‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 72 sur 276 · LE CROCODILE A NUQUE CUIRASSÉE · texte numérisé non relu

LE CROCODILE A NUQUE CUIRASSÉE

avec lui dans les fleuves de la Sénégambie. On a depuis trouvé cette espèce dans tous les cours d’eau de la côte occidentale d’Afrique, depuis le Sénégal jusqu’au Gabon, surtout dans la Gambie, le Galbar, le Niger, le Binne, la rivière Cameron et le Gabon.

Adanson et Savage ne consacrent que quelques lignes à la description de l’espèce qui nous occupe. « Le terme de Xinh, dit Savage, sous lequel les Nègres nomment ce Crocodile, est le même que celui qu’ils emploient pour désigner un chien. Les habitudes de ce Reptile ne diffèrent pas de celles des autres Crocodiles. Il habite les petits cours d’eau et les eaux marécageuses des régions basses et se nourrit de poissons et de reptiles vivant dans l’eau. Il choisit pour retraite des excayations creusées hors de l’eau; c’est de là qu'il se précipite sur sa proie qu'il surprend à l’improviste. Les œufs sont déposés sur le sol et recouverts de feuilles ou d'herbages. Cet animal est peureux et inoffensif, aussi est-il très fréquemment chassé par les indigènes à qui il fournit une nourriture fort estimée. »

C’est à ces quelques notions que se bornait tout ce que l’on savait du Crocodile à nuque cuirassée, lorsque Reichenow fit connaître des faits intéressants sur cette espèce. « Le Crocodilus cataphractus, écrit ce voyageur, vit aussi bien dans les lagunes qui, au voisinage des côtes, s'étendent près des embouchures des

fleuves, que dans les larges deltas des grands |

cours d’eau et dans la partie supérieure des rivières. Dans le delta de la rivière Cameron, dans les étroits canaux qui sillonnent les alluvions marécageuses, j'ai vu de ces Crocodiles en train de se chauffer au soleil, couchés sur quelque banc de sable d’où ils se précipitaient en toute hâte dans l’eau à l’arrivée du canot qui me portait. Les Crocodiles étaient nom-

breux dans l’affluent du Cameron que l’on |

connaît sous le nom de Wari. J’ai pu plusieurs fois m'assurer que dans l’eau douce le Crocodile à nuque cuirassée n’attaque jamais ou presque jamais l'homme ou un animal de grande taille; c’est ainsi que dans une lagune située auprès d’Aura, dans la côte d'Or, les

indigènes mettent à profit un gué, bien que les |

Crocodiles soient nombreux au voisinage, et cela sans aucune crainte, aucun accident n'ayant jamais lieu. Il m'est fréquemment arrivé de m'aventurer dans la lagune, dans l’eau jusqu'à mi-corps, pour tirer des hérons ou d’autres oiseaux. Pendant longtemps je ne

vis trace de Crocodile, jusqu'à ce qu'un jour je fus tout surpris de voir émerger la tête d’un animal de grande taille, à huit pas de moi à peine ; au premier moment nous fûmes également surpris, la bête et moi; la première impression de crainté passée, j'épaulai ma carabine de chasse et j'envoyai mon pelit plomb sur le crâne du monstre qui redressa sa queue et plongea sous l’eau. J'avoue que je ne retournai plus dans la lagune, ne me fiant que tout juste au dire des indigènes. Les Nègres se baignent toujours dans le Wari, aux endroits peu profonds, sans s'inquiéter des nombreux Crocodiles qui se trouvent en cet endroit. Lorsqu’à l’époque des pluies, le fleuve subit une crue, il arrive trop souvent que des Crocodiles happent au passage quelque malheureux Nègre assis dans son canot à fond plat.

«La solidité de la cuirasse dont est revêtu le Crocodilus cataphractus n’est pas aussi grande qu’on pourrait le croire. Il m'est arrivé de tuer à vingt et trente pas de distance avec du petit plomb de jeunes Crocodiles ayant la longueur du bras.

