LA TORTUE DE TEMMINCK
Fig. 113, — Tortue serpentine (1/12° de grand. nat.).
ma bête, happant cà et là les miettes de pain que je venais de distribuer ; la Tortue était absolument immobile, les pieds et la tête complètement rétractés sous la carapace, son dos recouvert d'herbes et de vase à ce point qu’elle se confondait presque complètement avec le rocher sur lequel elle reposait. À peine un des imprudents poissons, long d'environ 30 cenlimètres, se trouva-t-il à portée de ma Temminck, que celle-ci projeta simplement sa tête en avant, par un mouvement des plus rapides et empoigna le malheureux poisson, qui fut fixé contre le rocher à l’aide des membres antérieurs de la Tortue et lentement dévoré, déchiqueté morceau par morceau. Voulant me débarrasser à tout prix d’une bête qui ravageait ainsi mes étangs et tuait mes plus beaux poissons, je lui lançai un hamecon amorcé avec un pelit Cyprin : la Tortue ayant saisi l'appât, je lui enfonçai l'hamecçon dans la mâchoire, par une brusque secousse et cherchai à l’entraîner vers les bords de l'étang en un point où l’eau était moins profonde.
Lorsque la Tortue put prendre pied, elle s’arcbouta sur ses pattes de devant et j'essayai Breum. — V,
en vain de la tirer à bord. La bête se mit dans une extrême fureur et finit par couper la corde et se débarrasser de l’hamecçon ; elle s’empressa de se réfugier alors dans la partie la plus profonde de mon étang et devint, à partir de ce jour, d'humeur de plus en plus farouche et batailleuse. » ;
Les Tortues de Temminck qui ont été observées dans la ménagerie des Reptiles du Muséum d'histoire naturelle de Paris avaient, on ne sait pourquoi, adopté un coin de leur bassin, ni plus sombre ni mieux éclairé que les autres, et n’en bougeaient presque jamais; enfoncées sous l’eau, elles restaient des heures et des heures entières sans venir respirer à la surface ; le besoin de respirer se faisait-il sentir, elles élevaient lentement la tète, ne faisant passer que la partie du museau dans laquelle s'ouvrent les orifices antérieurs des fosses nasales, puis replongeaient tout en laissant échapper quelques bulles d'air, qui venaient crever à la surface de l’eau. Elles vivaient en bonne intelligence avec des Chélydres serpentines, d'humeur beaucoup plus batailleuses qu’elles, et même avec des Tor-
Repries, — 12
90 LES PODOCNÉMYDES.
tues de terre qui se baignaient fréquemment dans le bassin dans lequel elles étaient maintenues en captivilé. Leur nourriture se com-
posait de viande et surtout de poisson ; une de ces Tortues engloulissait jusqu’à dix-huil et vingt harengs à la file.
LES CHÉLYDINÉES — CHELYDINA
Caractères généraux. — Cette tribu, qui comprend les Tortues de marais pleurodères de Duméril et Bibron, est nettement caractérisée par la soudure du bassin avec le plastron et la dossière, tandis que chez les Tortues de terre proprement dites et chez les Tortues de marais cryptodèresle bassin n’est réuni à la carapace qu’à l'aide de ligaments. Une particularité qui jusqu'à présent ne souffre pas d’exceplion, et qui est précieuse en ce qu’elle permet de déterminer si un animal fossile appartient à tel ou tel groupe, est qu'il existe une écaille intergulaire. Au lieu de retirer direcltement leur cou sous la carapace, les Pleurodères le ramènent laléralement, de telle sorte que la rétraclion se fait, non suivant un plan vertical, mais bien suivant un plan horizontal ;: les yeux sont, le plus souvent, placés presque au-dessus de la tête et non latéralement, ainsi qu'on le voit chez les Cryptodères; les mächoires ne sont jamais dentelées, ainsi qu'on le remarque chez presque toules les Cryptodères, mais les bords sont tranchants, à l'exception des Chélys, qui ont les bords des mäâchoires mousses et arrondis: le cou, dont le degré d'extension est plus ou moins prononcé, est enveloppé d’une peau molle et làche, tantôt nue, ainsi que cela existe chez les Pellocéphales etles Podosnémydes, tantôt granuleuse, comme chez les Sternothères ; les narines peuvent être simplement percées à l'extrémité du museau, tantôt, comme chez les Malamata, placées à l'extrémité d’une trompe mobile. La voûte de la fosse temporale est ossifiée(Pellocéphale, Podocnémyde), ou fibreuse (Sternothère, Platémyde, Hydroméduse, Chélodine). Le lobe antérieur du plastron est mobile chez les Sternothères, fixe chez les Chélodines, les Hydroméduses, les Platémys, les Péloméduses ; la plaque nuchale est nulle ou distincte ; la queue est presque toujours courte et pointue; chez les Peltocéphales elle est garnie d’une sorle d’ongle ou d’étui corné.
Les Chelydinées sont plus essentiellement aquatiques que les Chersémydinées ; leur vétitable patrie est l'Amérique du Sud ; on les
trouve également à la Nouvelle-Hollande et dans les partie tropicales de l'Afrique.
