L'HALYS
la graisse des serpents, le sang des tortues, mais par dessus tout la bile de ces animaux, sont renommés contre les éruptions et les ulcères les plus rebelles. Mais parmi tous les poisons animaux, il n’en est certes pas de plus puissant que celui des serpents venimeux. On n’a point osé cependant l'utiliser comme médicament, car on a songé à ce que des personnes mordues avaient conservé des infirmilés et des malaises pendant toute leur vie. Si on ajoute que de grandes quantités de venin peuvent tuer aussi rapidement que la foudre, que de faibles quantités provoquent l’enflure et de la gangrène, qu’une très pelite dose suffit pour provoquer des accidents graves, on comprend qu'il faille atténuer la force du venin de manière à ce qu'il ne puisse plus déterminer d'accidents appréciables.
«Je rappellerai seulement ici que Galien rapporte qu’un lépreux fut guéri pour avoir bu du vin dans lequel on avait noyé un Serpent. On m'a fait connaîlre à Paramaribo
comme un grand secret que la tête rôlie d’un |
Serpent venimeux, réduite en poudre, est la base d’une préparation qui, frottée sur la peau, met à l'abri de la morsure et en conjure les funestes effets. J'ai vu un lépreux qui fut guéri de sa maladie par l'emploi de cette poudre dont je parle. On ne doit pas mépriser les remèdes populaires ; ils ont pendant longtemps constitué à eux seuls toute la médecine ; nous apprenons encore beaucoup par eux. Souvent l'instinct a enseigné à l’homme l'usage de certains remèdes qui n’ont été soumis au con-
trôle de la science que des siècles après leur |
emploi populaire. J'étais donc fort désireux de posséder un grand Serpent venimeux vivant pour expérimenter son venin. »
Après cette pompeuse introduction, Héring raconte très en détail comment, en l’an de grâce 1828, il put enfin se procurer un Lachésis muet, dont il pritle venin. Il mit, rapportet-il, 10 gouttes de ce venin dans 100 grains de sucre de lait et broya le tout pendant une heure ; il prit 40 grains de cette dernière préparation qu'il mêla à 100 autres.
Par bonheur pour l'humanité souffrante, Héring expérimenta le premier l’action de son fameux médicament.
« En broyant le mélange de venin et de sucre de lait, dit-il, je remarquai que je respirai celle poudre. Il se produisit tout d'abord dans l'arrière-gorge une sensalion toute parliculière, comme si j'avais eu une plaie ; une
heure après j'éprouvai une douleur profondément située au côté droit du pharynx; puis, au bout de quelques heures j'étais inquiet, comme sous le coup d'une mauvaise nouvelle.
Vers le soir j'étais par moment las et somnolent, par d’autres doué d’une loquacité toute particulière et enclin à dire mille choses absurdes ; j'avais soif et une inappétence complète, sensation interne désagréable, douleurs de cou. Sommeillant, je me mis au lit, je tardai à m'endormir et fis des rêves bizarres, extravagants ; je me réveillai plusieurs fois en transpiration. »
La dose du venin qui a pu être ainsi absorbée était certainement extrêmement faible ; elle n'en a pas moins occasionné plusieurs effets graves, tels que frissons, changement de caractère, manque de mémoire subit et persislant, douleurs dans différentes parties du corps. On voit donc qu'il faut renoncer complètement à l'emploi médical de substances aussi peu maniables et d’un effet aussi terrible.
LES TRIGONOCÉPHALES — TRIGO- NOCEPHALUS
Caractères. — Les Trigonocéphales ont l'apparence générale des Crotales ; la queue, qui est pointue à son extrémité, manque de grelots ; la tête est large, nettement séparée du cou, pourvue d’un grand écusson sur le vertex ; les écailles du dos et de la tête sont carénées.
Distribution géographique. — Le genre Trigonocéphale comprend six espèces. Deux espèces sont de la partie sud des États-Unis, deux du Japon, une espèce se trouve en Tattarie. Le 7. rhodostoma, à écailles lisses et dont on a fait le genre Zisiphone, vit à Java.
L'HALYS. — TRIGONOCEPHALUS HALYS.
Halysschlange.
Caractères. — L'Halys (Zrigonocephalus kalys, caraganus, Halys Pallasä, Vipera halys) n'est guère plus grand que notre Vipère péliade et ne dépasse que rarement 0,70.
La tête, de forme triangulaire, est très déprimée, légèrement excavée mème entre les yeux. Le verlex est recouvert de grandes plaques, au nombre de neuf; ies deux premières plaques, ou sus-rostrales, sont très petites ; toutes les plaques de la têle se recouvrent comme les tuiles d’un Loit. Le museau est
no PR Ne
Fig. 336. — Le Trigonocéphale halys (1/2 grand. nat.).
bombé en forme de bourrelet ou mieux encore de selle.
Le cou est légèrement comprimé et aminci.
Le tronc, assez allongé, est presque cylindrique au milieu, un peu épaissi vers la queue; cette dernière est courte et terminée par une pointe cornée, légèrement recourbée (fig. 336).
La coloration de la face supérieure est un gris jaune brunâtre qui va en se fonçant surle dos ; d’après Eichwald, cette partie est verdâtre avec des lignes croisées et transverses blanches ou jaunes. Le dessus de la tête est orné d’une grande tache de forme irrégulièrement quadrangulaire, d’une large bande trans-
versale interrompue dans son milieu qui va |
d’une plaque sourcilière à l’autre, et d’une
très large bande qui part de l’angle postérieur |
de l’œil et se dirige vers les côtés du cou ; toutes ces bandes sont nettement bordées de jaune. Les plaques labiales sont finement ponctuées de noir. Tout le long du dos se trouvent de nombreuses bandes jaunes ou jaunâtres, bordées de noir, dentelées sur leurs bords, souvent interrompues ; la première
tache, celle qui couvre la nuque, a la forme d’un fer à cheval. Le dessous du corps est blanc jaunâtre, plus ou moins pur, finement ponctué de noir.
