LES CAIMANS OU ALLIGATORS — ALLIGATOR
Alligatoren.
Caractères. — Les Caïmans ou Alligators ont toujours la tête moins oblongue et moins allongée que les Crocodiles. Les dents sont inégales ; les premières de la mâchoire inférieure percent à un certain âge la supérieure; les quatrièmes, qui sont les plus longues, entrent dans des creux de la mâchoire supérieure où elles sont cachées quand la bouche est fermée, et ne passent point dans des échancrures. Les jambes et les pieds de derrière sont arrondis, etn’ont ni les crêtes ni les dentelures à leurs bords qu'on voit chez les Crocodiles proprement dits ; la membrane qui se trouve entre les doigts est également toujours plus courte. Les écailles cervicales sont neltement séparées des écailles du dos. Le ventre est parfois entièrement cuirassé, les scutelles se touchant toutes entre elles et étant en partie ossifiées.
Distribution géographique. — On croyait les Caïmans ou Alligators exclusivement cantonnés dans les deux Amériques, lorsque, dans ces dernières années, on a décrit une espèce étroitement apparentée au Caïman à museau de brochet de la partie méridionale des États- Unis, espèce provenant du Yang-Tse-Kiang.
Les Alligators sont particulièrement abondants dans la partie nord de l'Amérique du Sud.
LE CAIMAN A MUSEAU DE BROCHUET. — 4ZLLI- GATOR MISSISSIPENSIS:
Mechthkaiman.
Caractères, — Le plus connu de tous les Caïmans, on pourrait dire de tous les Crocodiliens, car c'est celui que l’on voit presque exclusivement dans les ménageries, est certainement le Caïman à museau de brochet, ou Alligator du Mississipi. »
Cette espèce se reconnaît facilement à sa
| tête très déprimée, à son museau large, aplal,
LE GAIMAN A MUSEAU DE BROCHET
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Fig. 135. — Le Caïiman à museau de broche (1/28 de grandeur).
parabolique, presque lisse ; une arête longitudinale se voit sur le front ; le nombre des dents est de 80, soit 40 à chaque mâchoire, les plus fortes étant les 4°, 5°, 8°, 9° et 10° pour la mâchoire supérieure. Il existe deux écussons nuchaux et derrière ceux-ci six écussons disposés par paires sur trois rangées successives. La longueur peut atteindre 5 mètres. La face supérieure est ordinairement d’un vert sale et huileux, mouchelé de taches plus foncées ; chez les individus jeunes on voit, au travers du dos, des bandes jaunâtres qui s’effacent complètement avec l’âge. Le ventre est d’un jaune clair impur (fig. 135).
Distribution géographique. — Cette espèce appartient en propre à l'Amérique septentrionale, et remonte au nord jusque vers le 35° degré. Elle abonde dans les fleuves, les lacs et les marais de la Caroline du sud, de la Géorgie, de la Floride, de l’Alabama, du Mis-
sissipi et de la Louisiane ; elle devient de plus en plus rare à mesure que l’on s'étend vers le | nord, et finit par disparaître entièrement.
Habitats. — D’après Audubon qui a si bien décrit les animaux de l'Amérique du Nord, le. Caïman à museau de brochet se tient sur les rives vaseuses ou sur les grands troncs d’arbres flottants. Dans la Louisiane, tous les marais, tous les cours d’eau, tous les lacs sont remplis de ce Caïman. Avant le passage des bateaux à vapeur, ils abondaient à ce point . dans le fleuve Rouge qu'on les rencontrait par centaines le long des rives ou sur les immenses radeaux de bois flottants; les petits étaient étendus sur le dos des plus grands, toute la bande faisant entendre des rugissements comparables à ceux d’un troupeau de taureaux furieux. Ces animaux étaient si peu farouches, qu'ils s'inquiétaient à peine de ce qui se passait sur le rivage et laissaient passer à quel-
LE CAIMAN A MUSEAU DE BROCHET
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Fig. 136. — Figure d'un Alligator trouvée sur une table de pierre dans l'île d'Argent, Chinkiane.
ques mètres d'eux, et sans y faire la moindre attention, les canots. Ils étaient plus rares dans les eaux saumätres que dans les eaux douces.