LES PODOCNÉMYDES — PODOC- NEMYS (1)
Caractères. — Chez les Podocnémydes la carapace est modérément bombée; la plaque caudale est double ; la nuchale fait défaut ; le sternum est large, non mobile ; la tête est peu déprimée, couverte de plaques ; le front est creusé d’un large sillon longitudinal ; la voûte de la fosse temporale est ossiliée ; les mâchoires sont légèrement arquées, non dentelées ; il existe deux barbillons sous le menton; les pattes sont largement palmées, les postérieures portent aux talons deux grandes écailles minces et arrondies.
La Podocnémyde élargie a la carapace déprimée, tandis que la carapace est bombée, carénée en avant chez la Podocnémyde de Duméril.
Distribution géographique. — Les espèces habitent toutes les parties les plus chaudes d2 l'Amérique du Sud.
Usages. — Les Podocnémydes donnent lieu, dans les parties tropicales de l’Amérique du Sud, à une industrie toute spéciale, nous voulons parler de la fabrication d'huile d'œufs de Tortues. Alexandre de Humboldt nous a laissé sur celle industrie, qui va chaque jour en périclitant par suite de la destruction incroyable de nombre d'animaux, nous a laissé, disonsnous, des détails pleins d'intérêt, et nous ne pouvons mieux faire que de transcrire ici le récit de l’illustre voyageur :
« Vers onze heures du matin, écrit de Humboldt, nous débarquâmes sur une île située au milieu du fleuve (l'Orénoque) que les Indiens considèrent comme leur propriété dans la mission de l’Uruana. Cette île est renommée pour la chasse qu'on y fait aux Tortues, ou, comme on dit, pour la récolte des œufs qu'on y fait chaque année. Nous y trouvâmes plus de
(1) D’après Duméril, le nom du genre est emprunté des tubercules solides qui se trouvent sur les talons; de Avnuis, bottines, chaussures; œoùc, pied.
trois cents Indiens couchés sous des huttes en feuilles de palmier. Outre les Guanos, les Otomaques de | Uruana qui passent pour un peuple sauvage et réfractaire à toute civilisation, nous vimes des Caraïbes et d’autres Indiens du cours inférieur de l'Orénoque. Chaque peuplade s'installait à part et se reconnaissait à la couleur et à la forme des tatouages. Au milieu des groupes bruyants d'Indiens se trouvaient quelques blancs et notamment des commerçants d'Angostura qui avaient remonté le fleuve pour acheter aux indigènes l'huile d'œufs de Torlue. Nous rencontrèmes aussi le missionnaire de l'Uruana ; il nous raconta qu il était venu pour se procurer l'huile nécessaire à la lampe de l'autel; mais son prin-
cipal but élait de maintenir l’ordre au milieu |
de ce mélange d’Indiens et d'Espagnols.
« En compagnie de ce missionnaire et d’un marchand, qui se vantait d'assister à cette récolle depuis dix ans, nous parcourdmes celte île, qu’on visite ici comme les foires dans nos pays. Nous nous trouvions sur une étendue de sable bien aplanie. « Aussi loin que s’étend le «regard le long des bords, nous dit-on, la terre «recouvre des œufs de Tortues. » Le missionnaire portait à la main une longue perche; il nous montra-comment on s’en servait pour rechercher jusqu'où s'étend la couche des œufs, et procéda à la façon des mineurs qui veulent délimiter un gisement de marne, de fer ou de charbon minéral. En enfonçaut verticalement la perche dans le sol, on sent, lorsque la résistance fait défaut, qu'on atteint la cavité, ou la couche terrestre meuble dans laquelle gisent les œufs.
« Cette couche est si uniformément répandue que, dans un rayon de 10 toises autour d'un point donné, la perche exploratrice la rencontre sûrement. Aussi ne parle-t-on ici que de perches carrées d'œufs; on divise le sol en lots qu’on exploite comme on ferait d’un terrain riche en minerais. Il s’en faut cependant que cette couche d'œufs recouvre l’île dans son entier ; elle cesse dans tous les points où le sol se relève brusquement, parce que les Tortues ne peuvent grimper sur ces petits plateaux. Je parlai à mes guides des descriptions hyperboliques du Père Gumilla, d'après lequel les rives de l’Orénoque contiendraient moins de grains de sable quele fleuve ne renferme de Tortues, à ce point que les bateaux se trouveraient arrêlés dans leurs courses si les hommes et les Ligres n’en tuaient annuellement une
LES PODOCNÉMYDES.
quantité suffisante. Mais ce ne sont là que des contes, ainsi que le fit remarquer en souriant le marchand d'Angoslura. Les Indiens nous affirmèrent que, depuis l'embouchure de l'Orénoque jusqu’au confluent de l’Apure, on ne trouve ni une île ni un rivage où l'on puisse recueillir en quantilé des œufs de Torlues. Les points sur lesquels presque toutes les Tortues de l'Orénoque semblent se rassemb'er chaque année s'étendent entre le confluent de l’Apure et de l'Orénoque et les grandes cataractes; c'est là que se trouvent les points les plus renommés. L'une des espèces, la Pod cenemys expansa, paraît ne point remonter au-dessus des cataractes; d’autre part, on nous a affirmé qu’au dessus de l'Apure et du Maypure on ne trouve que les Tortues dites Zerekay.
