‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 73 sur 276 · FT MEURER KA BERLIN · texte numérisé non relu

FT MEURER KA BERLIN

Fig. 134. — Le Crocodile à museau aigu (1/30 de grandeur).

dans le fleuve, parce que les Crocodiles qui y abondentsorlent fréquemment del’eau et poursuivent les animaux jusquesur la rive. Dansle Rio Tisanao, au contraire, les Crocodiles sont assez farouches el inoffensifs. Les mœurs de ces grands animaux varient suivant la densité plus ou moins grande des populations riveraines des cours d'eau qu'ils habitent; sur la terre ferme les Crocodiles sont farouches et s’enfuient devant l'homme lorsqu'ils ne sont point pressés par la faim ou que l'attaque leur paraît dangereuse.

4 Dans l'estomac d'un Crocodile quimesurait |

3,60 de long, et que nous disséquàämes, Bom-

pland et moi, nous trouvämes des poissons à |

demi digérés et des morceaux de granite ayant jusqu’à 8 et 10 centimètres de diamètre. On ne saurait admettre que les Crocodiles avalent

d'aussi grosses pierres par hasard. Les Indiens prétendent, à tort, que ces animaux avalent descailloux pour se rendre plus lourds et pouvoir plonger facilement ; il est plus probable qu'ils introduisent ainsi des pierres dans leur estomac pour provoquer une sécrétion plus abondante du suc gastrique. »

Ponte. — Nous devons à Ulloa quelques renseignements surla ponte du Crocodile quinous occupe. «Les femelles, écrit ce voyageur, pondent, en l’espace de deux jours, au moins cent œufs dans un trou creusé dans le sable; l'opération terminée, le sol est tassé avec soin. La femelle s'éloigne alors pour revenir quelques jours plus tard en compagnie du mâle ; ils grattent le sable avec leurs pattes, déterrent les

œufs et en brisent la coquille, de manière à

faire sortir les petits ; la femelle place ceux-ci

LE CROCODILE A MUSEAU AIGU

sur son dos et les transporte de la sorte à la rivière. Chemin faisant, les vautours enlèvent quelques jeunes animaux; le mâle deson côté en dévore le plus qu’il peut et la femelle ellemême ne se fait pas scrupule de dévorer ceux quise laissent tomber, de telle sorte qu'il n’arrive guère à l’eau que cinq ou six jeunes. Les vautours sont extrèmementfriands des œufs du Crocodile ; en été, ils se tiennent cachés parmi les arbres, observent patiemment la femelle pendant la ponte etse jettent surle nid aussitôt qu’elle est partie; ils grattent alors le sable, déterrent les œufs et s’en repaissent.»

Il n’est point nécessaire de faire remarquer que, dans ce récit, Ulloa a mélangé le vrai et le faux. Les observations dues àde Humboldtsont plus précises. «Les Crocodiles, dit-il, déposent leurs œufs dans des trous séparés ; la femelle revient vers la fin de la période d’incubation; elleappelleles petits quilui répondentet qu’elle aide généralement à sortir deterre.»

Les jeunes Crocodiles préfèrent lespetits lacs etles fossés aux fleuves larges et profonds ; on les trouve parfois en telle quantité dans certains cours d’eau encombrés de roseaux, qu'ils y grouillent en formant de véritables paquets.

Hibernation. — Humboldt qui, dans la relation de son voyage avec Bonpland, nous a laissé tant de renseignements précieux sur les animaux de la partie tropicale du Nouveau Monde, nous apprend que le Crocodilus acutus subit une sorte de sommeil hivernal. « Audessous de l'embouchure du Rio-Arauca, écrit l'illustre savant (1), nous vimes beaucoup de Crocodiles, principalement auprès d’un grand lacen communication avec l’'Orénoque. Les Indiens nous dirent que ces animaux venaient de la terre ferme et qu'ils étaient restés enfouis daus la vase de la savane. Après les premières pluies, dès qu'ils s’éveillent de la léthargie dans laquelle ils étaient plongés, ils se rassemblent en troupes et se dirigent vers le fleuve, pour se séparer alors. Sous les tropiques, les Crocodiles s’éveillent quand la terre devient humide; sous le climat tempéré de la Georgie et de la Floride, ils sont réveillés, au contraire, parle retour de la chaleur. Le temps des grandes sécheresses, improprement désigné sous le nom d'été des zones torrides, correspond à l’hiver des pays tempérés. Ilest très remarquable de voir les Alligators s’engour-

(1) Humboldt et Bonpland, Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau continent.

dir du sommeil hivernal dans l'Amérique du Nord, par l’action du froid, précisément à l’époque à laquelle, dans les Llanos, les Crocodiles s'endorment du sommeil estival. »

Dangers. — Dans les régions chaudes de l'Amérique, les Crocodiles sont beaucoup plus dangereux pour l’homme qu’on le croit généralement. « Les Indiens nous affirmèrent qu'à San Fernando, écrit de Humboldt, il se passe à peine une année sans que deux ou trois personnes adultes, surtout desfemmes quipuisent de l’eau à la rivière, ne soient dévorées par ces animaux Carnassiers.

