DE MER
Fig. 118. — Dossière de CAelone midas (*).
d’autres espèces sont plus cantonnées, quoiqu'ayant cependant une aire de distribution encore très grande; la Caouane se trouve dans la Méditerranée et dans l’océan Atlantique, sur les côles sud des États-Unis, sur les côtes nord du Brésil; certaines espèces paraissentêtre spéciales à certains parages; c’est ainsi que la Tortue de Dussumier ne se rencontre que dans les mers de la Chine et sur les côtes de la péninsule de l'Inde et de l'Indo-Chine ; la Tortue tachetée se prend dans les parages de l'Inde, la Tortue marbrée principalement près de l’île de l’Ascension.
Mæurs. — Les Tortues de mer se trouvent souvent à de grandes distances de la terre ferme; on les voit alors nager près de la surface de l’eau ; parfois elles flottent et semblent dormir; mais à la moindre alerte elles plongent et disparaissent avec une extrême rapi-
dilé. Elles nagent avec une vitesse telle, qu’el- |
les semblent réellement voler. Dans les points où on les rencontre habituellement, on en voit parfois de véritables troupeaux, car elles semblent être généralement très sociables.
Ces animaux sont doux et très timides.
« Plus prudente que courageuse, la Tortue de mer se défend rarement; mais elle cherche à se mettre à l'abri; et elle emploie toute sa force à se cramponner, lorsque, ne pouvant briser sa carapace, on cherche à l'enlever avec celle couverture... La Tortue de terre a, de tous les temps, passé pour le symbole de la
(*) Nu, nuchale, M, marginales; R, côtes; 1-8, plaques neurales: C1, C8, plaques costales; Py, plaque pygale {d'après Huxley).
BREuM. — V,
Fig. 119. — Plastron de Chelone midas (*).
lenteur; les Tortues de mer devraient être regardées comme l’emblème de la prudence.
Cette qualité qui, dans les animaux, est le fruit de dangers qu'ils ont courus, ne doit pas étonner dans ces Tortues, que l’on recherche
Fig. 190. — OEsophage retourné de Tortue de mer.
d'autant plus qu'il est peu dangereux de 1es chasser et très utile de les prendre. Mais si quelques traits de leur histoire paraissent prouver qu’elles ont une sorte de supériorité d’instincet, le plus grand nombre de ces mêmes traits ne montrent, dans les grandes Tortues
(*) /cl, interclavicule ; cl, clavicules ; Hyp, hyoplastron ;
| Hpp, hypoplastron ; Xp, xiphiplastron (d'après Huxley),
RerriLes. — 14
de mer, que des propriétés passives plutôt que des qualités actives. Rencontrant une nourriture abondante sur les côtes qu'elles fréquentent, se nourrissant de peu et se contentant de brouter l'herbe, elles ne disputent point aux animaux de leur espèce un aliment qu'ils trouvent toujours en assez grande quantité. Pouvant d’ailleurs, ainsi que les autres Tortues, passer plusieurs mois sans prendre aucune nourriture, elles forment un troupeau tranquille. Elles ne se recherchent point; mais elles se trouvent ensemble sans peine, et y demeurent sans contrainte. Elles ne se réunissent pas en troupe guerrière par un instinct carnassier pour s'emparer plus aisément d’une proie difficile à vaincre ; mais, conduites aux mêmes endroits par les mêmes goûts et par les mêmes habitudes, elles conservent une union paisible. Défendues par une carapace osseuse très forte, et si dure que des poids très lourds ne peuvent l’écraser, garanlies par cette sorte de bouclier, mais n'ayant rien pour nuire, elles ne redoutent pas la société de leurs semblables, qu’elles ne peuvent à leur tour troubler par aucune offense. La douceur et la force pour résister sont donc ce qui distingue cette Tortue, et c’est peut-être à ces qualités que les Grecs firent allusion lorsqu'ils la donnèrent pour compagne à la beauté, lorsque Phidias la plaça comme un symbole aux pieds de sa Vénus (1). »
A certaines époques de l’année, les Tortues femelles abandonnent la haute mer et se dirigent vers des endroits déterminés, toujours les mêmes, où elles ont l'habitude d’aller pondre; elles choississent les endroits sablonneux de la rive d'îilots inhabités; les mâles, d’après Dampierre, suivent les femelles dans ces voyages lointains, mais, au lieu de se rendre à terre avec elles, restent en mer, le long des côtes. Arrivée près de la rive, la Tortue s’en approche avec beaucoup de précautions, nageant à peu de distance de la rive etn’élevant que sa tête au: dessus de l’eau, tout en faisant entendre de forts sifflements, sans doute dans le but d’effrayer quelque ennemi caché. Lorsque tout est calme et silencieux et qu’elle ne soupçonne aucun danger, la Tortue s’approche enfin de la rive, après le coucher du soleil et se traîne sur le sable pour venir pondre souvent à une assez grande distance du littoral, car elle dépose toujours son précieux fardeau au-dessus de la
(1) De Lacépède, Histoire naturelle des Quadrupèdes ovipares.