« La Podocnémys est connue des indigènes sous le nom d’Arraou. L'époque à laquelle pond cette espèce coïncide avec celle du niveau le plus bas des eaux. Comme l'Orénoque commence à monter à partir de l'équinoxe du printemps, les rives les plus basses se trouvent à sec depuis le commencement de janvier jusqu’au 29 mars. Les Arraous se rassemblent en troupes nombreuses dès le mois de janvier; elles sortent de l’eau et se chauffent au soleil; d’après les Indiens, une forte chaleur est nécessaire à l'éclosion des œufs. Pendant le mois de février on trouve les Arraous sur la rive pendant presque toute la journée. Au commencement de mars, les troupes disséminées se réunissent pour nager vers les îles sur lesquelles elles ont l’habitude de pondre; il est probable que les Tortues reviennent chaque année exactement au même point. Peu de jours avant la ponte on voit ces animaux disposées en longues rangées sur les bords des îles Cucuruparu, Teruana et Pararuna ; elles tendent leur cou et tiennent leur tête hors de l'eau pour s’assurer qu'elles n'ont rien à craindre ni des tigres ni des hommes. Les Indiens, qui ont grand intérêt à ce que ces troupeaux rassemblés demeurent agelomérés, disposent le long de la rive des sentinelles dont le but est d'empêcher ces animaux de se disperser et de veiller à ce que leur ponte puisse s'effectuer paisiblement. On ordonne aux embarcations de se maintenir au milieu du fleuve et de ne pas effaroucher les Tortues par des cris.
« Les œufs sont toujours pondus pendant la nuit, mais celte ponte commence immédiatement après le coucher du soleil. A l’aide de ses pattes postérieures, munies de griffes très
92 LES PODOCNÉMYDES.
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longues etrecourbées, l'animal creuse un trou d’un mètre de large et de 60 centimètres de profondeur, dont il arrose les parois de son urine, afin de consolider le sable, ainsi que le disent les Indiens. Ces Tortues sont parfois tellement pressées de pondre que plusieurs d’entre elles déposent leurs œufs dans les trous que d’autres ont creusés sans avoir pu encore les recouvrir de terre ; elles forment ainsi une seconde couche d'œufs superposés à une première couche également fraîche. Dans leur précipitation elles cassent un tel nombre d'œufs que la perte qui en résulte équivaut, d’après ce que nous a montré le missionnaire, au tiers de toute la récolte. Nous trouvâmes du sable quartzeux et des débris de coquilles agelomérés au milieu du jaune répandu hors des œufs. Le nombre des animaux qui creusent la rive pendant la nuit est si grand que plusieurs d’entre eux sont surpris par le jour avant d’avoir pu terminer leur ponte. Ils se hâtent alors davantage de se débarrasser de leurs œufs et de recouvrir les trous, afin que les tigres ne puissent les voir. Ces Tortues retardataires ne songent alors aucunement au danger qui les menace elles-mêmes; elles achèvent leur travail sous les yeux des Indiens qui arrivent de bonne heure et qui les appellent «les Tortues folles. » Malgré la brusquerie de leurs mouvements on s’en empare aisément à l’aide des mains.
«Les trois campements d'Indiens dans les endroits précités se forment dans les derniers jours de mars ou dans les premiers jours d'avril. La récolte des œufs se fait chaque fois de la même manière avec la régularité qui règne dans tout ce qui dépend des institutions monacales. Avant l'arrivée des missionnaires auprès de ce fleuve, les indigènes recueillaient en quantité moindre ce produit que la nature fournit ici en si grande abondance. Chaque peuplade fouillait la rive à sa guise; un grand nombre d'œufs étaient brisés volontairement parce que les forages étaient exécutés sans précaution et qu'on découvrait plus d'œufs qu’on n’en pouvait emporter. On aurait dit d'une mine exploitée par des mains inhabiles. Les jésuites ont eu le mérite de régler cette exploitation. Ils s’opposèrent à ce qu'on fouillât la rive entière ; ils en firent respecter toujours une partie, craignant que les Tortues soient notablement réduites en nombre, sinon anéanties. Aujourd'hui on remue le rivage entier sans aucun égard pour cette considération ; et
l'on pense que les récoltes diminuent d'année en année.
« Une fois le campement établi, le missionnaire nomme un représentant qui répartit en lots l'étendue de terrain où reposent les œufs suivant le nombre des tribus indiennes. Il commence son travail en explorant avec sa perche l'étendue de la couche d'œufs dans le sol.
D'après nos mesures, cette couche s'étend jusqu’à 40 mètres du bord et présente une épaisseur moyenne d'un mètre. L'employé en question délimite le terrain dans lequel chaque tribu devra travailler. Ce n’est pas sans surprise qu’on entend parler ici du rapport de la récolte des œufs estimé comme celui d’une récolte de moisson. Une étendue sur 40 mètres de large fournit de l’huile pour une centaine de cruches, c’est-à-dire un millier de francs. Les Indiens creusent le sol avec leurs mains et entassent leurs œufs dans de petites corbeilles appelées « mappiri »; ils les portent ainsi dans leurs camps et les jettent dans de grandes auges en bois remplies d’eau. Là-dedans ils broient ces œufs et les remuent à l’aide de pelles, puis ils les exposent au soleil jusqu’à ce que la partie huileuse, le jaune de l'œuf, qui surnage, soit devenue épaisse. Ils puisent cette huile et la cuisent sur un-bon feu; plus elle est cuite et mieux elle se conserve. Bien préparée, elle est claire, sans odeur, à peine jaunâtre. Les missionnaires l’apprécient autant que la meilleure huile végétale. On l’emploie non seulement pour l'éclairage, mais encore, et de préférence, pour la cuisson, car elle ne donne aucune espèce de saveur désagréable aux mets. Toutefois il est fort difficile d'obtenir une huile de tortue parfaitement pure ; le plus souvent elle conserve une odeur de pourriture; cela tient à ce que parmi les œufs on en emploie parfois dans lesquels les {tortues ont déjà atteint un degré de développement avancé.