« On nous a raconté l'histoire d’une jeune fille d’'Uritucu qui, par une intrépidité et une présence d'esprit extraordinaire, s'était sauvée de la gueule d’un Crocodile. Dès qu'elle se sentit saisie, elle chercha les yeux de l'animal, et y enfonça les doigts avec une telle violence que la douleur forca le Crocodile à la lâcher après lui avoir coupé l’avant-bras gauche.

L’Indienne, malgré l'énorme quantité de sang qu’elle perdait, arriva heureusement au rivage, en nageant de la main qu‘ lui restait, Longtemps après mon retour en Europe, j'ai appris que, dans l’intérieur de l'Afrique, les nègres connaissaient et employaient le même moyen. Qui ne se rappellerait pas, sans un vif intérêt, Isaaco, le guide de l’infortuné Mungo- Park, saisi deux fois, près de Boulinkombou, par un Crocodile et échappant deux fois de la gueule de ce monstre parce qu'il réussit, sous l’eau, à lui placer les doigts dans les deux yeux.

«Lors des grandes crues, l’'Amazone inonde les quais dela ville de l’Angostura, et il arrive que, dans la ville même, des hommes imprudents deviennent la proie des Crocodiles. Un Indien Guaykéri, del’île de la Marguerite, voulut amarrer sa pirogue dans une anse où il n’y avait pas trois pieds d’eau. Un Crocodile très féroce, qui rôdait habituellement dans ces lieux, le prit par la jambe, et s’éloigna du rivage en restant à la surface du fleuve. Les cris de l’Indien attirèrent une foule de spectateurs. On vit d’abrd ce malheureux, avec un courage inoui, chercher un couteau dans ka poche de son pantalon. Ne l’ayant pas trouvé, il saisit la tête du Crocodile et lui enfonça les doigts dans les yeux. Il n’y a pas un homme, dansles régions chaudes de l'Amérique, qui ne sache que ce reptile carnassier, couvert d'un bouclier d’écaiiles dures et sèches, est extrême ment sensible aux seules parties de son corps

LE CAIMAN A MUSEAU DE BROCHET

qui sont molles et non abritées, telles que les yeux, les aisselles, les narines et le dessous de la mâchoire inférieure où se trouvent deux glandes de musc. L’Indien Guaykéri eut recours au même moyen; mas le Crocodile n'ouvrit point la gueule pour lâcher sa proie. Cédant à la douleur, l'animal plongea au fond de la rivière; et, après avoir noyé l’Indien, il revint à la surface de l’eau et traîna le cadavre sur uneîle vis-à-vis du port... Le nombre d’individus qui périssent annuellement victimes de leur imprudence et de la férocité des reptiles est beaucoup plus grand qu'on ne le pense en Europe ; il l’est surtout dans les villages où les terrains d’alentour sont souvent inondés. Les mêmes Crocodiles se tiennent longtemps dans les mêmes endroits ; ils deviennent d'année

en année plus audacieux, surtout, comme le |

prétendent les Indiens, si une foisils ont goûté

de la chair humaine. Telle est la ruse de ces |

animaux, qu'on parvient difficilement à les tuer.

«Dans les pays déserts, où l’homme est toujours en lutte avec la nature, on s’entretient journellement du moyen que l’on peut employer pour échapper à un Tigre, à un Boa, à un Crocodile ; chacun se prépare, pour ainsi dire, au danger qui l'attend. Les habitants de l'Orénoque ont observé les mœurs du Crocodile comme le Toréador connaîtles habitudes du Taureau ; s'ils sont menacés ils recourent immédiatement à tous les moyens qui leur sont enseignés dès l'enfance. »

Ennemis. — Humboldt, à l'ouvrage duquel nous avons fait de si nombreux emprunts, rapporte que les jeunes Crocodiles sont fréquemment la proie des Vautours. « Les Jamuros, écrit-il, sont trop paresseux pour chasser après le coucher du soleil ; ils rôdent le jour autour des plages, se jettent au milieu des campements des Indiens pour voler des comestibles, et ne trouvent le plus souvent d'autres moyens d’assouvir leur voracité que d'attaquer, soit à terre, soit dans les eaux peu profondes, de jeunes Crocodiles de 7 à 8 pouces de long. C’est un spectacle fort curieux que de voir la ruse avec laquelle ces petits animaux se défendent pendant quelque temps contre les Vautours. Dès qu'ils en apercoivent ils se redressent sur leurs pattes de devant, courbent le dos et élèvent la tête en ouvrant une large gueule. Ils se tournent continuellement, quoique avec lenteur, du côté de leur ennemi, pour lui montrer les dents qui, chez

les individus récemment sortis de l’œuf, sont déjà très longues et très pointues. On voit souvent que, tandis qu'un des Jamuwros attire toute l'attention du jeune Crocodile, un autre profite d'une occasion si favorable pour une attaque imprévue ; il fond sur le Crocodile, le saisit par la nuque et l'emporte dans les hau. tes régions de l'air. »

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