Distribution géographique. — L'Halys à été découvert par Pallas vers le haut Jeniséi et retrouvé plus tard au voisinage des bouches du Volga. Cette espèce s'étend depuis le Volga vers l’est jusqu’au Jeniséi, et depuis le 51° degré de latitude nord jusqu’à une limite sud qui n’est pas encore bien fixée. L'Halys, le seul Crotalidé que nous ayons en Europe, habile les steppes voisins du Volga et du fleuve Oural; sa véritable patrie estle sud de la Sibérie, ainsi que le nord du Turkestan et la Mongolie. Dans les steppes des Kirghis, notamment dans la partie sud-est, c’est le plus commun de tous
| les Serpents, après la Péliade bérus ; l'espèce
est également très abondante dans le domaine impérial de l’Altaï, principalement aux alentours de la ville de Schlangenberg qui tire précisément son nom de l'abondance des Serpents qui existaient autrefois sur l’emplacement qu'elle occupe; aujourd'hui encore
l'IHALYS.
Fig. 237. — Le Mocassin (?/5° grand. nal.).
l'Halys et la Vipère berus sont on ne peut plus communs dans toutes les parlies montagneuses au milieu desquelles se trouve située Schlangenberg.
Mœurs, habitudes, régime. — Pendant le jour, l'Halys ne cherche pas à se tapir dans quelque cachette spéciale, mais reste légèrement contourné sur lui-même au milieu des herbes des steppes. Brehm rapporte que lorsqu'il voyageait avec son escorte kirghiz à travers les steppes du gouvernement des Sept Rivières, et plus tard dans celles de la large vallée d'Émidle, on voyait tout à coup un Kirghiz descendre de cheval, tirer un large et long coutelas et frapper à coup sûr, soit une Péliade, soit un Halys. Ces deux Serpents venimeux sont extrêmement abondants dans les steppes et font périr beaucoup d’agneaux et de chèvres, bien que ces animaux domestiques évitent généralement les Reptiles.
Il est probable que, de même que la Vipère péliade, l’'Halys se nourrit de souris, de petits oiseaux et de sauriens très communs dans les steppes. Les Kirghiz rapportent que l'Halys est un animal essentiellement nocturne, qui se cache pendant les grandes chaleurs, et se mel à l'ombre sous les buissons ou sous les pierres.
R£vriLEs. — V.
Les Kirghiz redoutent extrêmement la morsure de l'Halys. Lorsqu'un individu a été mordu par un de ces animaux, on commence par élargir la blessure que l’on suce; on administre quelques gouttes d'une préparation d'opium, puis on tient le membre blessé dans l’eau jusqu’à ce que l’enflure disparaisse ; on frotte alors avec de la graisse de Serpent. Pendant toute la durée du traitement, les assistants récitent des versets du Coran ; mais comme le plus généralement les Kirghiz ne savent que le premier chapitre, le Fabeha de
| ce livre, on le dit jusqu’à satiété. Les person-
nes mordues et guéries souffrent souvent pendant longtemps, pendant des mois et même pendant des années.
Les Russes des environs de Schlangenberg ne partagent pas les craintes des Kirghiz et manient l'Halys et la Péliade avec une négligence vraiment par trop grande. Ils s'emparent de ces animaux à l’aide d'une sorte de pince très adroitement faite avec des branches
flexibles ; ils incisent la branche jusque vers
la moitié de sa longueur et la fendent parle milieu, puis ils la courbent, de telle sorte que les deux surfaces de section se tirent en sens contraire et représentent, en quelque sorte, REPULES, — 64
LE TRIGONOCÉPIIALE PISCIVORE.
les mors d’une pince. Entre ces mors ils prennent le cou du Serpent et le rendent ainsisi bien immobile qu'il lui est impossible de mordre.
LE MOCASSIN. — TRIGONOCEPITALUS CON- TORTRIX.
Mocassinschlange.
Caractères. — Une des espèces les plus connues du genre Trigonocéphale est le Mocassin, appelé encore Tête cuivrée, Vipère rouge (/rigonocephalus contortrix, cenchris, Cenchris mok son, Scylalus cupreus).
La longueur de cetle espèce dépasse rarement un mètre. Le corps est épais, la queue courte, terminée par une plaque cornée et pointue, en forme d'ongles. La tête a la forme d’un triangle allongé, elle est bien distincte du cou, un peu aplatie sur le dessous; la fossette qui existe comme chez tous les Crotaliens n’est pas très profonde; la bouche est largement fendue.
Ajoutons que le nombre des plaques qui garnissent la face supérieure de la tête est de neuf ; les pariétales sont courtes, irrégulièrement quadrangulaires et derrière ces plaques se voient des écailles à peine plus grandes que celles de la nuque; la plaque rostrale a une forme triangulaire. Les écailles du corps sont nettement carénées et disposées suivant vingt et une à vingt-cinq séries longitudinales.
