‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 190 sur 276 · A SONNETTE · texte numérisé non relu

A SONNETTE

placés par d’autres. A l’époque de la mort, après une captivité de quatorze années, il y en avait encore précisément 41, quoique l'animal se soit allongé de quatre pouces.

« Il est évident, d'aprs cela, que le développement de la sonnette est irrégulier, et que le nombre de pièces dont elle se compose ne peut servir à la détermination de l’âge. »

« Lorsque, écrit Geyer, on considère la sonnette du Crotale comme un prolongement de la colonne vertébrale, l'accroissement de celle-ci paraît uniquement dépendre de la nourriture et de l’état de santé de l’animal, son accroissement peut être interrompu dans certainescirconstances ou au contraire accéléré dans d’autres, mais il est impossible de fixer un temps précis pour cela. Des Serpents à son-

| nette que je supposais, à leur taille, être âgés

d'environ 5 à 6 ans, n'avaient encore qu’une seule pièce caudale et ne pouvaient produire aucun bruit. À en juger par cette observation, un Crotale long de 2 mètres et muni de41 pièces caudales devrait être âgé de 60 à 70 ans. »

Il est un fait certain, c’est qu'aujourd'hui encore nous ne sommes pas plus renseignés sur l'usage de la sonnetle du Crotale que sur les circonstances qui hâtent ou retardent son développement.

Distribution géographique. — D'après les recherches de Cope, les Serpents à sonnette comprendraient 17 espèces, 14 faisant partie du genre Caudisona (Crotale proprement dit) et 3 du genre Crotalus (Crotalophore); Jan n’admet que 6 espèces, nombre notablement différent, on le voit.

Quoi qu'il en soit, les Crotales sont exclusivement américains ; si on admet la manière de voir de Cope, on remarquera que le sud des États-Unis, la Caroline du Sud, Texas, le sud de la Californie, le Nouveau-Mexique, le Nébraska, l’Orégon sont la véritable patrie des Crotales, car on y trouve jusqu’à 12 espèces ; 2 espèces sont cantonnées au Mexique, 1 dans l'Amérique centrale, tandis que le Boiquia est plus méridional encore, et vit dans le nord du Brésil et aux Guyanes. En comparant entre elles les espèces, telles que Jan les comprend, nous arriverions aux mêmes Conclusions générales, à savoir qne les Serpents à sonnette sont particulièrement abondants dans la partie sud des États-Unis.

Mœurs, habitudes, régime. — Les Crotales habilent de préférence les endroits arides, sablonneux ou pierreux, surtout ceux qui sont

LE DURISSE.

couverts de broussailles basses ; ils se tiennent le pius souvent non loin de l’eau, enroulés sur eux-mêmes, ils sont lents et ne mordent guère que lorsqu'on les attaque; nous ferons plus

amplement connaître leurs habitudes, en décrivant les principales espèces.

LE DURISSE. — CROTALUS DURISSUS.

Klapperschlange.

Caractères. — Le Crotale durisse (Caudi-

sona durissa, Crotalus durissus, concolor, melanurus, mecicanus, triseriatus, lucifer, Uracrotalus durissus, Uropsophis triseriatus) fait partie du genre Crotale proprement dit, c'est-à-dire que le dessus de la tête est recouvert d’écailles carénées, sans écusson central; on ne voit qu’une seule paire de lames sur le devant du museau: les plaques latérales supérieures, qui sont larges, forment une double rangée.

Quant à la coloration, il est difficile de l’indi- ‘quer d’une manière générale, ear elle varie à ce point que la plupart des individus pourraient donner lieu à une description séparée. Le plus ordinairement cependant la couleur fondamentale de la face supérieure du corps est d’un gris terreux ou d’un brun gris sombre, relevé par des bandes transversales irrégulières de couleur jaunâtre, brunâtre ounoirâtre ; ces bandes sont le plus souvent obliques et se réunissent en angle pour former des chevrons. Chez beaucoup d'individus la queue est noirâtre. Le ventre est d’un blanc jaunâtre

avec de petits points noirs, ou de couleur | | il n’est pas tombé de rosée, on peut être

jaune paille avec des taches brunâtres de forme irrégulière. Très souvent une bande noire part de l'angle de l'œil et se dirige sur le côté du <ou.

La longueur parvient rarement à 1,80, les individus de 1,20 de long sont déjà une rareté. La femelle paraît arriver à une plus grande taille que le mâle.

