‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 195 sur 276 · L'ATROCE · texte numérisé non relu

L'ATROCE

temps à la même place; cela me prouva à quel degré doivent être effrayés les petits animaux lorsqu'ils se trouvent brusquement en présence des terribles Serpents venimeux du sud de l'Amérique. Le Serpent tué fut placé dans notre canot; à notre retour il excita la répulsion de tous les Indiens présents qui ne pouvaient comprendre pourquoi j'avais rapporté un aussi horrible animal.

« On ne saurait trop recommander à ceux qui voyagent ou qui chassent dans les forèts tropicales du Nouveau-Monde de porter des bottes fortes et épaisses et d’amples pantalons, pour se garantir de la morsure des Serpents venimeux qui y abondent. »

La morsure des deux Serpents dont nous parlons n'’entraîne pas fatalement la mort, mais si l’on n’emploie pas de suite les remèdes appropriés elle occasionne cependant des accidents des plus graves. Tschudi estime que si la médication n’est pas énergique, les deux

. tiers environ des personnes mordues succombent. On cite assez souvent des cas de guérison, car dans l'Amérique du Sud on confond à chaque instant avec le terrible /araraca oule dangereux Labaria une grande Couleuvre qui a la même livrée et qui, fort hargneuse, se jette et mord à tous propos. Il est dès lors probable que les morsures occasionnées par les vrais venimeux sont toujours extrêmement graves.

Schomburgh rapporte qu'il connut un Indien qui au bout de sept années souffrait encore d’une morsure de Zabaria; au moindre changement atmosphérique il ressentait de violentes douleurs dans le membre blessé, et la blessure se rouvrait.

« Après avoir traversé le Murre, raconte le même naturaliste, nous marchâmes plus au nord-ouest à travers une savane à travers laquelle coulait une rivière d’environ trois mètres de large qui nous barrait le passage et coupait le sentier. Au milieu du lit de la rivière était un bloc de grès qui nous aida à passer le cours d’eau. J'étais le seizième à passer ; immédiatement derrière moi venait la jeune Indienne Kate, qui avait obtenu l’autorisation de suivre son mari à cause de son caractère gai et plaisant ; elle était le bouteen-train et la chérie de toute la société,

« Au moment de passer le cours d’eau, quelques petites fleurs attirèrent mon attention, et ne me rappelant pas si je les avais dans mon berbier, je m'arrêtai quelque temps pour les

examiner. Kate m'invita alors à sauter sur la pierre ; je pris un point d'appui et je le fis en riant. À ce moment même un cri d'horreur poussé par Kate me terrifa, et les Indiens qui nous suivaient firent relentir le cri de terreur: « Akuy ! Akuy ! » (Un Serpent venimeux!) Je me retournai pâle comme la mort vers Kate qui se tenait à côté de moi sur le même bloc de pierre et lui demandai si elle avait été mordue. La malheureuse se mit à pleurer, et je remarquai plusieurs gouttelettes de sang à la jambe droite, dans la région du genou. Seul un Serpent venimeux avait pu faire une semblable blessure, seuls les soins les plus prompts et les plus énergiques avaient quelque chance de sauver notre enfant gâtée. Par malheur le D: Fryer et mon frère se trouvait à l’autre extrémité de la caravane, tandis que l’Indien qui portait la pharmacie et la trousse contenant les lancettes avait déjà traversé la rivière et se trouvait bien en avant. A défaut d'autre chose je défis sans retard mes bretelles et liai avec elles le membre aussi fortement que je le pus, pendant que je faisais sucer les plaies par les Indiens de la suite. Je crois que la pauvre femme n'avait pas senti qu'elle avait été blessé, bien qu’elle eût été mordue deux fois, d’abord au-dessus d’un bracelet de perles qui entourait le membre au-dessous du genou, puis un peu en dessous de ce même collier.

Nos allées et venues attirèrent l'attention des gens qui composaient notre caravane; le mari de Kate arriva. En apprenant la terrible nouvelle, il ne laissa paraître aucune émotion, bien qu'il fût en réalité très épouvanté. Pâle comme un mort, il se précipita à côté de sa femme chérie et se mit à sucer encore les plaies. Pendant ce temps, Fryer, mon frère et l'Indien arrivaient avec la pharmacie. Fryer incisa largement les blessures qui furent sucées par les Indiens. Le cercle formée par ces hommes au regard impassible, les lèvres teintes de sang, avait quelque chose d’horrible.

« Bien que des soins eussent été donnés pour ainsi dire immédiatement, bien que nous ayons employé l'ammoniaque à l'extérieur comme à l'intérieur, tous nos efforts furent vains. Trois minutes après la morsure, les signes de l’empoisonnement étaient déjà évidents; la malheureuse se mit à trembler de tous les membres, tandis que le visage devenait de plus en plus pâle et prenait un aspect cadavérique ; le corps se couvrit d’une sueur froide, tandis que la pauvre femme se plai-

Page 1