Un beau rouge de cuivre qui s’éclaircit vers les flancs forme la couleur fondamentale de la face supérieure du corps. Sur ce fond se détachent de grandes taches d’un brun foncé, se disposant suivant des bandes transversales ; ce sont ces bandes qui ont valu au Serpent le nom qu'il porte, car elles ont été comparées à un mocassin ou chaussure de cuir dont se servent les Indiens. Entre les taches s’en trouvent d’autres plus petites et de même couleur. Le ventre est d’un rouge de cuivre pâle, avec des taches noires quadrilatères également espacées. La tête est généralement de couleur moins foncée que-le reste du corps; elle est ornée d’une bande claire qui
part de l'extrémité du museau, traverse l'œil
et se dirige vers les côtés du cou.
Bistribution géographique. — Le cercle de distribution du Mocassin s'étend depuis le 45° degré de latitude nord jusqu’à la partie la plus méridionale des États-Unis : on trouve ce Serpent depuis les parties occidentales de la |
Nouvelle-Angleterre jusqu'au milieu de la Floride et des bords de l'Atlantique jusqu’au pied des monts Alléghany.
Mlœurs, habitudes, régime. — Le Mocassin choisit généralement pour sa résidence des endroits obscurs et ombragés, surtout lorsqu'ils sont marécageux; on lerencontre également au milieu des grandes herbes. Sa nourriture habituelle consiste en oiseaux, en souris, en musaraignes, en Campagnols.
Les Américains redoutent beaucoup plus la Tête cuivrée, Copperhead, que le Serpent à sonnette, car il est bien plus agile, et par cela même beaucoup plus dangereux. A l'approche de l’homme il prend généralement l’atlitude agressive que représente bien la figure 337, élève sa têle triangulaire, replie le cou, darde constamment la langue et frappe généralement le sol avec l'extrémité de sa queue.
Le Mocassin est extrêmement redouté des nègres qui travaillent dans les rizières et dans les champs de canne à sucre.
« J'ai placé dans une cage, avec le Mocassin d’eau, plusieurs de nos Couleuvres américaines, dit Holbrook. Toutes ont montré la plus grande frayeur, se réfugiant vers les parois de la cage et s’efforçant par tous les moyens possibles d'échapper à leur ennemi qui les poursuivait. Deux autres Mocassins furent alors mis dans celte cage, et le premier qui y avait été renfermé parut aussitôt comprendre ce qu'il pouvait avoir à craindre lui-même de ces nouveaux compagnons de captivité et il devint parfaitement tranquille. »
LE TRIGONOCÉPHALE LISCIVORE. — TRIGONO- CEPHALUS PISCIVORUS.
Wasserotter.
Caractères. — Le Trigonocéphale piscivore, qu’on appelle aussi Mocassin d’eau (Z4gonocephalus piscivorus, Crotalus, Scytalus, Cenchris piscivorus, Toxicophis pugnax, piscivorus, leucostomus), est un Serpent qui peut al-
| teindre 1,50 de long, à la tête lourde, aux
formes trapues. La saillie que forme la ligne de jonction de la face inférieure du vertex
. avec les faces latérales, qui sont comme per-
pendiculaires, donne une physionomie toute particulière à cet animal, ainsi que la forte saillie que forme la plaque oculaire au-dessus de l'œil.
Ajoutons que la face inférieure de la tête
LE TRIGONOCEPHALE PISCIVORE.
est absolument plane et couverte de onze plaques; les deux plaques postérieures ou occipitales sont plus grandes que les autres écailles de la nuque; la plaque rostrale est verticale et ne se replie pas sur le museau. La plaque frénale fait défaut. Les écailles du corps sont carénées; les plaques qui recouvrent le ventre sont très larges. -
La plupart des exemplaires sont d'un gris verdâtre brillant, avec des bandes sombres plus ou moins régulières et plus ou moins apparentes, presque effacées lorsque l'animal n'a pas mué depuis un certain temps; chez d'autres le corps est d’une teinte sombre sur laquelle se détachent à peine des bandes transversales plus claires; chez d’autres la couleur est uniformément noire ou d’un brun très foncé. Dans certaines variélés, un beau brun domine, passant par la teinte olive sombre; cette dernière coloration est surtout la livrée du jeune âge; certains animaux la conservent cependant pendant l’âge adulte.
Distribution géographique. — [Cette espèce, propre à la partie méridionale des États- Unis, a comme limite septentrionale, d'après Holbrook, le Pédec, petite rivière de la Caroline du nord; on la trouve jusqu'aux Montagnes-Rocheuses; elle a été signalée au nord de l'Illinois, du Texas.
Afœurs, habitudes, régime. — Ce Trigonocéphale se trouve dans les endroïts ombragés, humides et marécageux, même dans l’eau, dont il ne s'éloigne pas, car on ne le rencontre jamais dans un terrain sec. Pendant les chaleurs, on voit souvent ces Serpents enlacés en grand nombre au-dessus des eaux dans lesquelles ils plongent à la moindre alerte; cette position est représentée à la figure 338.
Catesby pense que le Trigonocéphale se poste ainsi pour guetter sa proie; mais il est plus probable que c’est plutôt pour se chauffer au soleil, car dans les localités où il n’y a pas d'arbres, comme dans les fossés qui coupent les champs de riz, ce Serpent se place sur les endroits élevés pour recevoir les rayons du soleil.
Le Piscivore se nourrit de poissons et de batraciens ; il ne dédaigne pas cependant les oiseaux et les petits mammifères dont il peut s'emparer.
Action du venin. — Effeld fit mordre différents animaux par le Trigonocéphale piscivore. Un rat, à peine piqué par un de ces Serpents, avait le train de derrière paralysé quelques
minutes après et mourut au bout de quarante minutes. Des rats, mordus à la tête, périrent dans un espace de temps variant entre deux et dix minutes. Un rat fut mordu à la palte par un Trigonocéphale âgé seulement de deux mois; einq minutes après, le membre blessé était enflé et paralysé; l'animal ne mourut pas, la blessure ayant cependant suppuré. Des grenouilles sont immédiatement prises de convulsions et ne tardent pas à succomber.