« Les animaux dont nous parlons paraissent entreprendre des voyages assez longs à certaines époques de l’année ; dans la lagune située: auprès d’Aura je ne les ai jamais trouvés en aussi grand nombre qu’au commencement de la saison sèche; j'ai été conduit à admettre que, des cours d’eau à demi desséchés, ils avaient émigré vers cette lagune.

«La chair du Crocodile à nuque cuirassée est blanche; elle passe, aux yeux des Nègres, pour un aliment très savoureux. »

M. le docteur A. T. de Rochebrune a souvent observé au Sénégal le Crocodile à nuque cuirassée ou Crocodile leptorrhynque; on lira sans doute avec intérêt les renseignements qu'il & bien voulu nous communiquer et qui correspondent, en partie, à ceux que nous devons à Reichenow.

« On trouve dans la Sénégambie, nous écrit M. A. de Rochebrune, le Crocodile vulgaire ow Diasique, Crocodile vert des Ouoloffs, et le Crocodile leptorrhynque, le N'Bama, Crocodile:

noir des Ouoloffs. Ces deux espèces habitent les marigots de la Sénégambie, depuis le haut. fleuve, Kita, Bakel, Podor, etc., jusqu’à, et y compris, le bas de la côte : Gambie, Casamance, Malacorée, mais ils sont plus communs dans le haut fleuve.

« Le Crocodile leptorrhynque est moins commun que le Crocodile vulgaire; il est extréme-

LE CROCODILE À MUSEAU AIGU

ment redouté des nègres qui le chassent rarement, tandis qu'ils apportent souvent aux Européens le Crocodile vert. Ge dernier, d’après les Ouoloffs, n’attaque jamais l’homme et se détourne des pirogues; il n’en est pas de même du Crocodile noir.

« Les deux espèces vivent habituellement mélangées sans s'attaquer; nous avons souvent vu de vingt à trente couples de Crocodiles cou-

chés sur les berges du fleuve ou des marigots, | dans une complète immobilité, se laissant |

glisser à l’eau au moindre bruit. Les Crocodiles se mettent en chasse le soir, cachés qu'ils sont par les herbes du rivage; le sommet de la tète seulement hors de l’eau, ils épient la venue des gazelles et d'autres mammifères de moyenne taille qui, pressés parla soif, viennent boire au fleuve; ils s’avancent alors sans bruit, en se laissant glisser dans l’eau, et happent aux jambes leur imprudente victime, qu'ils entraînent au fond du fleuve dans le but de la noyer; ils cachent alors leur proie et ne la mangent, en général, que quand elle est à moitié putréfiée.

« Le Crocodile noir et le Crocodile vert ont des mœurs semblables; ils se nourrissent de poissons et de varans du Nil, qui pullulent dans les fleuves, lorsqu'ils ne peuvent se procurer de mammifères.

« Ces deux Crocodiles poussent, le soiret surtout pendant la nuit, des cris rauques et prolongés, comparables au beuglement du veau, cris que l’on entend de trèsloin. Plusieurs couples de jeunes individus de l'une et l’autre espèce, de 30 centimètres de longueur seulement, que nous conservions dans un bassin dans la cour de notre habitation à Saint-Louis, faisaient

entendre un tel bruit que nous dûmes nous |

priver de leurs mélodies en les plongeant dans un large bocal d'alcool. Ce fait peut donner une idée du tapage que peuvent produire des centaines de voix sortant d'animaux qui ont fréquemment 4 et même 5 mètres de longueur.

« C'est vers la fin du mois de juin que les femelles de nos Crocodiles viennent à terre pour pondre; elles déposent leurs œufs à25 mètres environ du rivage, dans un trou de 40 à 12 cenümètres de profondeur, creusé dans le sable et recouvert de branchages, de feuilles, d'herbes sèches. Aussitôt leur naissance, les petits se rendent à l’eau.