Distribution géographique. — Le Crotale durisse est de tous les Serpénts à sonnette celui dont la zone d’habitalion est la plus étendue; elle s'étend en effet depuis le golfe du Mexique jusque vers le 46° degré. Kalm

a vu celte espèce dans les environs du lac |

Champlain, et Holbrook en a reçu des exemplaires venant de la rivière Rouge ; elle a été trouvée près du Mississipi au 40° degré de latitude ; d’après des exemplaires conservés à Pise, Jan la signale dans la Nouvelle-Angleterre.

« On peut dire, écrit Geyer, que le Durisse

n’est pas chez lui là où cesse la culture du maïs, car alors les gelées sont trop fréquentes. Dans les dix premières années de ce siècle, cet animal était si commun dans toutes les régions non cultivées que deux hommes, qui faisaient leur métier de chasser le Serpent à sonnette pour en retirer la graisse, purent, dans l’espace de trois jours, en tuer 1104. On attribue l’heureuse et constante diminution de ces reptiles à l'extension de la culture et à l'augmentation des porcs. »

Mœurs, habitudes, régime. — « L'habitat favori du Durisse, continue Geyer, sont les endroits où les collines rocheuses, incultes et bien exposées au soleil, sont coupées par des

vallées fertiles, gazonnées, dans lesquelles coulent des cours d’eau ou se trouvent des sources.

Cet animal se rencontre là où une rosée abondante et tombant régulièrement rafraîchit les

| larges plateaux, et non ailleurs. Le Durisse

est un animal très impressionné par les moindres variations de température, les moindres modifications atmosphériques, et il change de place pendant le jour pour ainsi dire d'heure en heure. Dans une belle et claire matinée d'une chaude journée on le voit se baigner dans la rosée, puis, le long d’un sentier ou sur un large rocher, choisir une place bien exposée aux chauds rayons du soleil; il se sèche et se chauffe avec plaisir. Plus tard dans la journée, alors que la chaleur est plus forte, il se choisit un endroit ombragé et gazonné, mais il ne s’écarte cependant jamais beaucoup des places ensoleillées. Si pendant plusieurs nuits

certain de trouver le Crotale au bord des flaques d’eau, près des sources, dans le voisinage des rivières; il ne va cependant à l’eau que pour chasser. Cet animal est fort sensible à la pluie.

« Son repaire varie, suivant qu'il habite une contrée sauvage ou une région cultivée. Ici il habite des terriers abandonnés, là des cavités dont il a su s’emparer de vive force; c’est ainsi qu'il s’'introduit dans les cavités creusées par les chiens de prairie, les écureuils terrestres, les rats, les souris et parfois les hirondelles de rivage et certains oiseaux nocturnes. Le Durisse sait parfaitement se creuser un repaire dans le sable ou dans la terre molle, à l’aide de sa tête revètue d'écailles dures, surtout lorsqu'il n’a qu'à élargir un trou déjà fait. Sur une pente légèrement ombragée et formée de grès tendre, le long de la rivière

Morne, dans l'Etat actuel d'Iowa, nous vimes des quantités de Crotales qui s'étaient logés dans des trous d’hirondelles, trous qu'ils avaient élargis.

«Au voisinage des habitations, le Durisse ne se trouve jamais ou presque jamaisen masse, si ce n’est parfois vers la fin d'avril ou au commencement de mai. Le reptile se tient de préférence dans les fentes ou les fissures des rochers, dans les vieux murs, dans les creux d'arbres et sous les ramilles ; onena même rencontré sous des planches, dans des trous de rats.

« Dans le nord des États-Unis, on voit, pendant les beaux jours, sortir le Crotale de sa retraite encore au mois d'octobre. Bientôt cependant le reptile est saisi par le froid et cherche alors à se garantir des rigueurs de l'hiver ; pour cela il se retire dans son terrier, ayant eu bien soin auparavant de se remplir l'estomac. »

Holbrook donne également sur les mœurs du Serpent à sonnette des détails intéressants. D'après ce naturaliste, le Crotale se nourrit de jeunes lapins, d'écureuils, de rats et d’autres pelits mammifères. C’est un animal remarquablement lent et paresseux, qui attend patiemment qu’une proie se trouve à sa portée et qui n’attaque jamais que quand il est pressé par la faim, à moins cependant qu'il ne soit inquiété par des animaux passant tout près de lui. Le Crotale est un reptile essentiellement irritable, qui est presque toujours sur ses gardes ; il rapproche alors ses plis, se love, ainsi qu'on le dit en terme de marine, tient sa queue toute droile au milieu du cône formé et agite violemment ses grelots en signe de colère; la tête est en même temps repliée, ainsi que le montre fort bien la figure 332.