Lorsqu'un Serpent venimeux est mordu par le Trigonocéphale, il ne tarde pas à présenter des symptômes d'empoisonnement. C’est ce qu'a vu Effeld. Ayant mis des Vipères ammodytes dans la même cage que des Piscivores, il nota que les Vipères disparaissaient peu à à peu et vit un jour une de celles-ci mordue. L'Ammodyte, presque immédiatement après la morsure; fut comme paralysée. Le Trigonocéphale s’approcha d'elle alors, la saisit et se mit à l’avaler par la tête.
Captivité. — Effeld a eu plusieurs fois l’occasion d'observer pendant assez longtemps des Trigonocéphales piscivores en captivité, et de s'assurer que ces animaux vivent parfaitement en cage.
Plus que les autres Serpents venimeux, le Piscivore semble s’apprivoiser, car au bout d’un certain temps, il ne se jette plus follement sur son gardien et vient prendre tranquillement les animaux ou les poissons qu’on lui présente à l'extrémité d'une pince. Effeld raconte, en effet, que lorsqu'il donnait à manger à ces Reptiles, il ne prenait que peu de précautions et qu'il laissait la cage toute grande ouverte, de telle sorte qu'il arrivait fréquemment que les Trigonocéphales venaient jusqu'à l'entrée de leur cage. Un des amis de l'observateur dont nous venons de citer le nom, assistant un jour au repas des Trigonocéphales, sentit quelque chose lui effleurer la main; c'était un des Trigonocéphales qui le flairait avec sa langue et ne songeait nullement à mordre.
Effeld a pu assister à l'éclosion des petits. La longueur de ces animaux atteignait à leur naissance environ 0",26 et leur épaisseur 15 millimètres. La couleur, différente de celle des parents, était chair pâle, avec la tête un peu plus rouge; le dos était orné de bandes disposées en zigzag. Ces jeunes animaux muèrent quatorze jours après leur naissance; la couleur du tronc était alors brun rougeàtre:
LE TRIGONOCÉPHALE PISCIVORE.
Fig. 338. — Le ‘lrigonocéphale piscivore (5/8° grand. nat.),
après la seconde mue, cinq semaines plus
tard, la couleur tourna au brun cuivré; la.
tête était encore vivement colorée. La livrée du jeune âge persiste jusqu'à la deuxième année, époque à laquelle la robe s'assombrit de plus en plus.
Pendant les quatorze premiers jours qui suivirent leur naissance, les jeunes Trigonocéphales ne goûtèrent pas la nourriture qu'on leur offrait; ils mangèrent ensuite de Jeunes grenouilles, mais dédaignèrent absolument les poissons. Deux mois après l’éclosion, les Serpents avaient déjà atteint une longueur de 0®,34; leur tête était plus grosse que celle d'une Péliade berus adulte, aussi pouyaient-ils
avaler des grenouilles à moitié de leur croissance.
« Sitôt après la naissance, écrit Effeld, j'avais enlevé les petits Serpents de la cage de leurs parents, dans la crainte qu'il ne leur arrivât malheur. Je les replaçai huit jours après et m'aperçus qu'ils se plaçaient surle corps de leur père qui les tâtait de la langue, comme s’il eût voulu les caresser.
Lorsqu'on place dans la cage des Piscivores un bassin assez grand, on voit que ces animaux restent presque tout le temps dans l’eau, enchevêtrés les uns dans les autres.
Il arrive parfois que la guerre éclate, lorsque l'espace dans lequel ils aiment à se baigner
LE BOTHROPS VERT. 309
“"CHENLZESS)
Fig. 339. — Le Bothrops vert (1/2 grand. nat.).
n’est pas suffisant. Bien qu'ils se mordent alors au sang, on ne remarque jamais de phénomènes d'intoxication.
LES BOTHROPS — BOTHROPS
Lochottern.
Caractères. — Les Bothrops, qui ont été pendant longtemps réunis aux Trigonocéphales, en ont été séparés par Wagler. Ils n’ont pas, en effet, de grandes plaques sur la tête, mais de petites écailles. Les plaques supraoculaires sont au nombre de deux seulement.
Les plaques sous-caudales sont disposées suivant deux rangées. Les formes sont sveltes pour des Ophidiens appartenant au groupe des Solénoglyphes; la queue est assez longue, souvent préhensile.
Distribution géographique. — Le genre | comprend seize espèces; sur ce nombre, dix habitent le Mexique, l'Amérique centrale, le Brésil, le Pérou ; quatre se trouvent dans les
îles de la Sonde et à Ceylan; une espèce est spéciale à certaines îles des Antilles ; la patrie |
de la dernière espèce n’est pas exactement connue.
LE BOTHROPS VERT. — BOTHROPS VIRIDIS.
Baumotter. .
Caractères. — Le Bothrops vert ou Budru- Pam des Malais (Bothrops viridis, erythrurus, Trigonocephalus gramineus, véridis, albolabris) est une espèce aux formes élancées qui peut arriver à la taille de 0,85. Ainsi que le montre la figure 339, la tête, de forme triangulaire, est nettement distincte du cou; le corps est comprimé; la queue, très longue et pointue, commence après un rétrécissement notable du tronc. La face supérieure du corps est d’un beau vert doré, s’affaiblissant légèrement vers les flancs; le ventre est coloré en blanc verdàtre. Une ligne de même couleur va de la lèvre supérieure, qui est blanchâtre, à l'œil et se continue parfois jusqu’à l’occiput. Entre les plaques du ventre et les carènes des flancs se voient ordinairement de petits points blancs ou jaunâtres; ce caractère ne se trouve pas chez les femelles adultes, d’après Günther. Certains
LE FER-DE-LANCE
individus ont le dos et la queue d’un ton roussâtre bronzé. ?