« Les rives de l'Uruana fournissent annuellement mille cruches d'huile; la cruche vaut à Angostura de 2 piastres à 3 piastres et demie. La quantité d'huile fabriquée s’élève annuellement à 5000 cruches; comme il faut 200 œufs pour obtenir une bouteille d'huile, 500 œufs donnent une cruche d'huile ; en admettant que chaque Tortue pond de 100 à 116 œufs et qu'un tiers de ces œufs se trouve brisé pendant la ponte, surtout par les « Tortues folles », on peut conclure que pour remplir 3000 cruches d'huile, 30,300 Arraous ont
LES PODOGNÉMYDES.
dû pondre sur les trois îles où se fait la récolte, environ 33 millions d'œufs. Ce chiffre est certainement bien au-dessous du chiffre réel.
Beaucoup de Tortues, en effet, ne pondent que de 60 à 70 œufs; beaucoup d’entre elles sont dévorées par les Jaguars au moment où elles sortent de l’eau; les Indiens emportent, en outre, un grand nombre d'œufs pour les faire sécher au soleil et les manger; ils en brisent aussi involontairement un grand nombre au moment de la récolte. La quantité d'œufs qui éclosent avant l’arrivée de l’homme est si considérable que j'ai vu dans le gisement d'Uruana, sur toute la rive de l'Orénoque, grouiller de jeunes Tortues, d'un pouce de large, qui échappaient à grand’peine aux poursuites des enfants indigènes. Faisons remarquer encore que les Arraous ne pondent pas toutes sur les trois gisements désignés et qu'un très grand nombre d’entre elles pondent, isolément ou à une autre époque, entre l'embouchure de l'Orénoque et le confluent del’Apure ; on arrive donc forcément à cette conclusion que le nombre des Tortues qui pondent chaque année sur les rives de l’'Orénope inférieur est d'environ un million. Ge chiffre est exceptionnellement considérable pour un animal qui arrive à une grande taille, et qui a tant à souffrir des poursuites de l'homme; en général la nature restreint davantage la reproduction chez les grandes espèces que chez les petites.
«LesjeunesTortuesbrisent leur coquille pendant le jour; mais on ne les voit émerger du sol que pendant la nuit. D’après les Indiens, elles craignent la chaleur du soleil. Les indigènes voulurent nous montrer comment les petites Tortues trouvent immédiatement le chemin le plus court vers la rivière, alors même qu'on les a transportées dans un sac loin du bord et qu’on les a posées à terre, tournant le dos à la rive. J'ai constaté que cette expérience, que le Père Gumilla a déjà rapportée, ne réussit pas toujours également bien; néanmoins il m'a semblé qu'ordinairement ces jeunes animaux, alors même qu'ils se trouvaient très loin du bord ou dans une île, pouvaient flairer d’où soufflait l'air le plus humide. Quand on songe à quelle distance la couche d'œufs s'étend presque sans interruption sur la rive et à combien de milliers s'élève le chiffre des Tortues qui vont à l’eau aussitôt après leur l’éclosion, on ne peut guère admettre que toutes les mères qui ont creusé leurs nids dans le même lieu retrouvent leurs petits et puissent
les conduire dans les lacs de l’'Orénoque comme font les Crocodiles. Ce qui est certain, c’est que la Tortue passe les premières années de sa vie dans les lacs les moins profonds, et qu’elle ne va dans le grand lit du fleuve qu’à sa maturité. Comment donc les petits trouvent-ils ces lacs? Y sont-ils menés par les Tortues femelles qui accueilleraient les premiers qu'elles rencontrent ? L’Arraou reconnaît sûrement, aussi bien que le Crocodile, l'endroit où elle a fait son nid; mais comme elle n’ose s'approcher du bord quand les Indiens commencent à exploiter ces gisements, comment pourrait-elle distinguer le sien de ceux des autres? Les Otomaques prétendent avoir vu de petites Tortues femelles, à l’époque des hautes eaux, suivies d'un nombre assez considérable de petits; c'étaient des Tortues qui avaient pondu seules sur une rive isolée et qui avaient pu y revenir. Les mâles sont rares maintenant parmi les Arraous : on en trouve à peine un parmi plusieurs centaines. On ne peut expliquer le fait ici, comme on le fait pour les Crocodiles qui se livrent à l’époque du rut des combats sanglants.