ligne où s'élèvent les eaux dans les plus hautes marées. Autant la Tortue était méfiante et craintive avant d'aborder sur la lerre ferme, autant elle perd toute prudence au moment de la ponte.
Le prince de Wied, qui a observé la ponte des Tortues franches, nous donne à ce sujet d’intéressants détails. « Notre présence, écrit-il, ne gênait nullement la Tortue dans l’accomplissement de son œuvre; on pouvait la toucher et même la soulever, ce qui exigeait les efforts de quatre hommes réunis; landis que nous exprimions d’une manière bruyante notre surprise, la bête ne manifesta son impatience qu’en soufflant, à peu près comme font les oies quand on s'approche de leur nid. Elle poursuivit lentement le travail commencé à l’aide de ses pattes postérieures conformées en nageoires, et creusa ainsi dans le sable un trou cylindrique de 25 centimètres de large environ, en rejeltant de part et d'autre, à côté d'elle, la terre affouillée, avec beaucoup d'adresse et de régularité, et presque en mesure. Ensuite, elle se mit immédiatement à pondre. Un de nos deux soldats s’étendit alors par terre et plongeant sa main jusqu’au fond du trou, il en rejeta tous les œufs au fur et à mesure qu'ils étaient pondus. Nous recueillimes de la sorte cent œufs dans l’espace d’une dizaine de minutes. On agita alors la question de savoir s’il était opportun d'’incorporer cette superbe bête dans notre collection; mais le poids énorme de cette Tortue à laquelle il eût fallu consacrer exclusivement un de nos mulets, et la difficulté qu’on eût éprouvée à charger ce fardeau peu commode, nous déterminèrent à lui faire grâce de la vie et à nous contenter du tribut prélevé sur les œufs. Lorsque nous revinmes sur la rive, au bout de quelques heures, nous ne l'y retrouvâmes plus. Elle avait recouvert son trou, et les larges traces qu’elle avait laissées sur le sable nous prouvèrent qu'elle avait rampé de nouveau jusque dans son élément (1). »
Le prince de Wied écrit au sujet de ces Tortues : «Ce que l'expérience m'a appris c’est que, pendant la période d’été au Brésil, c'està-dire pendant les mois de décembre, de janvier et de février, ces animaux s’approchent des côtes en foules pour y enfouir leurs œufs dans le sable que chauffent les rayons brûlants du soleil. À ce point de vue toutes les Tortues
(1) Contribution à l'histoire naturelle du Brésil. "
marines agissent de même, et ce qui a été dit au sujet du procédé usité dans l’accomplissement de cet acte, dont j'ai été témoin oculaire, s'applique à toutes ces créatures apparentées en raison de leur structure et de leur mode d'existence. Parmi les côtes inhabitées que j'ai parcourues, les plus propices à leur ponte sont : celle qui s'étend, sur une longueur de 18 milles entre l'embouchure de Rio-Doce et celle du Saint-Matthieu, celle qui est comprise entre ce dernier fleuve et le Mucuri, et plusieurs autres régions riveraines que ne rendent pas inaccessibles des bords élevés et abrupts contre lesquels se brisent les vagues. A l’époque de la ponte, le voyageur trouve souvent, dans le sable des côtes, des endroits marqués de deux gouttières parallèles indiquant le chemin qu'ont suivi les Tortues en montant sur la terre ferme. Ges sillons sont les traces laissées par les quatre pattes-nageoires; entre eux on remarque une large empreinte due au plastron de leur corps si pesant. En remontant la plage sablonneuse jusqu'à une distance de trente ou quarante pas du bord, le long de ces traces, on peut trouver cette grande et lourde bête, immobile dans le creux lisse et peu approfondi qu’elle a formé en pivotant et dans lequel elle “est à moilié cachée. Quand tous ses œufs ont été déposés ainsi qu'il a été décrit, la Tortue repousse le sable amassé de chaque côté, et, après l'avoir foulé fortement, elle retourne à son élément en parcourant, aussi lentement qu'à son arrivée, le chemin tracé précédemment. »
Contrairement à ce qu'indique la relation du prince de Wied, Tennent dit qu’on a constaté une certaine ruse chezles Tortues qui pondent sur la côte de Ceylan. Elles chercheraient à dissimuler leurs nids en compliquant leur route par de vastes détours et en retournant à la mer en des endroits tout différents. Les Cingalais seraient, par suite, obligés de rechercher leur trace tout entière et d'explorer le sol à l’aide d’un bâton, ne pouvant jamais prévoir le point où se trouve le nid.