Distribution géographique. — Le Bothrops vert se trouve aux Indes orientales. Cette espèce a été signalée dans le delta du Gange, dans la région de Mulmein, à Siam, dans le sud de la Chine, à Java, à Timor, à Penang; elle se trouve probablement aussi aux Nicobar.
Mœurs, habitudes, régime. — D’après les observations de Stoliczka, le Bothrops vert vit exclusivement sur les arbres; c'est un des rares Solénoglyphes essentiellement arboricoles; sa
couleur ressemble tellement à celle des plantes.
au milieu desquelles il se trouve, qu'on a peine à l’en distinguer, ce qui le rend d'autant plus dangereux. Cantor a vu que ces Serpents grimpent avec la plus grande agilité. Leur queue, préhensile, s’entortille autour d'une branche, d’où l’animal se laisse pendre; parfois le corps repose à plat sur la branche ou le long du tronc; d’autres fois le Serpent s’enroule sur de larges feuilles et semble faire partie de la plante elle-même.
Cette espèce est essentiellement paresseuse, au moins pendant le jour; on peut s’approcher d’elle sans qu’elle cherche à mordre, lorsqu'elle n’a pas faim ; mais, par contre, si on l’irrite, elle se met promptement sur la défensive, comme tous les Serpents venimeux; elle ouvre alors si largement la gueule que la mâchoire supérieure et la mâchoire inférieure semblent être situées dans un même plan; avec ces longs crochets venimeux sortant des gencives d’un rouge rosé, l’animal présente alors un aspect vraiment effrayant ; il mord avec tant de force dans le bâton qu’on lui présente, que presque toujours il se brise les dents.
D'après les voyageurs, le Bothrops vert serait aussi agile, aussi alerte la nuit qu'il est lent pendant le jour. C’est la nuit qu’il se met en chasse; il se nourrit d'oiseaux, de petits mammifères, de rainettes et, suivant Stoliczka, d'insectes dont il est particulièrement friand.
Action du venin. —- Bien que le Bothrops vert attaque rarement l’homme, un certain nombre de morts par les Serpents venimeux lui sont imputables aux Grandes-Indes. « La morsure de ce Serpent, écrit Hansel, est si dangereuse que j'ai vu une femme mourir en moins d’une demi-heure. Pour cueillir des fruits, cette femme était montée sur un arbre et avait mis la main à côté d’un Serpent qu’elle ne voyait pas et qui la mordit au bras: Fortementeffrayée, elle redescendit immédiatement
de l’arbre et s’affaissa presque de suite sur le sol, comme si elle avait été ivre. »
D'autres cas cités par des voyageurs n’ont heureusement pas eu une terminaison aussi funeste, les blessés ayant guéri.
Russel a institué une série d'expériences sur l’action du venin du Bothrops vert, expériences dont nous allons rapporter quelques-unes.
Une poule fut mordue à la patte: deux minutes après elle ne pouvait plus se tenir debout ; ayant été prise de convulsions, elle mourut au bout de huit minutes.
Un cochon, piqué le même jour par le même Serpent, manifesta un profond abattement au bout de sept minutes; après un quart d'heure, il était dans un état de stupeur profonde. Cet état dura pendant deux heures; l'animal ne pouvait se soulever et poussait des grognements plaintifs lorsqu’on le touchait; sept heures après la morsure il était guéri.
Une poule, qui fut mordue une demi-heure après le cochon, succomba dans l’espace de vingt-cinq minutes.
On fit mordre un chien à la cuisse par un Budru. Au bout de seize minutes l'animal se mit à trembler de tous ses membres; quelques instants après, le chien se coucha, profondément abattu ; il était parfois agité de soubresauis ; la guérison arriva au bout de trois heures. Deux jours plus tard on fit mordre le même chien aux cuisses par le même Serpent qui, dans cet intervalle de temps, avait blessé deux poules ; le chien fut pris des symptômes que nous venons d'indiquer et guérit encore.
Cantor a également expérimenté Je venin du Bothrops vert, tantôt des poules guérirent, après avoir présenté des phénomènes de paralysie, tantôt elles succombèrent.
LE FER-DE-LANCE. — BOTHROPS LANCEOLATUS.
Lanzenschlange.
Caractères. — L'un des Serpents les plus venimeux, l’un des plus tristement célèbre, est le terrible Fer-de-Lance ou Trigonocéphale des Antilles.
Cette espèce est une des plus grandes du genre, car on connaît des individus longs de 2 mètres, le corps, dans sa partie moyenne, a parfois jusqu’à 0,10 ou même 0,12 de circonférence.
La tête est large, très distincte du corps, aplatie supérieurement et presque triangulaire ; le museau, aplati en dessus, est coupé
LE FER-DE-LANCE
carrément. Les yeux sont placés sur les parlies latérales et supérieures; l'iris est orangé; la pupille, qui se dilate dans l'obscurité, ne se présente que sous forme d’une fente linéaire en plein soleil. La bouche est grande et peut fort largement s'ouvrir; les crochets sont longs et très acérés. Nous ajouterons que la ligne du vertex est saillante et que les écailles de la queue sont disposées suivant deux séries (fig. 340).
