CHASSE AUX TORTUES DE MER
pares pour les retrouver au besoin (1). » |
Dans les bassins remplis d’eau de mer dans
lesquels on les conserve, les Tortues de mer |
nagent avec lenteur. Les animaux en captivité relusent presque toujours la nourriture qui leur est offerte, aussi maigrissent-elles assez rapidement et dès lors diminuent de valeur commerciale.
Les Torlues qui arrivent sur les marchés européens viennent généralement de l'Inde occi-
les place sur le dos en quelque endroit convenable du pont du navire qui doit les transporter en Europe, on les assujettit à l’aide de cordes et on étend sur elles des linges qu'on a soin d'arroser d'eau de mer assez fréquemquemment pour qu'elles soient constamment mouillées ; on met dans la bouche des pauvres bêtes un morceau de pain trempé dans l’eau de mer, et pour le reste on s’en fie à l’extraordinaire vitalité de ces animaux. Arrivées en Europe, les Tortues sont mises dans de grandes cuves dont on change l’eau tous les deux ou trois jours. On les tue ensuite en leur coupant la tête; on les suspend pendant un certain temps afin que le sang puisse s’écouler: c’est alors seulement que leur chair peut servir à la préparation de la soupe si estimée des amateurs.
Dans certaines régions on s'empare des Thalassites à l’aide d’un procédé fort singulier ; on emploie pour cette pêche des poissons vivants qu'on dresse pour ainsi dire comme on dresserait des chiens pour la chasse.
Ce poisson est connu sous le nom de Ré- |
mora, de Naucrate, de Sucet, d'Échéneis : on le reconnaît facilement à une plaque ovalaire située à la partie supérieure de sa tête. Cette
plaque se compose d’un appareil très compli- | qué de pièces osseuses disposées suivant deux |
rangées, comme les planchettes de ces sortes de jalousies que l'on nomme des persiennes, Toutes ces lamelles ont leurs bords libres munis de petits crochets et peuvent être mues sur leur axe au moyen de muscles particuliers. En raison de la disposition et de la mo-
bilité dont jouissent ces lamelles, en raison de | qui le maîtrise; sentant bientôt, cependant,
l'élaslicité du bourrelet qui forme le pourtour du disque, celui-ci agit comme une véritable ventouse à l’aide de la ‘uelle le poisson peut se fixer aux corps les plus polis. Nous
(1) Duméril et Bibron, Erpétoloyie générale, 1. I, p. 524.
devons dire que le disque représente une nageoire dorsale déplacée et modifiée.
Ajoutons que les Échéneis sont des poissons au corps allongé, en forme de fuseau, couvert de petites écailles enduites d’un mucus fort épais, que la tête est large, aplatie en dessus, que la bouche est peu fendue, que la mâchoire inférieure est plus avancée que la supérieure, que la nageoïire dorsale est recu-
| lée, opposée à l’anale, que la coloration est dentale et principalement de la Jamaïque. On !
foncée, de teinte uniforme. Les Échéneis se trouvent dans toutes les mers chaudes et tempérées, et cerlaines espèces, telles que le Rémora, ont une large distribution géographique.
C'est à l’aide du poisson que nous venons de faire connaître que se fait la chasse de la Tortue de mer. Commerson nous a laissé à ce sujet de curieux détails :
« On attache à la queue d'un Maucrates vivant un anneau d’un diamètre assez long pour ne pas incommoder le poisson, et assez étroit pour être retenu par la nageoire caudale. Une corde très longue tient à cet anneau. Lorsque l'Échéneis est préparé, on le renferme dans un
| vase plein d’eau salée, qu'on renouvelle très
souvent, et les pêcheurs mettent le vase dans leur barque. Ils voguent ensuite vers les parages fréquentés par les Torlues marines. Ces Tortues ont l'habitude de dormir souvent à la surface de l’eau, sur laquelle elles flottent ; et leur sommeil est alors si léger, que l’approche la moins bruyante d’un bateau pêcheur suffirait pour les réveiller et les faire fuir à de grandes distances ou plonger à de grandes profondeurs.
« Mais voici le piège qu’on tend de loin à la première Tortue que l'on aperçoit endormie.
On remet dans la mer le Naucrates garni de sa longue corde; l'animal, délivré en partie de sa captivité, cherche à s'échapper en nageant de tous les côtés. On lui lâche une longueur de corde égale à la distance qui sépare la Tortue marine de la barque des pêcheurs. Le Naucrate, retenu par ce lien, fait d’abord de nouveaux efforts pour se soustraire à la main
qu'il s’agite en vain et qu'il ne peut se dégager, il parcourt tout le cercle dont la corde esten quelque sorte le rayon, pour rencontrer un point d'adhésion et, par conséquent, un peu de repos. Il trouve cette sorte d'asile sous le plastron de la Tortue flottante, s'y attache fortement par le moyen de son bouclier,
et donne ainsi aux pêcheurs, auxquels il sert de crampon, le moyen de tirer à eux la Tortue en retirant la corde. » On détache alors l'Échéneis en poussant le poisson en avant, de manière à rabattre les lamelles du disque et à vaincre ainsi la force de son adhérence.