La première ponte ne paraît pas épuiser la provision d'œufs de la femelle fécondée; celleci revient au bout de quelque temps à la même place pour confier à la terre, qui les couyera maternellement, un nombre égal de
nouveaux œufs, mûris dans l'intervalle ; ainsi |
le chiffre total des œufs pondus par une femelle adulte peut s'élever à trois ou quatre cents. Les écrivains anciens et modernes, qui
ont eu l’occasion d'étudier la ponte des Chelone viridis, s'accordent à dire que cet animal pond en pluSieurs fois, généralement à deux ou trois semaines d'intervalle, et qu'il dépose chaque fois des œufs en nombre plus ou moins constant. Le retour de certaines femelles déterminées a pu être établi, dans quelques lieux d’incubation, avec certitude.
Dans les îles de Tortugas, qui constituent un des lieux d’incubation les plus recherchés de
| l'Amérique centrale, on avait, d’après Strobel,
captivé diverses Chelone viridis, et on les avait marquées; on les avait ensuite transportées à Key Ouest, et on les avait enfermées là dans un enclos. Un orage détruisit l’enclos et mit les captives en liberté. Peu de jours après on les captura de nouveau à la même place, c’està-dire dans les mêmes circonstances que la première fois.
L'époque à laquelle s'effectue la ponte varie suivant les régions. Dans le détroit de Malacca elle a lieu pendant les mêmes mois que surles côtes du Brésil; sur les îles Tortugas elle se fait du mois d'avril au mois de septembre; sur la côte d'Or elle s'effectue, suivant Loyer, entre septembre et janvier. Les œufs éclosent du quinzième au vingt et unième jour. La chaleur du soleil suffit pour amener l’éclosion. Trois semaines environ après la ponte on voit sortir du sable des myriades de petites Tortues qui ont au plus 2 ou 3 pouces de longueur; elles sont blanches, comme ridées, et leur carapace n’est pas encore formée. Par un instinct naturel, elles se dirigent vers la mer: c'est à ce moment que beaucoup d’entre elles sont la
| proie de Mouettes, de Hérons et d’une foule
d'oiseaux carnassiers qui épient le moment où elles sortent du sable ; parviennent-elles à travers mille dangers à échapper au bec des oiseaux et à gagner la mer, que beaucoup d’entre elles sont dévorées par de voraces poissons ou des crocodiles qui se placent en embuscade pour les happer au passage.
Chasse aux Æortues. — Si les jeunes Tortues de mer sont chassées par de nombreux animaux, les adultes trouvent dans l’homme un véritable ennemi. Les Tortues marines sont, en effet, les Reptiles qui sont les plus utiles à l'homme; aussi dans les régions où elles sont particulièrement adondantes leur capture devient-elle fort importante. On les recherche pour en avoir la viande, la graisse, les œufs, la carapace, les écailles.
On emploie divers procédés pour s'emparer
des Tortues de mer. « Sur les côtes de la Guyane, nous apprend de Lacépède, on les prend avec une sorte de filet nommé folle; il est large de 15 à 20 pieds, sur 40 ou 50 de long. Les mailles ont 1 pied d'ouverture en carré, et le fil a uneligne et demie de grosseur.
On attache de deux en deux mailles deux flots |
d'un demi-pied de longueur faits d'une tige
épineuse, que les Indiens nomment moucou- |
moucou, et qui tient lieu de liège. On attache aussi au bas du filet quatre ou cinq grosses pierres, du poids de 40 à 50 livres, pour le tenir bien tendu. Aux deux bouts qui sont à fleur d’eau, on met des bouées, c’est-à-dire de gros morceaux de moucou-moucou, qui servent à marquer l'endroit où est le filet. On place ordinairement les flles fort près des îlots, parce que les Tortues vont brouter des espèces de fucus qui croissent sur les rochers dont ces petites îles sont bordées.