Hœurs, habitudes, régime. —(Comme tous les autres Crocodiliens, le Caïman à museau de brochet se meut à terre avec lenteur et avec peine; il pousse alors péniblement une patte au-devant de l’autre, en laissant traîner sa longue queue dans la vase. C'est ainsi qu'il sort de l’eau ou qu'il chemine en quête d'un endroit convenable pour la ponte. L’observation suivante, due à Audubon, montre
bien la lenteur de la marche du Reptile: l'ha- |
bile naturaliste trouva un matin, à environ trente pas d’un étang, un Alligator de 4 mètres de long qui paraissait être en train de gagner un autre cours d’eau situé à portée de la vue; vers le soir, l'animal n'avait fait qu'une distance d'environ six cents pas; il n’avait pu aller plus loin.
C'est sans doute en raison de leur mala- |
dresse, que les Caïmans à museau de brochet
se montrent si poltrons à terre. Lorsque dans |
leurs excursions d'un cours d’eau vers un autre, ils apercoivent quelque ennemi, ils s’aplalissent de leur mieux, la gueule contre le sol et demeurent complètement immobiles, ne
remuant absolument que les yeux. Lorsqu'on | s'approche d'eux ils ne cherchent pas à fuir et
ne songent pas davantage à attaquer, bien qu'ils soufflent alors avec force.
Breum. — V.
Dans l’eau, au contraire, qui est son véritable élément, l’Alligator à museau de brochet se montre beaucoup plus vif et plus courageux; il lui arrive parfois même de s'attaquer à l'homme lui-même, bien que le plus ordinairement il l'évite, surtout lorsque ce dernier vient hardiment au-devant de lui.
Aux Etats-Unis, quand les bergers pénètrent avec leurs bestiaux dans quelque cours d’eau infesté d’Alligators, ils sont armés de gourdins pour se frayer un passage; lorsqu'ils s’avancent droit au Reptile, quelle que soit la taille de celui-ci, ils ne courent aucun danger et peuvent frapper à coups redoublés sur le Caïman jusqu’à ce qu'il s'éloigne. On voit parfois des hommes, des mulets, des Alligators confondus pêle-mêle à certains gués, les Alligators se tenant généralement à distance par crainte du gourdin qui les menace.
Les moutons, les chèvres, ainsi que les chiens, les chevaux qui s’approchent de la rive pour étancher leur soif ou qui traversent l’eau à la nage courent grand risque d’être entraînés par les Alligators, noyés, puis dévorés ; mais ce sont les poissons qui forment le fond de la nourriture des Caïmans. Pendant les inondalions, les lacs et les marais se remplissent non seulement d’eau, mais encore de poissons auxquels les Caïmans font la chasse. Après le retrait des hautes eaux, toutes les communications entre les lacs se desséchant, les poissons se trouvent confinés dans les parties profondes
RepriLes. — 19
LE CAIMAN À MUSEAU DE BROCHET
des cours d’eau; c’est là qu'ils sont poursuivis par les Caïmans qui émigrent d’une de ces ex-
cavations, ou, pour employer l'expression |
américaine, de l’un de ces « trous d’Alligators » dans un autre. Après le coucher du soleil, on entend à une grande distance le bruit que ces animaux font avec leur queue; quand on s'approche, on voit les flots s’agiter et les poissons épouvantés sauter par centaines audessus de l’eau dans l'espérance d'échapper à la dent cruelle de leurs ennemis.
Ponte. — Les œufs sont blanchâtres, relativement petits, et revêtus d’une coque très résistante ; le nombre, dans une ponte, peut parfois dépasser la centaine.
