LA SERPENTINE
de derrière, prend un formidable élan, fait un bond de plus d'un demi-mètre pour se jeter sur nous et mord furieusement la rame qu'on Jui présente. » Lorsqu'on se baigne dans les cours d’eau qu'habite la Serpentine il arrive trop fréquemment qu'elle se jette sur vous et cause de cuisantes et profondes blessures, Car sa force est extrême; Weinland affirme effectivement qu’elle peut, avec son bec crochu, percer une rame, comme le ferait une balle, et briser une canne assez forte.
« Tandis que l’œil de la plupart des Tortues, écrit Müller, dénote une sorte de bienveillance stupide, le regard de la Serpentine brille de méchanceté; bien des gens rencontrant cette bête pour la première fois, s’en méfient immédiatement et l’évitent;, cet aspect méchant résulte de l’ensemble de l’animal, de sa forme comme de sa couleur. »
Si la Serpentine marche lentement et avec maladresse sur la terre ferme, en revanche elle est extrêmement agile dans l'eau; elle s’élance sur sa proie avec une rapidité vraiment surprenante.Sa nourriture se compose de poissons, de batraciens; l'animal ne craint pas, du reste, de s'attaquer à des bêtes de forte taille, telles que des oies ou des canards : Müller rapporte que les paysans des États-Unis se plaignent fréquemment de vols que commettent les Serpentines qui dévorent les poules et les canards qui s’aventurent dans leur dangereux voisinage; lorsqu'un de ces oiseaux se risque près d'une Serpentine, celle-cise jette sur lui avec un élan tel qu’il ne peut guère échapper; la Tortue le saisit avec ses robustes mâchoires, l’entraîne sous l’eau malgré ses efforts désespérés, le noie et s’en repaît tout à son aise.
Les œufs de la Serpentine ont à peu près les dimensions des œufs de pigeon ; la femelle les dépose, au nombre de vingt à trente, dans un trou qu’elle recouvre ensuite de feuillage et qu'elle creuse dans le voisinage de l’eau. « Pendant des mois entiers, j'ai vu aux environs de Cambridge, dans le Massachusetts, écrit Weinland, des Tortues éclore journellement et sortir des œufs enfouis dans le sable ou dans la mousse; le premier mouvement que faisait la bête en arrivant au jour était de chercher à mordre et à faire du mal. » Le prince de Wied rapporte le même fait.
Captivité. — Les Serpenlines que l'on apporte ägées dans les ménageries refusent ordinairement de prendre de la nourriture pendant
longtemps, tant leur caractère est irritable. | Une Chélydre gardée par Müller en captivité ne voulut rien manger pendant près d'un an.
« C’est en vain, écrit cet observateur, que je lui offris tous les mets; elle se jetait sur la proie qu’on lui donnait et la mordait avec rage.» Certains individus ne sont pas aussi farouches que ceux dont parle Müller, et on arrive assez rapidement à leur faire manger de la viande, des batraciens et surtout du poisson qu'ils semblent préférer à tout, poisson de mer aussi bien que poisson de rivière ; leur voracité est alors extrème et ils mangent avec gloutonnerie:
« La vie de la Serpentine, écrit Fischer, est en réalité aussi sombre que son aspect est disgracieux. Elle fuit les rayons du soleil et recherche avant tout l'obscurité; elle n’a pour ainsi dire toute son énergie que durantl’obscurité. » D'après Fischer, cette Tortue doit entreprendre chaque nuit de longues expéditions à la recherche de sa nourriture; un individu que ce naturaliste tenait en captivité sortait chaque soir de sa retraite et se promenait à travers la chambre dans laquelle il était enfermé; il errait ainsi jusqu'au matin et se cachait alors dans quelque coin obscur. On peut faire les mêmes observations dans les ménageries; les Chélydres recherchent toujours l'endroit le moins éclairé des bassins dans lesquels on les tient, se tapissent au fond de l’eau et restent complètement immobiles pendant de longues heures.
Il serait facile d’acclimater chez nous la Serpentine si cette acclimalation ne présentait que toutes sortes d’inconvénients. Une observation que l’on doit à Müller démontre, en effet, que cet animal peut parfaitement supporter l'hiver dans nos pays. Müller rapporte, en effet, qu’une Chélydre serpentine expédiée en 1863 de l’Amérique septentrionale s'échappa, on ne sait comment, du jardin dans lequel on la tenait captive ; en dépit des recherches les plus minutieuses qui furent faites, il fut impossible de la retrouver. Trois ans plus tard, des ouvriers occupés au nettoyage d'un canal découvrirent, à leur profonde surprise, une Tortue profondément enfoncée dans la vase dont la première action fut de se jeter sur eux et de chercher à les mordre; cette Tortue était la Serpentine évadée de sa prison. Qu’'avait pu manger cette Tortue, ainsi enterrée dans la vase? Elle n'avait certes pas jeûné, car elle était, à ce qu'il paraît, fort grasse.