Bien que ce Serpent soit le plus ordinairement de couleur jaune, cette teinte varie
beaucoup, même dans son intensité, étant | parfois légèrement aurore, d’autres fois d’un |
soufre pâle.
D'après Blot la couleur de cette espèce est |
assez variable; «il y a des individus d’un jaune aurore,d un jaune orpin maculé de brun-jaune ; on envoit de bruns, de noirâtres, de noirs et de
tigrés; enfin on en trouve qui sont maculés |
régulièrement de toutes ces nuances, et dont les flancs sont teints d’un rouge-vif et brillant; on remarque souvent, mais non pas toujours, un trait noir depuis l’œil jusque vers la partie postérieure de la tète. Cette diversité de couleurs a fait naître l’idée qu'il existait plusieurs Serpents venimeux à la Martinique ; mais cene sont que des variétés, et un fait quile prouve,
couleurs. »
Bistribution séographique. Le Fer-de- Lance se trouve à la Martinique et à l'île Sainte- Lucie, ainsi que dans la petite île de Bequia,
loupe qui en est voisine.
Mœurs, habitudes, régime. — « Le Serpent, écrit le D° Rufz, règne en nombre infini dans les haies et les forêts de ces îles ; ilrègne même là où l'homme a bâli sa demeure et cultive la terre ; personne ne peut sans souci, à cause de lui, se reposer à l'ombre d'un arbre, personnene peut sans danger traverser la campagne, personne ne peut se promener dans les bois ou se livrer au plaisir de la chasse. La nuit on a des rêves effrayants, parce que toute la journée on entend raconter des histoires épouvyantables avec ce Serpent. »
Dans un intéressant mémoire paru en 1823, le D° Blot nous donne de nombreux renseignements sur le Fer-de-Lance, qu'il a pu sou-
vent étudier. « D'une agilité remarquable, dit- |
il, la Vipère Fer-de-Lance n’est engourdie que lorsqu'elle a dévoré une proie qui demande
une longue et difficile digestion. Toujours dans une posilion offensive, elle est prête à se jeter sur les passants, et se piace pour cela de manière à s’élancer par un mouvement rapide, qu'elle exécute, en effet, avec tant de vitesse, qu'on perd l'animal de vue dans cet instant-là. Il débande avec effort toute la longueur de son corps roulé en spirale, et formant quatre cercles égaux appuyés sur sa queue, tandis que sa tête est retirée en arrière par une espèce de crochet des vertèbres cervicales. On exprime dans le pays, par le verbe lover, l’action par laquelle la Vipère prend la posilion que nous venons d'indiquer.
« Quoiqu’on trouve ces Serpents depuis le sommet des montagnes jusque dans les riviè-
| res, cependant ils se rencontrent le plus ordi-
nairement autour des vieux arbres tombés de vétusté et entourés de plantes parasites, dans les nids d'oiseaux, où ils restent tapis après
| en avoir dévoré les œufs ou les petits ; dans les | volières, dans les poulaillers, sur le bord des
ruisseaux; dans les trous faits par les rats et
| parles crabes, sous le toit des cases à bagasses,
ainsi que sous celui des ajoupas (sorte de cabane de feuillage dont se servent dans les
| Indes orientales le chasseur, le botaniste et le | berger); il est rare qu'ils viennent jusque c’est qu’en ouvrant le corps des Vipères on y | trouve souvent des Vipéreaux de différentes |
dans les villes, à moins qu'ils n'y aient élé apportés, au contraire, il n'est pas rare dans
| les campagnes de les voir pénéirer jusque
dans l’intérieur des maisons. C’est surtout dans les cultures que les Vipères Fer-de-Lance
| sont établies, sur les coteaux et dans le fond près Saint-Vincent; il manque à la Guade- |
des vallées. »
D'après Moreau de Jonnès, le Fer-de-lance habite les champs cultivés, les endroits marécageux, les forts, le bord des rivières; il se trouve en réalité partout à la Martinique, depuis le niveau de la mer jusqu’au sommet des montagnes les plus élevées ; on le voit nager dans les rivières, se balancer aux branches des arbres, ramper même sur le bord des cratères embrasés ; l'horrible animal se rapproche des villes et pénètre plus d’une fois dans l’intérieur des habitations, surtout lorsque celles-ci sont entourées de bosquets et de hautes herbes.
D'après Rufz de Lavizon, le lieu de prédilection du Fer-de-lance est la montagne de Saint- Pierre qui, s’élèvant à 1,500 mètres de hauteur, est coupée d’affreux précipices qui ont jusqu’à 400 mètres de profondeur, La montagne est couverte d’une épaisse et luxuriante
LE FER-DE-LANCE
végétation ; sous les bois se trouvent des milliers de plantes grimpantes qui relient les arbres les uns aux autres comme pourraient le faire d'énormes câbles ; le sous-sol est caché sous un épais limon qui s’est peu à peu formé des détritus des plantes qui se pourrissent chaque année. Sous les dômes de feuillage poussent mille et mille charmantes plantes aux couleurs les plus éclatantes, et cependant sous l’épaisse forêt on sent courir plutôt l’haleine de la mort que le souffle de la vie. Dans ces forêts on n'entend que de temps en temps le cri d’un oiseau. L'homme n'ose pas s'aventurer dans ces forêts désertes et sauvages, si belles qu’elles scient. L'horrible Fer-de-lance les habite seul en quantités innombrables, et nul être vivant n'ose lui en disputer l'empire.
Aux environs des habitations, le terrible Serpent se retire volontiers dans les plantations de canne à sucre; on le trouve trop communément aussi dans les épais buissons qui lui offrent un asile assuré; un tronc creux, un rocher, quelque trou lui servent de retraite;
pendant la nuit il fait souvent de lointaines |
excursions et s’aventure le long des chemins fréquentés.