Il est remarquable que l’animal en question n’attaque jamais si d'avance il n’est enroulé

sur lui-même, aussi peut-il être approché | | avoir mué,

sans danger quand il a quitté celte position;

LE DURISSE.

c’est, du reste, avec une grande rapidité que |

le Crotale se remet sur la défensive.

Audubon, qui a décrit avec tant de détails et d’une manière si charmante les animaux des États-Unis, écrit ce qui suit: « Je me trouvais une fois avec plusieurs de mes amis en train de chasser le canard pendant l'hiver.

Pour préparer notre repas de midi nous nous installâmes sur le bord d'un lac ; un de nous alluma le feu, tandis qu'un autre plumait un des oiseaux tués le malin. Un de nos compa-

gnons, ayant besoin d’une pierre, fit rouler un bloc de rocher et découvrit dessous un gros Serpent à sonnette enroulé et engourdi ; il était raide comme un bâton, aussi, voulant le rapporter, le fis-je mettre dans l’étui de carabine que je portais sur le dos. Tandis que notre canard, fixé sur une fourche en bois, était en train de rôtir devant le feu, je sentis que quelque chose bougeait derrière moi.

Je pensai alors au dangereux animal que j'avais capturé et priai un de mes camarades de voir s'il en était ainsi; celui-ci jeta rapidement l’étui loin de nous. A la chaleur du foyer, le Serpent s'était réveillé ; il sortit en rampant, se prépara à l'attaque et agita sa sonnette. Comme le reptile se trouvait loin du feu, je pensai que le froid le rendrait bientôt plus calme; c’est, en effet, ce qui arriva, car notre canard n'était pas encore rôti, que le Crotale cessa de sonner et chercha un abri; quelques instants après il était tout aussi engourdi qu'auparavant. Nous emportâmes le Serpent à la maison et le réveillàmes plusieurs fois de son engourdissement en le plaçant près du feu. »

Palissot de Beauvois raconte un fait semblable. « Le Serpent à sonnelte, dit-il, prend de préférence ses quartiers d'hiver dans le voisinage des sources. Nous fouillâmes plusieurs retraites situées au bord de la rivière Maurice: un trajet tortueux courait vers une espèce de chambre qui se trouvait à une distance de deux ou trois mètres de l’entrée ; là reposaient à côté les uns des autres plusieurs Serpents, sans faire le moindre mouvemeni.

Notre guide nous mena vers un marais qui était recouvert par environ trente centimètres de sphaignes; la surface de la mousse était endurcie par la gelée, mais sous cette surface nous trouvàmes plusieurs Serpents à sonnette qui rampaient lentement sur le fond non congelé et humide. Les Crotales se cachent après un peu avant l'équinoxe d’automne, et ne reparaissent que vers l’équinoxe de printemps. »

Le Crotale vit en société, et voici à ce propos

ce que rapporte Geyer : « Au retour d'un

voyage entrepris dans le but de faire des coilections d'histoire nalurelle, j'arrivai, le 22 août, au pied d'une haute montagne arrosée par le Spokan aux eaux mugissantes. Je me décidai à passer la nuit dans une prairie entourée de broussailles. J'allai immédiatement à la rivière pour me désaltérer et fus attaqué

LE DURISSE.

par un gros Serpent à sonnette que je tuai immédiatement. Lorsque plus tard je soupai, j'entendis un grand tumulte; un mulet que j'avais attaché pour la nuit dans notre voisinage était excessivement inquiet; je n'abandonnai cependant pas mon repas et pris seulement mon verre pour puiser de l’eau à la rivière qui était tout proche.