« La récolte des œufs et la préparation de l'huile durent trois semaines, et c’est pendant cette période seulement que les missionnaires sont en relation avec la côte et les pays civilisés dans le voisinage. Les franciscains, qui vivent au sud des cataractes, viennent assister à cette récolte, moins pour se procurer de l'huile que pour voir quelques visages blancs. Les marchands d'huile gagnent 60 à 70 p. 100; carles Indiensleur vendent la cruche 1 piastre, et les frais de transport ne s'élèvent qu’à un cinquième de piastre par cruche. Tous les Indiens qui prennent part à cette récolte rapportent aussi des masses d'œufs séchés au soleil ou légèrement cuits. Nos rameurs en avaient toujours dans leurs corbeiïlles ou dans leurs petits sacs en coton. Ces œufs, tant qu'ils sont bien conservés, n’ont pas une saveur désagréable. »
Les œufs d'Arraous sont encore estimés ailleurs, ainsi que l'indiquent les récits de Schomburgk. « La joie avec laquelle les matelots saluèrent certains bancs de sable de l’Essequibo, ne put s'expliquer pour moi que quand je vis plusieurs de ces Indiens sauter dans le fleuve impatiemment, avant que les canots aient atterri, et nager vers un des bancs pour se mettre soudain à fouiller le sable et à en extraire des quantités d'œufs. L'époque de la
ponte des Tortues était commencée, et c’est là une époque que les Indiens attendent aussi avidement que nos gourmets guettent le passage des bécasses ou les premiers envois d'huitres fraîches. Le désir s’éveillait chez ces Indiens d’une façon tellement vive, que, si l'abandon volontaire du canot leur eût fait encourir la peine de mort elle-même, ils n'auraient su s'abstenir, je crois, de nager vers ces bancs de sable qui recélaient dans leur sein ces œufs succulents. En goûtant cette friandise si bien fêtée, je compris la passion de ces Indiens. Que sont, en effet, auprès de ces œufs, les œufs de vanneau si prisés chez nous!
« Sur ces bancs, la Tortue s’éloigne jusqu’à 80 et 140 pas du bord, creuse une excavation dans le sable, y dépose ses œufs et les recouvre de sable avant de s’en retourner à
l’eau. Un Européen inexpérimenté chercherait |
en vain ces œufs pendant longtemps; l'enfant des bois, plus avisé, se trompe rarement et ne soulève presque jamais le sable en quelque endroit sans y trouver immédiatement les œufs. Un léger soulèvement, un peu ondulé, lui révèle la place du nid ; nous n’avons appris à reconnaître ce signe qu'après avoir vu quel-
ques bancs de sable dont la surface entière |
avait un aspect onduleux. On laisse couler le blanc de l’œuf qui, loin de durcir à la coction demeure à l'état tout à fait liquide, et l’on ne mange que le jaune qui est savoureux et nutritif. Mêlés avec quelques gouttes de rhum et un peu de sucre, ces jaunes d'œufs produisent une friandise exquise qui offre avec les massepains une analogie frappante.
« D’après Martins, la ponte des Tortues a lieu au mois d'octobre ou de novembre; suivant Humboldt, elle se fait en mars, le long de l'Orénoque; à Essequibo, en revanche, elle commence en janvier et dure tout au plus jusqu'en février. Cette diversité dans l’époque assignée à la ponte paraît dépendre du début variable de la saison des pluies dans les limites des trois régions fluviales correspondantes.
« Les Tortues déposent leurs œufs pendant les beaux jours, à l'époque à laquelle le soleil peut encore mener l’éclosion à bonne fin, avant le début de la période des pluies. Pour les Indiens, l’éclosion des Tortues est le signe le plus certain de l'approche de cette saison des grandes pluies. »
Ennemis. — Outre l'homme, les Arraous ont encore à souffrir des animaux carnassiers.
LA PODOCNÉMYDE ÉLARGIE.
! « On nons montra, écrit Humboldt, de grandes carapaces de Tortues vidées par des Jaguars.
Les Tigres viennent pourchasser les Tortues sur les rives où les Arraous ont l'hahitude de pondre ; ils se jettent sur elles elles retournent sur le dos pour pouvoir les dévorer à leur aise. Les Tortues, dans cette position ne peuvent se relever et comme le Jaguar en renverse tou-
jours plus qu’il n’en peut manger en une seule nuit, ce sont les Indiens qui profitent de sa rapacité et de sa ruse.
« Lorsqu'on sait quelle peine a le zoologiste pour extraire le corps d’une Tortue de sa carapace, on admire l'habileté du Jaguar qui vide cette carapace avec ses griffes, comme si le couteau d'un chirurgien avait coupé toutes les inserlions musculaires. Le Jaguar poursuit l’Arraou jusque dans l’eau, lorsqu'elle n’est pas trop profonde ; il déterre également ses œufs et c’est, avec le Crocodile, le Héron et le Vautour, le plus redoutable ennemi des Tortues qui viennent d’éclore. »
LA PODOCNÉMYDE ÉLARGIE. — PODQCNEMYS EXPANSA.
Arrau-Schildkrôte.
Caractères. — La Podocnémyde élargie, qui arrive à la taille de 0,80, a la carapace ovale, entière, déprimée chez l'adulte, tectiforme dans le jeune âge; la région fémorale du limbe est fort élargie et horizontale ; les écailles vertébrales sont lisses; le dessous du corps présente une teinte brune mélangée de roussâtre; le dessous est jaune, tacheté de noirâtre (fig. 114).