Pendant le jour, le Fer-de-lance ne chasse pas ; il n’en est pas moins aux aguets, toujours prêt à mordre; enroulé sur lui-même, lové,
ainsi que nous l’avons dit. Le Serpent fond, la |
gueule béante, les crochets en avant, avec la rapidité de l'éclair, et se lance ainsi de plus de la moitié de la longueur de son corps; a-t-il mordu ou au contraire a-t-il manqué son but, il se replie de suite, se love à nouveau,
tout prêt encore à l'attaque. Tourne-t-on au- | tour de lui, à une certaine distance, il suit | tous vos mouvements et vous présente toujours | la gueule ouverte, de quelque côté qu'on se |
place. En rampant, ce Serpent porte toujours la tête haute, de telle sorte que son port est fier et élégant ; il progresse sur le sol avec une légèreté telle, qu'on n'entend aucun bruit, qu'on ne voit aucun mouvement.
Le Bothrops nage parfaitement. «Moi-même, dit Rufz à qui nous empruntons les détails que nous venons de donner, moi-même j'ai jeté un Fer-de-lance dans la mer, hors de mon bateau, à une distance d'environ une portée de carabine de la rive, en vue de la ville de Saint- Pierre. Le Serpent nageait rapidement vers la rive ; sitôt que nous fûmes près de lui, il s'arrêta, s'enroula au milieu des flots avec autant de facilité qu’il aurait pu le faire sur la
terre ferme, et souleva sa têle contre nous. »
| Il est singulier que le Fer-de-lance n'ait pas
usé de la facilité qu’il a de nager, pour passer dans les îles et dans les îlots, dont plusieurs sont fort rapprochés de la Martinique.
La ponte a lieu au mois de juillet. Les petits sortent en brisant la coquille de l'œuf, immédiatement après la ponte. Beaucoup de ces animaux périssent dans les premiers temps qui suivent leur naïisssance, car ils ne sont pas protégés par les parents, et deviennent souvent la proie d'animaux même faibles, tels que la poule par exemple. La ponte est cependant si abondante, que toutes ces pertes sont malheurensement largement compensées. D'après Moreau de Jonnès, on ne trouve pas moins de 50 à 60 œufs dans le corps de la femeu>; Bonodet a compté de 25 à 60 œufs suivant les individus; suivant Rufz, ce nombre varie de 30 à 47.
Ces œufs renferment chacun un Vipéreau qui est enroulé sur lui-même; ils sont disposés suivant deux rangées dans le corps de la femelle; l'œuf, peu consistant, est moins fort qu'un œuf de poule ordinaire. Rufz a constaté sur des femelles tuées au moment de la ponte que les œufs ont tous la même dimension, et que les Vipéreaux ont un égal développement, de telle sorte que la parturition doit avoir lieu presque sans discontinuité.
D'après Mongili, les jeunes Bothrops ne pourraicnt pas faire de morsure pendant les quinze
| premiers jours qui suivent leur naissance.
Les pelits mesurent alors de 07,20 à 0,95.
Lorsqu'il est jeune, le Fer-de-lance se nourrit de Lézards, plus tard de petits oiseaux.
Adulte, il fait principalement la chasse aux rats, qui, introduits dans l’île dans les navires venant d'Europe, se sont multipliés au delà de toute expression ; il poursuit aussi les oiseaux de basse-cour, même les poules et les jeunes dindons.
La plupart des animaux ont peur duBothrops lancéolé ; à son aspect le cheval se cabre, le bœuf s'enfuit ; le chat et le chien n’osent l’affronter.
Moreau rapporte que le Bothrops est si commun dans certaines parties de l’île, qu'on a trouvé à la fois, à l'époque de la récolte de la canne à sucre, jusqu'à 80 individus réunis.
D'après Guyon, en trois ans, de 1818 à 1821, on tua, aux environs de Fort Bourbon, seulement 370 Bothrops ; de 1822 à 1825 le nombre s’éleva à 2,026 ; on livra, pendant onze ans,
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Fig. 340. — Le Fer-de-Lance (1/62 grand. nat.).
2,396 de ces animaux. A peu près à la même époque le Fer-de-lance était si commun aux environs du fort, qu'on accorda un demi-franc pour chaque tête de Serpent abattu; dans l’espace d’un trimestre on n’apporta pas moins de 700 de ces animaux. D’après Lalaurette, on tua dans une année 600 Fer-delance dans une plantations dépendant du domaine de Becoul, 300 l’année suivante. On voit par ces chiffres à quel point est commun, même dans les endroits défrichés et fréquentés, le plus terrible peut-être de tous les Serpents venimeux, avec le Jararaca, le Boïquira, et le Surucucu.
Venin. Son action. — Les crochets à venin du Bothrops sont très développés, et atteignent souvent 15 millimètres de long; outre les dents en exercice se trouvent, derrière elles, des crochets d'attente et des crochets de réserve; ces derniers sont des dents en germe, qui peuvent tour à tour remplacer les crochets fixés sur l'os maxillaire.
D'après Rufz, le Bothrops attaque lorsqu'on
peni se lance de loin, et poursuive l’homme.
Guyon a donné de nombreux et intéressants détails sur les accidents produits par la morsure du Fer-de-lance ; en voici le résumé.