« Le tumulte que j'avais entendu se rapprochaïit et pouvait se comparer au bruit qui se produit lorsque l’on traîne sur le solune perche ou un bâton. Sitôt que j’eus traversé la prairie et que je fus sur la rive élevée d'environ un mètre au-dessus de la surface du gravier, j'aperçus une quantité innombrable de Serpents à sonnette, rampant sur la surface caillouteuse. Il faisait clair de lune et je voyais parfaitement comment ils rampaient les uns audessus des autres, se coupant dans tous les sens, principalement au voisinage de gros blocs de granit qui gisaient çà et là et autour desquels ils faisaient entendre un bruit de crécelle continuel; le tumulte était encore augmenté par le bruit que faisait le corps de ces animaux frottant contre le gravier caillouteux; le vacarme était insupportable. Saisidecrainte, je revins vers mon campement, avivai mon feu et m’enveloppai dans ma couverture delaine; je craignais qu'il ne prit fantaisie à mes dangereux voisins de venir vers le feu et de m'attaquer. Le bruit dura jusque vers dix heures et cessa peu à peu. Je me couchai et m'endormis. Aussitôt que le jour eut paru, je sellai mon mulet et me dirigeai vers la rive où la veille au soir j'avais vu tant de Serpents. La place était absolument vide. Pensant alorsque les animaux avaient pu se cacher sous les blocs de granit, je me fis un levier et levai ces blocs; ce fut en vain, aucun d’eux n’abritait de Serpent. Quelques jours après celte aventure, j'eus le plaisir de rencontrer Macdonald au fort Colville. Lorsque je lui parlai de ce qui m'était arrivé, il m'assura, à mon grand étonnement, que le 21 août, c’est-à-dire un jour avant moi, il avait été témoin du même fait sur la rive de la Colombie. »

La plupart des voyageurs décrivent le Durisse comme un animal lent et paresseux, qui n’est dangereux que si on l’irrite. «Jamais, dit Beauvois, ce Serpent n’attaque de son plein gré des animaux dontil n’a pas besoin pour se nourrir; il ne mord jamais que s’il est excilé ou que si on veut s'en emparer. J'ai souvent passé très près de l’un d'eux, sans que jamais il ait ma-

nifesté la moindre intention de me mordre; l'animal, grâce au bruit de sa queue, vous avertit, du reste, toujours à temps, et tandis que jem'’éloignais sans précipitation, il ne bougeait pas, me laissant tout le temps de couper un bâton pour le tuer. »

Il est possible que les choses se passent ainsi dans certaines saisons ou dans certaines circonstances ; des observateurs également dignes de foi affirment cependant le contraire. «Le Serpent à sonnette, dit Geyer, est rapide

‘ dans son mouvement de progression et peut

se courber sans faire beaucoup d'efforts. C’est dans cette dernière action que ses mouvements paraissent être lents, mais si l’on considère le chemin qu’il parcourt dans l’espace d’une seconde, on voit qu'il se meut rapidement; lorsqu'il est en chasse, il se précipite sur sa proie avec une vitesse surprenante. C’est ainsi qu'un jour, au Missouri, je vis un Serpent à sonnette se précipiter d’un buisson sur une jeune poule et la prenant par l'aile l'emporter, rapide comme l'éclair, vers un rocher; sa course était telle que je pouvais à peine suivre l'animal. Une pierre lancée à point arrêta le reptile, qui enlaça la poule et ouvrit la gueule, comme tout prêt à la défense. Ayant cessé de bouger, le Crotale mordit la poule à la tête. Je jetai une seconde pierre; le Serpent Jâcha de nouveau sa victime qui se débattait, et s’enroula sur lui-même; je le tuaialors.

Une autre fois, dansle Mississipi, je fus témoin d’une chasse faite à l’écureuil terrestre et j'admirai, dans cette circonstance, la rapidité avec laquelle peut se mouvoir le Serpent à sonnette.»

Audubon s'exprime dans des termes identiques: «Le Serpent à sonnette, dit ce consciencieux observateur, chasse les écureuils gris qui fréquentent nos forêts etles prend sans aucune peine; il m'est arrivé d’avoir le plaisir d’assister à cette chasse. Dans le but d'observer un oiseau que je ne connaissais pas, je m'étais un jour assis dans la forêt; mon attention fut bientôt attirée par un bruit aigu se faisant entendre tout près de moi. Un écureuil gris sortait d'un taillis et, par d'énormes sauts, fuyait devant un Serpent à sonnelte qui se trouvait encore à près de six mètres derrière lui. Le Serpent glissait si rapidement sur le sol, que la distance qui le séparait du rongeur diminuait peu à peu. L'écureuil, ayant rencontré un arbre sur sa roule, grimpa rapidement jusqu’à la cime. Le Serpent suivit l'écureuil et,

LE DURISSE.