L'étrange procédé de pèche à l’aide du Ré-
mora était connu de Christophe Colomb, ainsi | que nous l’apprend Conrad Gesner dans son |
curieux ouvrage sur le Æeversus ou Guaicano.
Pierre Martyr, dans un écrit paru en 1532, Hernando de Oviedo, dans son Âisloire des
Indes, publiée en 1535, parlent de la pêche de |
la Tortue au moyen de poissons et disent que ce procédé était fort usité en Amérique.
Dans son Nouveau système de géographe, Midleton nous apprend que lesindigènes de la côte de Natal et les habitants de Madagascar pèêchent les Tortues de mer d’une manière analogue. « Ils prennent vivant un poisson nommé Rémora, dit ce voyageur, et fixent deux cordes, l’une à sa tête, l’autre à la queue; ensuite ils le plongent au fond de l’eau à l’endroit où ils jugent qu'il doit y avoir des Tortues, et lorsqu'ils sentent que l’animal s’est attaché à une Tortue, ce qu'il fait bientôt, ils tirent à eux le Rémora et avec lui la Tortue.»
Usages alimentaires. — Dans l'Inde et principalement à Ceylan on fait grand usage des Tortues de mer dans l’alimentation. Un spectacle des plus repoussants s'offre, d’après Tennent, sur les marchés publics de Ceylan, aux regards des visiteurs. On voit les Tortues capturées subir les plus effroyables supplices. La carapace est arrachée à l'animal vivant et on découpe sur la pauvre bête en vie le morceau que l’on désire acheter. Les Européens voient avec indignation ces malheureuses créatures, dont la résistance vitale est si grande, dépecées ainsi par lambeaux, pendant que le cœur, qui est, en général, acheté en dernier, continue à battre et que les yeux s’agitent convulsivement.
Ce sont les Tort:es franches et principalement la Tortue verte (Chelonia viridis) dont on recherche la chair pour l'alimentation. La Caouane (Chelone C'aouana) sent, en effet, tellement le musc, qu’elle est absolument immangeable ; on prétend cependant que les nègres en salent parfois la viande; on retire de cette espèce une huile fort abondante qui ne peut être employée pour les aliments, car son odeur est des plus désagréables, mais qui sert dans l’industrie pour la préparation des cuirs.
La chair de la Tortue imbriquée (Chelonea imbricata) n’est guère mangeable; elle provoquerait, d’après les navigateurs, de la diarrhée, des vomissements et des ulcérations.
Il n’est pas jusqu’à la chair de la Tortue franche qui, dans certaines circonstances encore mal connues, ne puisse donner lieu à des accidents parfois très graves. On évite, à Ceylan et dans l'Inde, de mangerla viande des Tortues marines à certaines époques de l’année. A Pentura, au sud de Columbo, en octobre 1840, vingt-huit personnes qui avaientfait usage de cette nourriture tombèrentmalades peu d’heuresaprès; quatorze d’entreelles succombèrent dans la nuitsuivante;les autres se rétablirent lentement et affirmèrent que la viande qui avait occasionné d'aussi graves accidents ne paraissait différer de la viande saine que par une proportion plus considérable de matière grasse.
Les œufs de la plupart des Thalassites sont recherchés, car ils passent pour très sayoureux, bien que le blanc ne se coagule pas par la cuisson et qu'il ait une teinte verdâtre ; c'est le jaune qui est surtout très estimé, car il à un goût fort délicat.
La graisse des Tortues de mer, surtout celle de la Tortue franche, lorsqu'elle est fraîche, peut remplacer l’huile dans la préparation des aliments.
Usages industriels. — Pour terminer l’histoire des Tortues de mer, il nous reste à parler de la matière si estimée dans l’industrie et connue sous le nom d’écaille.
« Quoique la plupart des espèces de Tortues aient la carapace, le plastron et le dessus de la tête recouverte de plaques écailleuses, elles n’ont pas, en général, assez d'épaisseur, et l’on recherche presque uniquement les lames qui proviennent de l'espèce de Chélonée qu’on nomme vulgairement le Caret, mais que les naturalistes appellent la Tuilée (Chelone imbricata). Dans cette espèce, en effet, les treize plaques vertébrales et costales qui recouvrent la carapace, au lieu de se joindre par leurs bords en se pénétrant réciproquement, sont placées en recouvrement les unes sur les autres de sorte qu'elles se superposent et se dépassent réciproquement sur un grand Liers de leur étendue. Il arrive de là que leur bord libre est généralement plus mince que celui par lequel il a adhéré à la carapace (1). »
(1) Duméril et Bibron, Erpétologie générale, t. II, p. 526.