Distributiou géographique et mœurs. — D'après Alexandre de Humboldt, la grande Tortue qu'on nomme Ayrraou est un animal farouche et sauvage qui plonge et se cache au moindre bruit; elle fuit les rivages habités par l’homme et les eaux trop fréquemment sillonnées de bateaux. Les œufs, beaucoup plus gros que ceux des Pigeons, ont une coque calcaire si résistante que les enfants ottomaques se les jettent de main en main.
« On désigne dans les mêmes parages sous le nom de Terekey, une Tortue de plus petite taille, bien que très étroitement apparentée à l’Arraou. Les Terekey ne se réunissent pas en troupes aussi nombreuses que les Arraous au moment de la ponte en commun. Leur chair
a une saveur très agréable, ce qui la fait rechercher par les habitants de la Guyane. L’Ar-
LES PLATÉMYDES.
raou ne remonte pas au-dessus des cataractes de l'Orénoque, tandis que le Terekey se rencontre aussi bien dans l’Orénoque supérieur qu’en dessous des chutes et se trouve, en outre, dans l’Apura, l'Uritaku, le Guatiko, et dans les petits cours d’eau qui parcourent les Uanos du Caracas. »
LES STERNOTHÈRES — STERNO- THERUS (1)
Caractères. — Bell a désigné sous ce nom des Tortues qui ont la carapace assez bombée, la tête déprimée, garnie de grandes plaques, la voûte de la fosse temporale fibreuse; il n'existe pas de plaque nuchale; le sternum est large, à prolongements latéraux fort étroits; on voit cinq ongles à chaque patte.
Les Sternothères se caractérisent nettement dans le groupe des Pleurodères par la mobilité du lobe antérieur du plastron, qui peut s’abaisser ou se relever, de manière à laisser découvertes la tête et les pattes, ou à les cacher complètement; en un mot, les Slernothères représentent parmi les Pleurodères les Cistudes et les Cinosternes, parmi les Cryptodées. Seules parmi les Tortues actuelles, les Slernothèresont onze piècesausternum, toutes
les autres ayant neuf pièces au plastron; cette |
pièce supplémentaire porte le nom de #esosternum. On connaît une Tortue fossile, le P/eurosternon, du Weald, qui a même nombre de plaques; mais celle Tortue paraît devoir rentrer dans le groupe des Cryptodères, c'est-àdire dans la tribu des Chersemydines.
Chez les Slernothères, le cou est court, épais, et, de même que chez les autres espèces qui composent la tribu, peut s’abriter sous le rebord de la carapace. La queue est très courte et ne dépasse guère le bord de la carapace. La coloration est toujours sombre, noirâtre ou brunâtre.
Distribution géographique et mœurs. — Les espèces de Slernothères, au nombre de six, habitent Madazascar et les parties tropicales de l'Alrique. Ce sont des animaux qui, lorsqu'ils ne chassent pas, se tiennent sur les rives des pelits cours d’eau; leur faible taille, qui ne dépasse guère 30 centimètres, ne les rend guère redoutables. Beaucoup moins aquatiques que la plupart des Pleurodères, les Ster-
(1) De crépvov, plastron ; Gxp6:, gond; plastron à fond ou à charnière.
nothères, dans certaines saisons du moins,ont des habitudes exclusivement terrestres, ainsi que M. Maurice Chaper a pu l’observer à Assinie, sur la côte occidentale d'Afrique. Lorsqu'ils ont saisi une proie trop volumineuse pour qu’elle puisse être avalée d’un coup, ils
| la fixent au fond de l’eau à l’aide d’une des
pattes de devant, généralement la patte gauche, et la déchirent alors en petits morceaux, ainsi que nous l'avons observé à la ménagerie des Reptiles du Muséum de Paris.
LES PLATÉMYDES — PLATEMYS (1)
Caractères. — Le terme de Platémyde a été employé par Wagler pour désigner des Tortues qui ont la carapace très déprimée, la pla-
que intergulaire située entre les gulaires, cinq
plaques vertébrales, la tête aplatie, couverte d’une seule écaille mince ou d’un grand nombre de petites plaques irrégulières, le sternum immobile, cinq ongles aux pattes de devant, quatre à celles de derrière ; il existe deux barbillons sous le menton. Ajoutons que le bord externe des bras est garni d'une membrane mince et flottante; sur le devant du tarse se trouve une sorte de crête composée de deux ou trois grandes écailles. La queue est courte, dépourvue d’ongle. La plaque nuchale est distincte, ce qui les sépare des Pé'oméduses ou Pentonyx qui, en outre, ont cinq ongles à tous les pieds.
Distribution géographique et mœurs. — La forme de la carapace, très déprimée, les franges que l’on voit le long des bras et qui augmentent encore la surface de natation, font des Platémydes des Tortues essentiellement aqualiques, plus aquatiques même que les Hydroméduses. Elles sont presque toujours à l'eau, leur long cou étendu en avant, en quête de quelque proie ; lorsque celle-ci passe à leur portée, elles s’en emparent par une brusque extension de leur cou qu’elles tiennent d’habitude à demi-replié en forme d’S.
Les espèces, au nombre de seize, habitent les parties les plus chaudes de l'Amérique du Sud, le Brésil, les Guyanes; une espèce, le Platémyde de Macquarie, se trouve toutefois dans le nord-ouest de la Nouvelle-Hollande.
(1) De émhad:, aplatie, plane ; ud;, tortue.
96 L'HYDROMÉDUSE DE MAXIMILIEN.
Fig. 114. — Podocnémyde élargie (1/6° de grand. nat.).