bien que moins agile que lui, n’en avança pas moins sûrement. Lorsque le Serpent ne fut plus éloigné que de quelques mètres de l’écureuil, celui-ci sauta sur une autre branche. Le Serpent le suivit en s’accrochant avec la partie postérieure de son corps. L'écureuil sautait avec une agilité extraordinaire de branche en branche ; il se glissa plusieurs fois dans des trous dont l'arbre était creusé, mais en sortit

bientôt, comme devinant que lereptile saurait | bien l’atteindre dans sa retraite. La pauvre |

bête, dans le but d'échapper à son cruel en-

nemi, sauta prestement sur le sol. Au même |

instant, le Serpent se laissa tomber tout près de l'endroit où l'écureuil lui-même avait touché terre. La chasse recommença plus acharnée que jamais et, avant que l’écureuil ait pu grimper sur un autre arbre, il était saisi par la tête; le Serpent l’enroula à ce point, que j'entendis l’écureuil crier de douleur. Le Serpent était si acharné qu'il ne parut pas me voir, bien que je me fusse approché de lui.

Après quelques instants, il relâcha ses plis, éleva sa tête à quelques centimètres au-dessus du sol, flaira l'animal comme pour bien s’assurer qu'il n'était plus en vie; ilse mit alors à avaler l’écureuil, en commençant par le train de derrière. »

Quelque confiance que l’on doive avoir dans les récits du savant observateur américain, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer qu'Audubon, dans cette circonstance, a dû prendre pour un Crotale une Couleuvre noire (Coryphodon constrictor). Tous les voyageurs, tous les observateurs sont unanimes pour refuser aux Serpents à sonnette la faculté de grimper aux arbres ; aucun Serpent venimeux n’étouffe sa proie; n'a-t-il pas, en effet, dans son appareil venimeux, un merveilleux et terrible moyen de défense et d’attaque ?

Bien que le Serpent à sonnette ne soit pas un animal aquatique, il ne craint cependant pas l’eau; Kalm l’a vu plusieurs fois franchir de petites rivières à la nage. « Le Serpent se gonfle alors, dit cetobservateur,et flotte comme une vessie ; il ne fait pas bon de l’attaquer alors, car il peut parfaitement sauter dans l’embarcation. »

La nourriture du Serpent à sonnette consiste en petits mammifères, en oiseaux et en batraciens, surtout des grenouilles. Kalm affirme qu'on a même trouvé le vison dans son estomac, mais il ajoute que le Serpent n’avale

qu’une parlie des gros animaux dont il vient de s'emparer, comme les lièvres et les écureuils, et que, couché, il attend que le morceau avalé soit digéré pour déglutir le reste. Cette assertion n’a pas besoin d’être réfutée.

Lorsqu'il s’agit d’un animal d’une certaine taille et qui pourrait fuir, le Crotale fait usage de son arme redoutable, mais lorsqu'il a affaire à une pelite proie, il ne se donne pas toujours la peine de l’empoisonner; il l'avale de suite, comme les Couleuvres, par exemple, le font pour les grenouilles.

Après un repas copieux, le Crotale exhale une odeur infecte, d’après, du moins, ce que prétendent plusieurs observateurs; d’autres, au contraire, nient absolument la chose. Lacépède dit que l’haleine empestée du Serpent trouble quelquefois les petits animaux dont il veut se saisir, pour les empêcher ainsi de s'échapper. Powell raconte qu’un jour il s’est approché d’une fosse dans laquelle au moins une centaine de Serpents à sonnette s'étaient réfugiés etqu’au bout de cinq minutes à peine,

| lui etses compagnons se sentirent incommodés

par la puanteur extrême que répandaient les Serpents, il se trouva très indisposé, eut des envies de vomir et n'échappa qu'à grand’peine au danger qui le menaçait. Ceci est certainement exagéré, mais il y a cependant quelque chose de vrai dans ce récit, car beaucoup d’animaux sentent en forêt le Serpent à sonnette et le montrent par des signes non équivoques.

| Les chevaux, entre autres, s’effarouchent subi-

tement, se mettent à hennir et à sauter de côté: lorsqu'ils passent à plusieurs mètres d’un Crotale, qu’ils ne voient probablement pas. « Si certains auteurs, écrit Geyer, ont pu nier que les Serpents à sonnette exhalent une odeur repoussante, je puis, quant à moi, affimer le contraire, bien que je n’aie pas l’odorat très délicat. L’odeur répandue par ces animaux dépend de ce qu'ils ont mangé. Si un Crotale a, par exemple, dévoré un écureuil, l'odeur répandue estinfecte ; il en est demême lorsque le Serpent a avalé un oiseau mort, car ilmange aussi bien une proie morte que vivante.» On doit avouer que sur des Crotales tenus en liberté, on ne sent pas cette odeur repoussante dont parlent beaucoup d’observateurs; de même que pour la plupart des Serpents, on perçoit seulement et assez souvent une odeur ammoniacale.