L’écaille ne se sépare de la carapace que sous l'influence d’une chaleur assez vive, aussi pour se procurer cette précieuse substance, suspend-on les Tortues au-dessus d’un feu ardent ; aussitôt les écailles se redressent et se détachent alors avec la plus grande facilité. Les Chinois, qui estiment que la matière de l'écaille peut se détériorer sous l’action de la chaleur sèche, la détachent à l’aide de l’eau bouillante; après avoir fait subir cette cruelle opération à la Tortue vivante, ils la remettent dans la mer, persuadés qu’ils sont que l’écaille
se reformera etqu'ils pourront reprendre l’ani- |
mal plus tard; il est peu probable cependant que la matière de l’écaille se reforme dans ces conditions, quand bien même la Tortue ne succomberait pas aux barbares traitements auxquels elle a été soumise.
Les lames ainsi détachées se présentent sous la forme de plaquettes minces qui varient beaucoup pour la coloration. Il en est de translucides avec une série de marbrures d’un jaune de miel et d'un brun rougeûtre, fort irrégulièrement disposées; d’autres sont marquées de grandes taches brunâtres disposées en série, en bandes; d’autres encore sont presque opaques et de couleur brune ou noirâtre.
A l’état brut, la substance de l’écaille est très cassante ; de plus, il est rare d’avoir des morceaux de la grandeur voulue ; aussi met-on à profit laprécieuse faculté qu'a cette substance de se souder à chaud à elle-même, de se fondre pour prendre toutes les formes désidérables, de recevoir, par incrustation, des matières diverses. L’écaille brute subit plusieurs préparations, et nous croyons ne pouvoir mieux faire que de transcrireici les intéressants renseignements que Duméril et Bibron ont donnés sur ces procédés:
« D'abord les lames de l’écaille, écrivent ces savants auteurs, au moment où on les détache de la carapace, présentent différentes courbures ; elles sont d'épaisseur inégale, et mal-
heureusement elles sont souvent trop minces, | tière conserve, par le refroidissement, la forme
au moins dans une grande partie de leur étendue. Pour les redresser, il suffit de les laisser plonger dans de l’eau très chaude ; après quelques minutes de cetteimmersion, on peut les retirer et les placer entre des lames de mélal ou entre des planchettes d’un bois
compacte, solide et bien dressé, au milieu |
desquelles, au moyen d’une pression convenable, on les laisse refroidir; dans cette état elles conservent la forme plate que l’on désire.
Après les avoir ainsi étalées, on les gratte, on les aplanit avec soin, à l’aide de petits rabots, dont les lames dentelées sont disposées de manière à obtenir par leur action bien ménagée, des surfaces nettes avec la moindre perte de substance qu'il est possible d'obtenir.
« Quand ces plaques sont amenées à une épaisseur et à une étendue suffisantes, elles peuvent être employées chacune séparément, mais cependant le plus souvent on les soumet encore à une préparation que nous allons faire connaître. Par exemple, quand elles sont trop minces, ou quand elles n’ont pas la longueur et la largeur désirables, on emploie des procédés à l’aide desquels, tantôt, pour obtenir de plus grandes lames, on en soude deux entre elles, de manière que les parties minces de l'une correspondent aux plus épaisses de l’autre, et réciproquement ; tantôt, en taillant les bords de deux ou trois pièces en biseaux réguliers de 2 ou 3 lignes de largeur, on place ces bords avivés les uns sur les autres. Dans cet état, on dispose les plaques entre les lames métalliques légèrement rapprochées à l’aide d’une petite presse, dont on augmente l’action quand le tout est plongé dans l’eau bouillante, et par ce procédé on les fait se confondre ou sejoindre entre elles, de manière à ce qu'il devienne impossible de distinguer la trace de cette soudure.
« C’est presque constamment au moyen de la chaleur de l’eau, en état d’ébullition, qu’on obtient ces effets. La matière de l’écaille se ramollit tellement sous l'action du calorique, qu’on peut agir sur elle comme sur une pâte molle, sur une pâte flexible et ductile à laquelle on imprime par la pression dans des moules métalliques toutes les formes désirables; des goujons, ou repères, reçus dans des trous correspondants, maintiennent les pièces en rapport. Quand elles sont arrivées au point convenable, on retire l’appareil et on le plonge dans l’eau dont la température est très basse et où il reste assez longtemps pour que la ma-
qu’elle a reçue.
« L'opération de la soudure s'obtient par un procédé qui dépend de la même propriété dont jouit l’écaille de se ramollir sous l’ac-
| tion de la chaleur. L'ouvrier taille en biseau
régulier ou en chanfrein, les deux bords qui doivent se joindre. Il a soin de les tenir très vifs et très propres, en évitant d'y poser les mains et même de les exposer à l’action de