigonocéphales, dont le venin est tout aussi dangereux que celui des Serpents à sonnette, et ces mille Sauriens, les Scélopores, les Agames, les Tropidolépides, les Laimanctes, dont les brillantes couleurs ne le cèdent en rien à celles des Oiseaux les plus richement ornés.
À mesure que l’on s'éloigne des tropiques, les Reptiles diminuent en nombre et en grandeur; leurs teintes deviennent plus ternes et le terrible poison dont certains d’entre eux sont armés perd de sa puissance. La chaleur est une condition essentielle à la vie des Reptiles, on peut dire en principe que plus une contrée est chaude, plus le nombre de ces animaux est grand; que plus une contrée est froide, moins on y trouve de Reptiles.
| Le cercle polaire n’est franchi que par un très petit
nombre d'espèces, la Couleuvre à collier, la Vipère berus, le Lézard vivipare (fig. 52). Dans les Alpes, quelques espèces, telles que la Couleuvre à collier et la Berus, peuvent s'élever jusqu’à l'altitude de 1800 mètres; dans les Andes, Castelnau a trouvé des Serpents à plus de 2000 mètres au-dessus du ni-
Fig. 51. — Serpent à sonnette.
veau de la mer; Schlaginweight a recueilli des Reptiles à 4660 mètres de hauteur dans la chaîne de l'Himalaya. Cette dernière altitude paraît être, dans les pays chauds, la limite extrême à laquelle arrivent les Reptiles. Certaines espèces, dont l’aire d'habitation est assez étendue, présentent souvent, vers le sud, une taille plus considérable et une plus grande richesse de coloris, de telle sorte qu’il est parfois assez difficile de reconnaître les deux variétés comme appartenant à une seule et même espèce.
Les Reptiles prospèrent avant tout dans un climat chaud et humide, ce qui fait qu’ils sont particulièrement abondants dans les forêts vierges des parties tropicales et intertropicales du Nouveau Monde (fig. 1, p. 1), de l’Inde, de la presqu'ile Indo- Chinoise et de la Malaïsie ; là ils vivent entre les racines et les broussailles, le long des troncs, au milieu des branches des arbres. Dans un même groupe, dans celui des Geckotiens (fig. 53), par exemple, on peut avoir des animaux diurnes, et alors dans ce cas parés de brillantes couleurs, ou nocturnes, à la hivree terne et grisâtre. Certains Serpents, les Elaps par exemple (fig. 54), ne sortent qu’à la nuit tombante, d’autres chassent en plein soleil. Quelques espèces vivent exclusivement dans des régions sèches, sablorineuses ou rocheuses ; on trouve dans les déserts des Lézards et des Serpents en des localités qui semblent leur offrir à peine les moyens d’existences Des reptiles fuient la très grande chaleur, d’autres
vivent, au contraire, tels que les Ervx, les Cérastes, enterrés dans le sable brûlant de l'Afrique, sous les rayons d’un soleil torride. L’habitat des Reptiles est en un mot, infini, comme les formes de ces animaux.
Tous les Reptiles sont attachés plus ou moins à la même localité, aucun d’euxn’émigrant à proprement parler. Les Tortues de mer font cependant exception ; elles sont voyageuses par excellence et se trouvent souvent répandues sur un espace considérable. La même espèce de Serpent de mer peut être recueillie aux îles Hawaï, à la Nouvelle-Calédonie, dans le nord de l'Australie, sur les côtes des Philippines. Les conditions de vie sont sensiblement identiques lorsque la latitude n’est pas trop diférente, les animaux marins ont, du reste, une extension géographique beaucoup plus considérable que les animaux terrestres; la faune ichthyologique est uniforme dans l'Océan Indien et dans le Pacifique ; il en est de même, en grande partie, pour la faune des animaux inférieurs. Les plus voyageurs, peut-être, des Reptiles, malgré la lourdeur de leur allure, les Tortues, se répandent fréquemment dans une certaine région fluviale, d'où elles peuvent bien passer dans les eaux avoisinantes ; mais si, entre le fleuve qu’elles habitent et un autre cours d’eau même voisin, existe une bande de terre un peu large, leur propagation se trouve arrêtée par cet obstacle pour elles infranchissable. Pour les espèces qui vivent exclusivement à terre, le plus étroit bras de mer suffit pour empêcher
YITALITÉ 21
Puis Æ
dose merntes
Fig. 52. — Lézard vivipare,
absolument leur extension. On peut cependant rencontrer les mêmes espèces dans des contrées assez éloignées les unes des autres et séparées de tous côtés, isolées par la mer; il faut en ce cas admeltre forcément la réunion de ces îles, soit entre elles, soit à une terre disparue, à une époque géologique relativement rapprochée de nous.