Beaucoup d’animaux craignent le Serpent à sonnette. Les chevaux et les bêtes à cornes

LE DURISSE.

Fig. 332. — Le Durisse (1/4 grand. nar.),

s’effrayent à sa vue et s’enfuient dès qu’ils l’aperçoivent. Les chiens mettent le Reptile en arrêt, mais se tiennent toujours, et prudemment, à une distance respectueuse. Les oiseaux poussent des cris d’anxiété à la vue du Crotale. « A une distance d'environ vingt pas de ma maison, rapporte Duden, je vis un Serpent à sonnette d'environ un mètre de long, qui s'était enroulé au pied d’un noyer et qui avait pris une attitude agressive contre mes chiens. Sa queue était constamment en mouvement et produisait un bruit semblable à celui que fait entendre un rémouleur, tandis qu'il dirigeait contre mes deux chiens sa gueule largement

ouverte et toute prête à mordre. Mes chiens |

regardaient l’animal menaçant avec une extrêème surprise et n’osaient s’en approcher, quoiqu'ils fussent braves et qu'ils ne craignissent pas de se mesurer avec des loups. Deux chats assistaient au spectacle; ils étaient également surpris d'étonnement. Je m’approchai pour défendre mes bêtes, mais le Serpent prit la fuite et continua son chemin. Les chiens le poursuivirent de loin pendant un instant, puis rentrèrent dans l'habitation. Je déchargeai un coup de fusil contre le Serpent et l’achevai à coups de bâton. Mes chiens et mes chats ne

voulurent pas plus s'approcher du cadavre du Reptile qu'ils n'avaient voulu l’attaquer lorsqu'il était vivant. »

Plusieurs observateurs ont bien affirmé que le Crotale a toujours l'habitude de sonner avant que de mordre; ceci n'est pas absolument exact. « Lorsque le Crotale, dit Geyer, rampe lentement, il traîne sa queue contre le

| sol; mais s’il est en fuite, il la relève tout en

faisant entendre un bruit strident; lorsqu'il poursuit une proie, il ne fait généralement entendre aucun bruit. Le bruit que fait entendre le grelot n’est pas celui d’une sonnette, mais bien plutôt celui d'une crecelle; dans les prairies du haut Missouri vivent de petites sauterelles qui, par leur vol, produisent un bruit semblable. Le Serpent à sonnette n’avertit pas toujours, mais seulement lorsqu'il est effrayé ou attaqué. »

Les Peaux-Rouges, d’après Kalm, prétendent que le Crotale ne sonne que s’il médite de faire quelque méchanceté. Autant que nous pouvons en juger, le bruit de crecelle est le signe d’une violente colère chez le Crotale; plusieurs autres Serpents manifestent, du reste, leur irritation par de violents mouvements de la queue.

Le Serpent à sonnette, en captivité aussi

bien qu’en liberté, est un animal excessive- |

ment irritable; le bruit du vent à travers les feuilles, la vue même lointaine de l'homme ou d'un animal suffisent pour l'irriter. Il se roule alors en spirale; dans l'intérieur du disque ainsi formé on distingue, et au centre, la tête et la queue, dans un état d'immobilité abso-

lue. Bientôt l'animal relève la tête à 20, à

30 centimètres au-dessus du sol, courbe le cou en forme d’S, soulève verticalement la queue, et c’est alors que l'on entend le bruit strident causé par le grelot; on a peine à distinguer les mouvements que le Crotale communique à sa queue tellement les mouvements continus en sont rapides. Tant que le Crotale se croit menacé, il reste dans la position que nous venons d'indiquer et continue à sonner.

S'éloigne-t-on du Serpent irrité, le bruit cesse peu à peu et s’affaiblit, pour reprendre avec plus de force lorsqu'on s'approche de nouveau.