« Malgré la forte odeur de musc quependant

la vie exhale l'animal, la chair du Crocodile est |

d'un goût agréable; nous en avons mangé avec

plaisir à plusieurs reprises; toute odeur musquée disparaît par la cuisson; la chair de la queue est la plus estimée ; rôlie, elle ne diffère en rien de celle du porc et se digère plus facilement.

« Lorsque les nègres ont pris ou tué un Crocodile vulgaire ou Diasique, ils le dépouillent et recueillent précieusement la graisse qu'ils conservent pour s’en servir en friction contre les douleurs rhumatismales ; ils recueillent dans le même but la graisse de l'Autruche. Les ongles et les dents servent à fabriquer des grigris qui doivent préserver de l'attaque du Crocodile leptorrhynque ou W'Bama.

« Le palais des deux Crocodiles est souvent couvert d’une petite espèce de sangsue, £delle, commune dans les eaux de Sénégambie; ce fait était connu d'Hérodote ; est-ce lui qui a donné naïssance à la fable de Trochilus?

« Le Crocodilus Journeti où Journei, B. de Saint-Vincent, Maimaido des nègres du Basfleuve, est spécial aux marigots de la Casamance et de la Gambie où il est rare: nous l’avons cependant plusieurs fois observé.»

LE CROCODILE À MUSEAU AIGU. — CROCO- DILUS AMERICANUS.

Spizkrokodil.

Caractères. — L'espèce américaine la plus connue est le Crocodile à museau aigu ou Crocodilus americanus, de Plumier. Ainsi que l’indique lenom qu'il porte, ce Crocodile a le museau effilé, très allongé, la largeur du museau, prise au niveau des narines, étant contenue de six à sept fois dans la longueur de la tête : le chanfrein est bombé. La nuque porte quatre énormes écussons; il y en a six sur le cou disposés en deux rangées; les carènes dorsales des

| rangs externes sont disposées assez régulière-

ment et plus élevées que celles des deux rangs du milieu; ces carènes constituent seize bandes transversales formant quatre rangs longitudinaux.

Suivant M. F.Bocourt, qui a observé l'animal vivant, « deux teintes, l'une brune, l’autre jaunâtre,sontrépandues sur le dessus du Corps. Tantôt la première sert de fond à la seconde, qui s'y montre en forme de raies en 2ig2a gs : tantôt c'est la teinte jaunâtre qui paraît être semée de taches brunes, se confondant parfois entre elles. Les parties inférieures de l'animal sont jaunes ; la tête offre à peu près la même couleur, mais elle est ponctuée de noir. »

LE CROCODILE À MUSEAU AIGU

Les individus adultes peuvent arriver à près |

de 6 mètres de long (fig. 134).

- Distribution géographique. —LeCrocodile à museau aigu ne se trouve pas seulement à Saint-Domingue, ainsi qu’on l’a cru pendant longtemps; il habite aussi la Martinique, Cuba, la Jamaïque, l’île Marguerite, la partie septentrionale de l'Amérique du sud et l'Amérique centrale; il a été observé dansla république de l'Equateur, à la Nouvelle-Grenade, dans le Vénézuéla, le Yucatan, le Guatémala, le sud du Mexique, en un mot dans la région comprise entre le tropique du Cancer et le cinquième degré de latitude sud.

Moœurs, habitudes. — « À partir de Diamont, écritlecélèbre naturaliste de Humboldt, on foule une contrée quin’est habitée que par des animaux et que l’on peut regarder comme le domaine des Jaguars et des Crocodiles.. Les grands quadrupèdes qui habitent le pays, le Tapir, le Pécari, le Jaguar se sont frayé des passages dans les broussailles qu'ils traversent pour aller boire dans le fleuve. On se trouve là dans un monde nouveau, en présence d’une nature sauvage et inculte. Tantôt c'est le Jaguar qui se montre sur lerivage, tantôt c’est quelque singe qui se joue au milieu des buissons qui bordent la rive.