D'après les observations d’Audubon, confirmées par celles de Lützelberger et de Lyell, la femelle construit des sortes de nids. Elle choisit à cet effet un endroit convenable, situé généralement à une distance &e cinquante à soixante pas de la rive, dans un épais fourré de broussailles ou de roseaux ; elle y apporte, entre ses puissantes mâchoires, des feuilles, des branchages, et, après avoir pondu ses œufs, les en recouvre avec soin. Elle demeure en-
uite étendue continuellement au voisinage du aid qu’elle surveille, et se précipite, menaçante, contre tous ceux qui s’approchent de son nid. La chaleur dégagée par les matières végétales en décomposition hâte l’éclosion;
les petits travaillent avec beaucoup d’adresse |
pour sortir de dessous les végétaux qui les recouvrent ; la mère les conduit de suite à l’eau, de préférence vers de petites mares isolées pour qu'ils y soient à l'abri des oiseaux carnassiers.
Chasse. — On capture le plus souvent le
Caïman à museau de brochet à l’aide de grands |
filets, et on le pêche dans les mares ou dans les « trous d’Alligators » ; on tire sur la rive
les animaux capturés et on les tue à coups de |
hache. Certains nègres sont très habiles pour s'emparer des Caïmans; lorsque ces animaux nagent auprès du bord, ils leur lancent une corde par dessus la tête et les tirent alors hors de l’eau. Les Caïmans sur lesquels on fait feu provoquent, parmi les autres habitants de leur trou, un tel émoi et une telle peur, qu’en général ceux-ci émigrent ou demeurent cachés pendant plusieurs jours.
Utilité. — On tuait autrefois des milliers de Caïmans dans le fleuve Rouge, parce que les souliers, les bottes et les selles en peau d’Alligator étaient alors à la mode. Des Indiens no-
mades s’occupèrent exclusivement, pendant un certain temps, de la chasse de ces animaux; cette chasse a beaucoup diminué d'importance, depuis qu’on s’est aperçu que le cuir d’Alligator n’était pas aussi résistant et surtout aussi imperméable qu'on voulait bien le dire.
Depuis quelques années cependant on refait une chasse active au Caïman à museau de brochet, surtout dans la vallée du Mississipi. La peau, habilement préparée, sert à recouvrir des porte-feuilles, des porte-cartes, des porte-cigares et d’autres menus objets, d'un aspect souvent assez agréable. La graisse de l’animal sert à lubrifier des machines. Les dents sont employées pour fabriquer des sifflets, des boutons de manchettes et d’autres objets semblables.
La fabrication de ces divers objets donne lieu actuellement à un chiffre d’affaires assez important.
Captivité. — Le Caïman à museau de brochet est le Crocodilien qu’on voit presque exclusivement dans les ménageries, car il a peu de valeur commerciale et supporte très bien la captivité. Plus de cent spécimens vivants de ces animaux arrivent chaque année sur les marchés en Europe et trouvent tous acquéreurs. Les petits qui viennent d'éclore sont achetés par des amateurs qui les installent dans des aquariums, et les apprivoisent assez pour les habituer à venir prendre sagement dans la main les aliments qu'on leur présente. Les grands sont achetés par les propriétaires de ménageries qui les emmènent avec eux de foire en foire jusqu'à ce qu'ils finissent par succomber de faim et de froid. Les individus très adultes refusent généralement toute nourriture; ceux qui n'ont guère que À mètre à 4 mètre et demi se mettent, au contraire, bientôt à manger.
Nous avons pu, pendant plusieurs années, observer les Caïmans de la ménagerie des Reptiles du Muséum d'histoire naturelle de Paris, et voir qu'à quelque âge qu'arrivent ces animaux, ils sont toujours doués d’un fort robuste appétit. Leur nourriture se composait surtout de viande qu'ils venaient prendre à l'extrémité d’un bâton ou d’une paire de longues pinces; ils arrivaient en foule au claquement de la langue sur le palais; ils étaient à ce point friands de poissons, aussi bien poissons d’eau douce que de mer, que lorsqu'on distribuait cette nourriture dans les bassins voisins contenant de grandes tortues, on avait de la peine