LES HYDROMÉDUSES — HYDROME- DUSA (1)
Caractères. — Wagler a désigné sous le nom d’Æydromedusa des Tortues pleurodères qui ont la carapace déprimée et six plaques vertébrales, ce qui est un caractère tout à fait exceptionnel; le plastron, immobile, très large, arrondi en avant, est fixé solidement à la carapace ; la tête, très aplatie, est recouverte d'une peau molle; le cou est fortlong; la bouche est largement fendue; les mâchoires sont faibles et il n'existe pas de barbillons au menton; la queue est très courte ; il existe quatre ongles à chaque patte.
Les trois espèces qui composent le genre, Hydromedusa Maximiliani, Mik., A. flavilabris, D. B., 4. subdepressa, Gray, habitent les par- Lies tropicales de l'Amérique du Sud.
Ces espèces rentrent dans le genre Chélodine, tel que le comprenaient Duméril et Bibron; on réserve le nom de Chélodines aux
(1) De dôpouedovon, le tyran des eaux, le despote des CAUT.
Tortues qui ont la plaque intergulaire placée en arrière des gulaires, le nom d'Hydroméduses étant donné aux espèces chez lesquelles cette plaque est située entre les gulaires.
L’HYDROMÉDUSE DE MAXIMILIEN. — HYDROME- DUSA MAXIMILIANI.
Schlangenbals-Schildkrüte.
Caractères. — Carapace courte, ovalaire, entière, arrondie en avant; les premières écailles costales et les deux dernières dorsales proéminentes; écaille nuchale aussi large que la première plaque vertébrale, placée derrière les margino-collaires ; tels sont les principaux ca- . ractères assignés à l'espèce que nous étudions. Ajoutons que le plastron est ovale, large et arrondi en avant, rétréci et échancré en arrière, que la tête est très aplalie, le cou fort long, que la carapace est d’un jaune olivâtre relevé par de gros points de couleur brune, que les mâchoires et le dessous du cou sont jaunâtres, marbrés de brun. L'animal adulte peut arriver à la taille de 1 mètre, la longueur du cou étant de 40 centimètres (fig. 115).
LES CHÉLYS.
Fig. 115. — Hydroméduse de Maximilien {1/12° de grand. nat.).
Distribution géographique et mœurs.— De même que les autres espèces du genre, la Maximilienne habite les parties les plus chaudes de l'Amérique du Sud; on la trouve au Brésil et dans les régions avoisinantes; Masserer l’a recueillie dans la capitainerie de Saôpolo; le Muséum de Paris en possède de beaux exemplaires qui lui ont été envoyés de Buenos-Ayres par d’Orbigny ; Hensel en à reçu également de la Banda orientale.
D'Orbigny dit que cette espèce habite, aux |
environs de Buenos-Ayres, les petits lacs et les cours d’eau peu profonds.
Dans les ménageries, la Maximilienne se lient le plus souvent hors de l’eau, pendant la journée, et l’on ne voit absolument alors de la bête que sa carapace ; le cou si long est replié à gau-
che, comme un épais bourrelet, dans l’espace
assez profond qui sépare la carapace du plastron ; la tête est alors si fortement pressée contre les téguments mous de la région scapulaire qu'on n’en voit qu'une partie; les pattes et la queue, du reste très courte, sont rentrées sous la carapace, les ongles forts et allongés restant seuls en dehors. Qu'un ennemi s'approche de BREnM. — V.
Fanimal ainsi renfermé sous sa boîte osseuse, il projettera, par une détente brusque, sa tête en avant, et, bien que ses mâchoires ne soient pas dentelées et soient relativement faibles, elle n’en causera pas moins une cuisante morsure ; on ne peut se faire une idée, si on ne l’a pas vue, de la rapidité avec laquelle l'Hydroméduse projette ainsi sa tête à une grande distance. Lorsque la Tortue est en chasse, elle explore le fond de l’eau et les moindres recoins à la recherche de sa nourriture. En li-
| berté, la Maximilienne chasse probablement à | la tombée de la nuit; sa carapace, de la cou-
leur de la vase dans laquelle elle se tient, lui permet d'échapper facilement aux regards des Poissons dont elle fait principalement sa nourriture et qu'elle peut prendre par la brusque extension de son cou.
LES CHÉLYS — CHELYS
Fransen-Schildkrôte.
Caractères. — Ce genre à élé formé par Duméril pour une fort étrange Tortue dont les véritables affinités zoologiques ne sont pas en-
98 LE MATAMATA.
core parfaitement déterminées. On s'accorde généralement cependant à le placer à la fin des Chelydina où Tortues pleurodères ; le Chélys, par certains caractères, forme, en effet, une sorte de passage aux Tortues que nous décrirons plus bas sous le nom de Trionychidées.
| Le genre Chélys se reconnaît de suite à la largeur, à l’aplatissement considérable de la tête et à sa forme triangulaire; les narines sont placées à l’extrémité d'une trompe mobile; la bouche est largement fendue, garnie de mâchoires rudimentaires et sous forrne de stylets osseux; par une exception unique dans tout le groupe des Tortues actuelles, les deux branches de la mâchoire inférieure ne sont pas soudées en un os unique. Il existe une plaque nuchale. On voit cinq ongles aux pattes de devant, quatre à celles de derrière.