« Lorsque les rives ont une largeur considérable, la rangée des Sanso reste éloignée du fleuve. C'est dans ce terrain intermédiaire que l’on voit des Crocodiles, souvent au nombre de 8 210, étendus sur le sable. Immobiles, les màchoires ouvertes à angle droit, ils reposent les uns sur les autres, sans se donner aucune de ces marques d'affection que l’on observe chez d’autres animaux qui vivent en société. La troupe se sépare dès qu'elle quitte le rivage. Il est probable cependant qu’elle est composée d'un seul mâle et de beaucoup de femelles; car, comme M. Descourtils, qui a tant étudiéles Crocodiles de Saint-Domingue, l’a observé, les mâles sont assez rares, parce qu'ils se tuenten combattant entre eux... L'espèce qui est si abondante dans l’Apure, l’'Orénoque etle Rio de la Magdalena (c’est l’Arué des Indiens Tamanaques, l’Amana des Indiens Maypures) n’est pas un Caïman, mais un véritable Crocodile.

« Le Crocodile de l’Apure a les mouvements brusques etrapides quand il attaque, tandis qu'il se traîne avec la lenteur d’une Salamandre terrestre lorsqu'il n’est pas excité par la colère ou la faim. L'animal en courant fait entendre

un bruit sec, qui paraît provenir du frottement |

qu’exercent les plaques de la peau lesunes sur les autres. Dans ce mouvement, il courbe le dos, et paraît plus haut sur ses jambes que lorsqu'il est au repos. Nous avons souvent entendu de très près sur les plages ce bruit des plaques, mais iln’est pas vrai, comme le disent les Indiens, que, semblables aux Pangolins, les vieux Crocodiles puissent redresser leurs écailles et toutes les parties de leur armure. Le mouvement decesanimaux est généralement en ligne droite, ou plutôt comme celui d’une flèche qui changerait de direction de distance en distance. Cependant, malgré le petit appareil de fausses côtes qui lie les vertèbres au col, et qui semble gèner le mouvement latéral, les Crocodiles tournent très bien s’ils le veulent. Les Crocodiles sont excellents nageurs ; ils remontent facilement contre le courant le plus rapide; il m'a paru cependantqu’en descendant la rivière ils ont de la peine à tourner vite sur eux-mémes. Un jour, qu’un grand chier, qui nous accompagnait dans le voyage de Caracas à Rio- Negro, fut poursuivi en nageant par un énorme Crocodile prêt à l’atteindre, le chien n’échappa à son ennemi qn’en virant de bord et en se dirigeant tout d’un coup contre le courant. Le Crocodile exécuta le même mouvement, mais avec beaucoup plus de lenteur que le chien qui gagna la rive.

«Les Crocodiles de l’Apure trouvent une nourriture abondante dans les Chigusre (les Cabiais des naturalistes) qui vivent par troupeaux de 50 à 60 individus sur les rives du fleuve. Ges malheureux animaux, grands comme nos cochons, n’ont aucune arme pourse défendre, ils nagent un peu mieux qu'ils ne courent. Cependant sur l’eau ils deviennent la proie des Grocodiles, comme à terre ils sont mangés par les Tigres. On a de la peine à concevoir comment, persécutés par deux puissants ennemis, ils peuvent être si nombreux; mais ils se propagent avec la même rapidité que les Cobayes ou petits cochons d'Inde, qui nous sont venus du Brésil. »

Ainsi que de Humboldtle fait remarquer dans.

plusieurs passages, les mœurs du Crocodile à museau effilé paraissent varier suivant les localités où il habite; très redouté au bord de certains fleuves, il l'est peu en d’autres points.

« Les mœurs d'une même espèce, écrit de Humboldt, présentent des différences qui dépendent d'influences locales et dont l’explication est parfois difficile. Vers le Rio Burituku, on nous avertit de ne pas laisser nos chiens boire

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