« Les pêcheurs visitent detemps en tempsles filets. Lorsque la follecommence à caler, suivant leur langage, c’est-à-dire lorsqu'elle s'enfonce d’un côté plus que de l’autre, on se hâte de la relirer. Les Tortues ne peuvent se dégager aisément de cette sorte de rets, parce que les lames d’eau, qui sont assez fortes près des îlots, donnent aux deux bouts du filet un mouvement continuel quiles étourdit ou les embarrasse. Si l’on diffère de visiter les filets, on trouve quelquefois les Tortues noyées. Lorsque les Requins et les Espadons rencontrent des Tortues prises dans la folle, et hors d'état de fuir et de se défendre, ils les dévorent et brisent le filet. Le temps de /o/ler la Tortue franche est depuis janvier jusqu’en mai. »
On rencontre assez souvent à de grandes distances de la côte des Tortues dormant el se laissant aller au gré des flots. Dans les mers du Sud, des plongeurs habiles arrivent sous l’animal qu'ils parviennent ainsi à saisir en le renversant brusquement sur le dos. Il faut être très exercé pour s'emparer de cette manière des Tortues de mer, car elles ont l’ouïe fort fine et s’enfoncent sous l’eau avec une extrême rapidité au moindre bruit. Assez souvent, lorsque les Chélones viennent à la surface de
l'eau pour respirer, on s’en empare en les har- |
ponnant à l’aide d’un javelot à pointe acérée portant un anneau auquel une corde est attachée. L'animal blessé plonge de suite en enraînant la corde à l’aide de laquelle on l’amarre à la hampe avec laquelle se fait cette pêche.
Dans certains parages on profite du momenl où les femelles ont, de temps immémorial, l'habitude de se rendre sur cerlains îlots déserts pour y faire leur ponte, pour s'en emparer facilement. « Les Indiens, écrit le prince de Wied, sont les plus cruels ennemis des Tortues de mer; ils découvrent chaque jour plusieurs de ces animaux sur le point de déposer leurs œufs et les tuent alors facilement, car autant les Tortues sont agiles dans l’eau, autant elles sont lentes et maladroites à terre.
« Certaines côtes du Brésil qui n’offrent aux regards attristés que du sable et de sombres forêts, présentent à perte de vue l'image de la destruction et de la mort; des crânes, des carapaces, des squelettes enliers gisent en foule sur toute la rive, dépouillés par les Oiseaux de proie de la chair laissée par les Indiens. Les Tortues marines sont tuées à cause de l'huile contenue dans leur chair; les indigènes les font cuire, et recueillent dans des corbeilles tous les œufs qui viennent d'être pondus. Au moment de la ponte on rencontre, en ces parages déserts, de nombreuses troupes d’'Indiens; ils construisent même des cabanes en feuilles de palmier pour s'installer pendant plusieurs jours, parfois même pendant plusieurs semaines et se livrer à leur récolte d'œufs et de viande. »
Sur tous les points où les Thalassites ont l'habitude d’aller pondre, les matelots qui se sont transportés dans ces parages, attendent, cachés et silencieux, que les Tortues aïent abordé et se soient avancées assez avant dans l'intérieur des terres. Lorsque les chasseurs surgissent trop tôt, les Tortues se hâlent de regagner la mer et dans les endroits où le sol offre une certaine pente, elles parviennent souvent à échapper en se laissant glisser à la mer. Lorsque les chasseurs surprennent les Tortues en train de pondre ils se contentent, pour leur couper la retraite, de les renverser sur le dos à l’aide de leviers. Les malheureuses Tortues ont beau s’agiter en tous sens, elles ne rencontrent aucun point d'appui sur le sable et ne peuvent se retourner (PI. III). « On les retrouve le lendemain à la place où on les avait renversées ; on les transporte alors avec des civières sur les navires; on les laisse là sur le pont dans la même position pendant une vingtaine de jours, en ayant seulement le soin de les arroser d’eau de mer plusieurs fois dans la journée; on les dépose ensuite dans des
Breux, Reptiles.
T. V, p. 108, PI. III.
* SEE DS = - TES Paris, L.-B, Baillière et Fils, edit,
Corbeil, Crété, imp.