« Habituellement la partie mordue enfle, se tuméfie et prend une teinte livide, en même temps que sa température baisse et que sa sensibilité s'émousse ou s'éteint même complètement. Toutefois les effets du venin peuvent se borner à des accidents locaux, mais il est loin d’en être toujours ainsi, et, dans le plus grand nombre des cas, le malade accuse bientôt un malaise général, et une sorte de pesanteur ou de lassitude à laquelle viennent se joindre de fréquents éblouissements; ensuite ses idées s’'embarrassent et se troublent, et il tombe dans une somnolence qui peut aller jusqu’au coma, et dont la mort est parfois une conséquence. L'état comateux est accompagné par un ralentissement du pouls et
de la respiration, ainsi que par une teinte plus
ou moins bleuâtre de la surface cutanée. Dans ces conditions, les paralysies sont fréquentes ;
s'approche de lui, mais il est rare que le Ser- | tantôt elles se dissipent avec la convalescence,
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tantôt, au contraire, elles persistent toute la vie; certains malades accusent une chaleur interne parfois fort vive. C’est surtout alors qu'on observe une soif ardente ; mais bien souvent celle-ci est moins le produit du mal luimême que celui du traitement suivi par les panseurs, nègres ignorants auxquels on laisse souvent le soin de traiter les blessés, et qui le font d’une manière tout à fait empirique.
« Aux phénomènes dont nous venons de parler succède ordinairement une congestion des organes pulmonaires, laquelle est assez souvent suivie d’uñe expectoration sanguine plus ou moins abondante. Telle est même sa fréquence, dit Guyon, qu'il est reçu, parmi les habitants de la Martinique, que la morsure à toujours pour résultat une fluxion de poitrine. « Nous l'avons, ditce médecin, observée trois « fois : une fois le premier jour, et les deux « autres le cinquième, sur quoi je remarque « que les panseurs ne fixent l’époque de son « apparition que du huitième ou neuvième, « ce qui tient à ce qu’elle n'existe, pour eux, « que lorsqu'ils voient apparaître des crachats « sanguinolents. » On peut ajouter que cette sorte de pneumonie est sans doute consécutive à l’altération profonde du sang, que le venin des Vipères jaunes détermine avec une intensité plus grande que celui de nos Vipères d'Europe. Un état semblable des poumons a été observé chez des mammifères de petite taille, des lapins, par exemple, qu'on avait exposés à la piqûre des Vipères européennes.
« Dans certains cas, heureusement plus rares, le venin des Vipères Fer-de-Lance détermine tout à coup les accidents les pius alarmants, et cela sans qu'aucun phénomène local se soit encore manifesté. Le malade accuse alors un embarras dans la région du cœur, un engourdissement général, des suffocations, des défaillances et des syncopes, dans l’une desquelles on le voit expirer. « Le venin, écri- « vait Dutertre, en 1667, gagne le cœur du «blessé ; les syncopes le prennent, et il tombe « pour ne jamais se relever. »
« C'est en travaillant aux plantations que l’on est surtout exposé à être mordu par les Vipères jaunes; et comme les gens de couleur sont plus particulièrement employés à ce genre de travail, ils sont aussi, plus souvent que les autres, atteints par la piqûre des Ferde-Lance. Les soldats qui viennent tenir garnison dans l'île sont aussi, dans beaucoup de cas, victimes des mêmes Serpents, etGuyon eut,
pendant son séjour à la Martinique, l’occasion d'en observer plusieurs cas. On cite aussi plusieurs cas de mort survenus chez des nègreset des négresses ; dans l’un d’eux la mort eut lieu trois heures après l'accident; dans un autre, dix-huit heures, et dans un troisième dix-huit jours.
« La morsure des Vipères Fer-de-Lance peut tuer de gros mammifères, même des bœufs.
D’après Guyon, elle serait inoffensive pour le Serpent seulement (1). »
Blot rapporte trois cas où des individus ont succombé, pour ainsi dire, dans l'instant même de leur blessure ; celui d’un nègre, d'une négresse et d’un mulâtre.
« En 1816, dit-il, une négresse aperçoit une énorme Vipère en sarclant des caféiers sur l'habitation de son maître. Saisie d'épouvante, elle fait précipitamment un pas en arrière pour l’éviter ; mais le Reptile s'élance aussitôt sur cette femme, et l’atteint au côté droit de la poitrine. La malheureuse profère un seul cri en tombant; des nègres s’empressent de la transporter à la maison, distante seulement d'une vingtaine de pas; elle expire dans le trajet. »
Les symptômes, pour se développer tardivement, n’en sont pas moins trop souvent des plus graves, ainsi que le prouve l’observation suivante due également à Blot.
« Le 12 février, écrit-il, un soldat est mordu à la main droite en cueillant un corossol (fruit de l’Anona muricata) par une jeune Vipère qui se tenait cachée sous le feuillage de l'arbre qui porte ce fruit. Ce militaire, souffrant peu de sa blessure, n'en est nullement affecté. « Je « viens d’être mordu, dit-il gaiement à un offi- « cier qu’il rencontre en se rendant à l'hôpital « de Fort Royal, par un Serpent qui a failli « m'emporter le pouce. Le malheureux mourait le 44, dans des douleurs atroces. »
Les accidents locaux offrent souvent une gravilé exceptionnelle, car il se produit des abcès et des phlegmons diffus ; la suppuration arrive fréquemment. On cite des cas de paralysie et de cécité qui parfois ne durent qu’un certain temps, qui, d’autres fois, ont persisté pendant toute la vie du malheureux blessé.
D'après A. Laboulbène, il « paraît prouvé que la piqûre du Bothrops est d'autant plus dangereuse que l’animal est plus irrité. Le danger est d’autant plus à craindre que l’ani-
(1) Gervais et van Beneden, Zoologie médica!e, 1.1,