« Au commencement du printemps, dit Audubon, les Serpents à sonnette, ayant mué, se montrent parés des plus brillantes couleurs et l’œil en feu. Le mâle et la femelle errent dans les places ensoleillées des grands bois, et s’enlacent lorsqu'ils se rencontrent, ils se réunissent les uns aux autres par vingt, par trente et davantage en une hideuse pelote. Alors toutes les têtes sont tournées dans toutes les directions, les gueules sont ouvertes etsifflent violemmer., tandis que les grelots font entendre leur simistre bruit. Ces animaux restent pendant plusieurs jours couchés à la même place et sans faire de mouvements. On s’exposerait aux plus grands dangers, si l’on s’approchait du groupe, car aussitôt qu’ils aperçoivent un ennemi, ces Serpents se détachent rapidement les uns des autres, et se jettent hardiment sur l’adversaire. »

Les œufs sont pondus au mois d’août, et les petits brisent l'enveloppe sous laquelle ils étaient enfermés, quelques minutes après l’éclosion, et cela sans que la mère s’en soucie nullement.

Quelques voyageurs prétendent que les Cro- |

tales avaleraient leur progéniture. D’après Palisot de Beauvais, ces reptiles recevraïent bien leurs petits dans leur bouche, mais pour les protéger en cas de danger. « Ayant aperçu de loin, dans un sentier, rapporte-t-il, un Poiqguwa ou Serpent à sonnette, je m'approchai le plus doucement possible; mais quelle ne

LE DURISSE.

fut pas ma surprise quand, au moment où j'avais levé le bras pour le frapper, je le vis s’agiter en faisant résonner ses grelols, au même moment ouvrir une large bouche et y recevoir

| cinq petits Serpents de la grosseur à peu près

d’un tuyau de plume ? Surpris de ce spectacle inaltendu, je me relirai de quelques pas et je me cachai derrière un arbre. Au bout de quelques minutes, l'animal se croyant, ainsi que sa progéniture, à l'abri de tout danger, ouvrit de nouveau sa bouche et en laissa sortir les pelits qui s’y étaient cachés. Je me montrai de nouveau; les petits rentrèrent dans leur retraite et la mère, emportant son précieux trésor, s’'échappa à la faveur des herbes dans lesquelles elle se cacha. Depuis, le voyageur Guillemard a observé le même fait; son observation est vraie ; on peut dire contre ce fait ce que l’on voudra. » Ce fait aurait cependant grand besoin d’être confirmé par de sérieuses observations, car il serait vraiment singulier que, seul parmi tous les Serpents, le Grotale

| eut des mœurs semblables.

L'observation faite par Geyer paraît être beaucoup plus sérieuse que celle de Beauvais. «Une seule fois, rapporte-t-il, j’ai eu l'occasion d'observer l’éclosion de jeunes Serpents à sonnette ; c'était pendant le mois d’août, dans une habitation abandonnée de Mormons, au Missouri. La mère se chauffait au soleil devant l'entrée de la hutte, et se campa sur le seuil à

| mon approche; j’aperçus alors un petit Ser- | pent à sonnette long d'environ 0,15. Je frap-

pai avec mon bâton sur le seuil et aussitôt la mère fit entendre son bruit de crécelle; au même moment je vis plusieurs petits, et après avoir détaché du seuil une grosse poutre je trouvai dessous une quarantaine d'œufs, dont presque tous étaient éclos. Les œufs avaient à peu près la grosseur d'un œuf de pigeon; leur couleur était cendrée. Les individus nouvellement éclos se mettaient déjà sur la défensive, et cherchaient à mordre. »

Certains voyageurs ont prétendu que le terrible Crotale se laisse charmer par la musique, et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici ce que dit Chateaubriand :

«Au mois de juin 1796, dit l'illustre écrivain, nous voyagions dans le haut Canada avec quelques familles sauvages de la nation des Onontaguès.

« Un jour que nous étions arrêtés dans une grande plaine, au bord de la rivière de Jénésie, un Serpent à sonnette entra dans notre

LE DURISSE.

camp. Il y avait parmi nous un Canadien qui | lorsqu'ils peuvent se rendre maître de ces rep-

jouait de la flûte ; il voulut nous divertir els’a- | tiles ils leur brisent la colonne vertébrale et

vança contre ce Serpent avec son arme d’une nouvelle espèce. A l’approche de son ennemi, le superbe Reptile se forme en spirale, aplatit sa tête, enfle ses joues, contracte ses lèvres, découvre ses dents empoisonnées et sa gueule sanglante ; sa double langue brandit comme deux flammes, ses yeux sont deux charbons,

, : | son corps gonflé de rage s’abaisse et se soulève

comme les soufflets d’une forge, sa peau dilatée devient terne et écailleuse, et sa queue, dont il sort un bruit sinistre, oscille avec tant

de rapidité, qu’elle ressemble à une légère |

vapeur.