Vitalité. — Les mouvements indépendants de la volonté nous paraissent s’effectuer chez les Reptiles dans des conditions assez différentes de ce que nous voyons pour les Vertébrés plus élevés dans l’échelle des êtres. La respiration est plus que chez ces derniers sous l'influence de la volonté ; elle est moins parfaite, ce qui dépend certainement de l’élat d’infériorité dans lequel se trouve toujours l’appareil central de la circulation. Tous les Reptiles respirent fort lentement et peuvent se passer d'air nouveau pendant un temps souvent fort long, de telle sorte qu'ils résistent longtemps à l’asphyxie. Ils aspirent souvent de manière à remplir complètement leurs vasles cavités respiratoires et à emmagasiner l'air dans la partie postérieure du poumon; ils évacuent ensuite ayec beaucoup de lenteur l'air inspiré.
Le cœur n’envoie, ainsi que nous l'avons dit, qu'une faible partie du sang aux poumons chargés de le vivifier; le sang oxygéné se mêle abondamment à celui qui a déjà servi à la nutrition et qui est chargé d’acide carbonique, et dès lors, dans les circonstances normales, n’élève guère lachaleur du corpsau-dessus de celle du milieu ambiant. Ilen
résulte un défaut de sensibilité en rapport avec une vitalité extraordinairement tenace. On a beaucoup de peine à tuer les Tortues ; on en voit rester près d’un mois en vie après qu’on leur a hermétiquement fermé la bouche et les orifices respiratoires externes; ; des Lézards plongés dans l'alcool ne meurent qu’au bout d’un temps souvent assez long. Boyle rapporte qu'ayant placé une Vipère sous la cloche pneumatique de la machine il fit le vide; le corps et le cou de l'animal se dilatèrent, la bouche s’ouvrit largement, le larynx s’avança jusqu’au bord du maxillaire inférieur et la langue fut projetée en avant ; une demi-heure après le début de l'expérience la pauvre bête vivait encore, mais peu de temps après elle tomba dans un état de mort apparente; au bout de 23 heures on laissa rentrer de l'air; la Vipère ferma alors la bouche et fil quelques mouvements. Une Couleuvre est restée dans le vide pendant plus de onze heures. D’autres expériences ont fourni des résultats analogues. Des Torlues auxquelles on avait coupé la tête agitaient leurs membres plusieurs jours après celte mutilation, onze jours, dit-on. On raconte qu'une Tortue à laquelle on avait scié le plastron, enlevé le cœur et les intestins, se retourna d’elle-même et chercha à ramper quelque temps. La tête d’un Crotale ou d'une Vipère détachée complètement du tronc cherche à mordre; la queue d'un Lézard brisée au ras des membres postérieurs frétille pendant longtemps, et c’est un fait connu delous que les tronçons d’un Serpent coupé en plusieurs morceaux rampent et s’agitent. Duméril et Bibron ont
vu des Serpents privés de leur tête et dépouillés de leur peau, depuis quelques jours, et maintenus humides, produire encore des mouvements pendant des semaines entières; ils rapportent également qu'une Tortue terrestre du poids de 40 kilogrammes, morte depuis quelques jours, dont le cou était tombé dans cette sorte de flaccidité, suite de la raideur qui survient après la mort, dont les veux en particulier avaient la cornée desséchée, manifestait des mouvements par la contraction et la rétraction des membres, toutes les fois qu’on stimulait, en les piquant, les muscles des pattes postérieures. Toutes ces expériences démontrent que les muscles des Reptiles conservent leur irritabilité propre plus longtemps encore que ceux des Poissons; elles démontrent, en outre, que chez ceux dont il s’agit l’encéphale et la moelle épinière n’influent pas sur l’activité du corps dans la même mesure que chez les Vertébrés supérieurs.