LA MATAMATA. «- CHELYS FIMBRIATA.
Matamata.
Caractères. — « Sous le nom de Xaparara, écrit Pierre Barrère, au siècle dernier, les Indiens des bords du Maroni désignent une Tortue assez singulière par la figure; elle a le col long, fort ridé, d'où pendent de petites membranes déchiquetées à peu près comme de la frange; la tête est aplatie, triangulaire, terminée par une sorte de trompe semblable à un petit tuyau de plume à écrire; le dessus de l’écaille est comme sillonné et formé de grosses pointes. »
Bien que concise, cette description rend compte des traits principaux de la tortue dont nous parlons. La Raparara ou la Matamata est, en effet, un des êtres les plus étranges que l’on puisse concevoir. La carapace, qui est déprimée, à peine convexe, présente en dessus deux profondes et larges gouttières longitudinales séparées par trois rangées d’écailles en toit; ces écailles sont elles-mêmes fortementstriées, profondément sillonnées, de telle sorte que le dessus du corps est tout hérissé de grosses bosses irrégulières. Le plastron, beaucoup plus étroit enarrière qu’en avant, oùilest arrondi, est formé d’une seule pièce fortement carénée sur les côtés. La tête, avons-nous dit, est fortement déprimée, triangulaire, garnie en dessus de petites écailles inégales. La bouche est largement fendue presque jusqu'aux oreilles. Le cou, assez long, est très large et comprimé. En différents points de la tête et du cou, au-dessus de l'oreille, le long du cou, sous la gorge, au menton, sous
chaque oreille, pendent des lambeaux de peau déchiquetés. Les paties sont médiocrement palmées, armées d'ongles longs et forts. Le dessus du corps est d’un brun noirâtre; le dessous est d’une teinte jaune plus ou moins foncée suivant les individus, rayonnée de brun sur le plastron; le cou est marqué de raies longitudinales de couleur noire. La taille peut atteindre jusqu’à deux mètres (fig. 416).
Distribution géographique et mœurs. — La Matamata, originaire de l'Amérique méridionale, ne se trouve que dans les Guyaneset dans la partie nord-est du Brésil. Spix en a vu dans les eaux bourbeuses et stagnantesprès de l’'Amazone; de Castelnau en a observé dans le lit même du fleuve; Schomburgk a pu en capturer dans les cours d’eau d’Essequibo, de Rupumusii, de Takutu, ainsi que dans les lacs et les marais de la Savane. L'espèce paraît êlre fort commune dans tous ces points; on la redoute généralement à cause de son aspect vraiment repoussant, et de l'odeur fort désagréable qu'elle exhale. « 11 n’existe pas, écrit le voyageur Schomburgk, de créature plus affreuse que cette tortue qui effraye par son aspect horrible. Sa tête, d'où pendent une quantité de lambeaux déchiquetés, son cou pourvu de semblables appendices, ses pattes qu’elle peut rentrer en partie sous sa carapace, ont toujours éveillé en moiune profonde répulsion. Hollenbrueghel, dans ses conceptions les plus horribles et les plus fantastiques, n’a certes pas imaginé une créature aussi étrange et aussi monstrueuse. Le plus ordinairement la Matamata se cache dans le sable ou la vase des rivières profondes, de telle manière que le haut de sa carapace émerge au-dessus de l’eau, la bête semblant rester ainsi aux aguets dans une complète immobilité. Bien que cette tortue exhale une affreuse odeur, les Caraïbes en dévorentcependant la chair avec délices. » D’anciens observateurs ont prétendu que la Matamata se nourrissait de plantes poussant le long des cours d’eau qu’elle habite, et ne se mettait que la nuit en quête d'aliments, sans” beaucoup s’écarter des rives. Cette assertion est certainement inexacte. Pôpping écrit, en e{fet, que la Matamaia « se nourrit de poissons et de Batraciens ; elle se place aux aguels parmi les plantes qui flottent à la surface de l’eau ; elle nage vite, elle peut même attraper les poissons et saisir, en plongeant soudain, de petits oiseaux aquatiques. » Nous avons été à même d'observer plusieurs Matamala
Fig. 116. — La Matamata (1/16 de grand. nat.).
dans la ménagerie des Reptiles du Muséum d'histoire naturelle de Paris : c’étaient des animaux fuyant absolument la lumière du jour, et qui restaient tout le temps cachés dans l'obscurité: ils ne sortaient que la nuit pour aller en chasse. Leur nourriture se composait exclusivement de poissons qu’ils saisissaient avec beaucoup d’habileté par une brusque projection du cou en avant, et cela sans jamais manquer leur proie. On les nourrissait pendant le jour en présentant devant l'endroit où la tortue était cachée dans la plus complète immobilité, quelque poisson maintenu
à l'extrémité d’une longue perche; on voyait alors sortir lentement la Matamata; elle ne se jetait sur sa proie que lorsque celle-ci n’étail pas très éloignée de la retraite choisie par la tortue; elle se précinitait alors par un mouvement brusque et fo rapide pour se retirer de suite sous les pierres et les planches qui lui servaient d’abri.
Il est possible que les nombreux lambeaux dont la partie antérieure du corps est garnie, lambeaux qui flottent dans l’eau, agissent comme des appâts destinés à attirer les poissons trop confiants.