« Alors le Canadien commence à jouer sur sa

flûte. Le Serpent fait un mouvement de sur- | prise et retire sa tête en arrière. À mesure |

qu'il est frappé de l'effet magique, ses yeux perdent leur âpreté, les vibrations de sa queue se ralentissent, et le bruit qu’elle fait enten-

dre s’affaiblit et meurt peu à peu. Moins per-

pendiculaires sur leur ligne spirale, les orbes du Serpent charmé par degrés s’élargissent et viennent tour à tour se poser sur la terre en cercles concentriques. Les nuances d’azur, de vert, de blanc et d'or reprennent leur éclat sur sa peau frémissante ; et, tournant légèrement la tête, il demeure immobile dans l’attitude de l’attention et du plaisir.

« Dans ce moment, le Canadien marche quelques pas en tirant de sa flûte des sons doux et monotones ; le Reptile baisse son cou nuancé, entr'ouvre avec sa tête les herbes fines, et se met à ramper sur les traces du musicien qui l’entraîne, s’arrêtant lorsqu'il

s'arrête, et recommençant à le suivre lorsqu'il |

commence à s'éloigner.

«Il fut ainsi conduit hors de notre camp, | au milieu d’une foule de spectateurs tant sau- |

vages qu'Européens, qui en croyaient à peine leurs yeux à cette merveille de la mélodie : il n’y eut qu'une seule voix dans l’assemblée pour qu'on laissât le merveilleux Serpent s’échapper. »

Ennemis du Crotale. — Le plus terrible ennemi du Crotale, c’est un hiver prolongé et rigoureux, surtout lorsqu'il est précoce et subit; les inondations prolongées, au printemps, ainsi que les fréquents et violents incendies qui désolent souvent les forêts, détruisent aussi chaque année un grand nombre de ces animaux.

On dit généralement que les porcs seuls ne craignent pas le Serpent à sonnette, et que

les dévorent.

De nombreuses observations ont confirmé l'utilité des porcs pour la destruction du Serpent à sonnette. « Aussilôt que le Crotale, dit Kalm, voit un porc, il prend aussitôt la fuite. Les cochons cherchent après les Serpenis à sonnette, suivent la trace de ces animaux, et sitôtqu'ils en aperçoivent un, ils fondent sur lui, le saisissent, le secouent de toutes

leurs forces et le dévorent, en ayant soin de

laisser la tête à terre. Lorsqu'on veut défricher une contrée, on a la précaution de faire auparavant nettoyer la place par un troupeau de porcs : on peut être assuré d’être débarrassé des Serpents. Il arrive parfois que le cochon est mordu, mais le plus ordinairement il n’en éprouve aucun dommage. »

Des observations récentes ont confirmé le récit de Kalm.

« Aucune partie de l'Orégon, écrit Brown, n’était autrefois aussi infestée de Serpents à sonnette que les vallées de la rivière de Colombie ; ces animaux étaient abondants à ce point qu'ils étaient une véritable plaie pour les premiers colons; ils entraient même dans les habitations et rampaient sous les couchettes. Tous les efforts pour se débarrasser de ces dangereux voisins furent absolument inutiles jusqu'à ce que les colons eurent de nombreux troupeaux de porcs. Ces animaux furent laissés dans une demi-liberté au milieu des bois. Dès ce moment même le nombre des Serpents à sonnette commença à diminuer d’une manière très sensible. Aujourd'hui les Serpents à sonnette sont si rares dans le pays, que moimême je ne me rappelle pas en avoir vu un seul pendant quinze jours que je parcourus à pied, et dans toutes les directions, un espace d'environ 6 à 7 milles anglais, à la recherche d'objets d'histoire naturelle.

«Je ne commençai à voir deSerpents à sonnette que là où les troupeaux de porcs étaient peu nombreux; les Reptiles étaient d'autant plus abondants que les cochons étaient rares. 11 paraît régner une antipathie naturelle entre le cochon et le Serpent à sonnette. Aussitôt qu’un porc voit un de ces Serpents, il se précipite sur lui en grognant, et avant même que le Serpent n’ait eu le temps de mordre, le cochon lui met une patte sur la nuque, le maintient, le déchire avec les dents et le dévore tout tranquillement. Les Indiens connaissent

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