À celte propriété se rattache l'étrange faculté de restauration des parties dont jouissent beaucoup de Reptiles. « L’observation a été faite de tout temps; ona reconnu que chez les Lézards, les Scinques et les Orvets, qui sont sujets à perdre la queue, soit en totalité, soit en partie, celte portion du corps paraît renaître et se reformer peu à peu, de manière à ce que cette mutilation semble disparaître complètement. On trouve ce fait consigné chez les anciens auteurs; mais ce n’est que dans ces derniers temps qu’on a suivi avec exaclitude tous les détails de la reproduction, uon seulement de la queue, mais encore des membres qui se sont complètement réintégréssous les yeux des observateurs. Blumenbach a répété l’expérience du fait indiqué par Pline, en détruisant avec une pointe de fer les yeux du Lézard vert, et en plaçant cet animal dans un vase de terre qu’il a ensuite déposé dans la terre humide ; et, au bout de très peu de temps, les yeux ont été tout à fait reproduits. Des Lézards et des Scinques, dont la queue avait été cassée accidentellement et reproduite, comme il était facile de le reconnaître à la forme particulière et à la couleur de leurs plaques écailleuses, ont été disséquées, et l'anatomie a montré que dans le squelette les vertèbres avaient été remplacées par des substances cartilagineuses qui ne reprennent jamais complètement là nature ni la solidité des os. Quelques-uns de ces animaux offraient, au lieu de la queue primitive qu'ils avaient eue d'abord, une queue double dont les pointes semblaient se rapprocher comme les branches d’une pince... Dans toutes les expériences faites, on a observé que la régénération était favorisée par la chaleur et retardée au contraire par le froid (1). »
Facultés psychiques. — De tout ce que nous avons dit on peut, a priori, prévoir que les facultés
(1) Duméril et Bibron, Zrpétologie générale, t. 1, p. 206.
psychiques des Reptiles doivent être fort peu développées, aussi les manifestations intellectuelles présentées par ces animaux sont-elles à peu près nulles. Une bêle douée d’un cerveau si peu développé, chez laquelle l’encéphale reçoit relativement si peu de sang vivifiant, ne saurait posséder à un très haut degré les facultés que nous désignons sous le nom d'intelligence ; leur instinct est même bien au-dessous de ce que nous voyons chez beaucoup d'animaux placés bien plus bas dans la série, chez les Insectes, par exemple. Les facullés psychiques, sans être directement proportionnelles au poids et au volume du cerveau, sont toutefois dans quelques rapports avec eux. Chez l’homme le poids de la masse encéphalique est d'environ la quarantième partie du poids total du corps; chez la Tortue, qui est cependant un Reptile de rang élevé, le cerveau ne fait que la 18502 partie du poids du corps. Un certain sens des localités, une connaissance de l’utile et du nuisible, et enfin la passion sensorielle, toutes choses qui relèvent bien plutôt de l'instinct que de l'intelligence, existent seules chez les Repliles; ainsi que le faisait Buffon accordant aux animaux la conscience de leur existence actuelle, on pourrait presque refuser aux Reptiles la pensée, la féflexion, la mémaÿre ou conscience de l'existence passée, et les facultés de comparer des sensations ou d’avoir des idées (1); le grand Descartes aurait certainement fait des Reptiles rapaces d’inconscientes machines, « en leur ôtant tout sentiment et toute connaissance » ainsi que le remarque le P. Daniel (2).
Quoi qu’il en soit, c’est à peine si l’on perçoit des lueurs d'intelligence chez les Reptiles ; quelques animaux tenus en captivité deviennent craintifs ou méchants lorsqu'ils ont été frappés par les personnes chargées de les soigner, ce qui semblerait indiquer une certaine réflexion. Nous avons vu des Alligators et des Crocodiles arriver au bruit produit par le claquement de la langue sur le palais, bruit qu'ils étaient habitués à entendre lorsqu'on leur donnait à manger; certains Sauriens, le Varan à deux bandes, entre autres, accourir d’un bout de la cage dans lequel il était enfermé, lorsque l’on faisait semblant d'introduire la clef dans la serrure; certaines Couleuvres, après avoir sans doute reconnu à leurs dépens l’inutilité de leurs efforts, ne plus se jeter contre les vitres qui les séparaient du public. Sont-ce là des signes d’intelligence ? nous n’oserions l’affirmer. L'intelligence est si peu développée chez le Serpent, si elle existe. même, que les Venimeux mordent la proie morte qu'on leur présente et se mettent immédiatement sur la défensive, absolument comme s'ils avaient affaire à un ennemi ; ceux qui ont l'habitude d'enrouler leur proie pour l’étouffer l’enroulent, qu’elle
(1) Buffon, Discours sur la nature des animaux, t. IV. (2) P. Daniel, Suite du voyage du monde de Descartes; Lettres
| première touchant la connaissance des bêtes, p. 3.
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