‹ Merveilles de la natureChapitre 11 sur 412 · MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — CONSTRUCTIONS 1IOKS DES NIDS · texte numérisé non relu

MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — CONSTRUCTIONS 1IOKS DES NIDS

■Kï;t

Fig. 966. — Les Fourmis moissonneuses (fac simile d'après Moggridge). A. — Amas de déchets provenant des graines qu'elles ont amassées (p. 44).

plus ample information, une ligne de villes confédérées entre lesquelles se ferait un commerce très actif et très étendu. A mon avis il est impossible de ne pas reconnaître que sur tout le parcours entre ces villes les relations sont établies de la manière la plus sérieuse et la plus complète. »

Non contentes de quitter leur première demeure pour fonder des colonies, les Fourmis changent assez fréquemment de domicile pour des motifs qui nous sont la plupart encore inconnus. Une telle émigration ne s'effectue qu'après de longs conciliabules préalables et mûre délibération.

Voici ce que raconte Lespès qui a été témoin d'événements de ce genre.

«Les Fourmis changent quelquefois de logement ; leur Nid est trop à l'ombre, ou bien l'humidité l'envahit, ou bien quelque autre cause difficile à découvrir les décide. On voit alors une Fourmi s'approcher d'une aulre et lui tenir un petit discours, en lui donnant du bout de ses antennes de légers coups sur la tête. Celle-ci pelotonne alors ses pattes et attend. Sa sœur la prend entre ses mandibules et la porte dans l'endroit qu'elle a jugé con- Brkum. — VIII.

venable pour la construction d'un nouveau domicile. Au bout de quelque temps les deux Fourmis reviennent et procèdent de la môme manière avec leurs autres compagnes ; enfin on se décide à transporter les Larves et les Nymphes dans le nouvel emplacement. »

Lespès remarque à cette occasion que certaines espèces semblent posséder un langage plus riche que d'autres, car elles sont en état de communiquer à leurs camarades le projet d'un changement de domicile, sans être obligées de les transporter sur les lieux mêmes.

Nous aurons l'occasion de revenir ailleurs sur le langage des Fourmis et les divers moyens qu'elles possèdent de communiquer entre elles.

Les habitudes sociales des Fourmis, l'organisation de leurs sociétés, l'art qu'elles déploient dans la construction de leurs cités, la faculté qu'elles ont de fonder des colonies, ont engagé M. Berthelot, l'éminent chimiste, à ses heures philosophe et profond penseur (I), à observer ces Animaux pendant de longues années pour savoir si l'étude de leurs faits et gestes ne jet-

(1) Berthelot, tes Cités des Fourmis [Revue scientifique, 1877, t. II. p. 145 et suiv.).

Insectes. — Oli

LES FORMICIDES.

terait pas quelque lumière sur les origines de l'humanilé et la durée des civilisations.

« Voici, dit-il, l'histoire d'une société de Fourmis qui n'est pas sans analogie avec l'histoire des agglomérations humaines.

« J'ai observé pendant vingt-cinq ans, dans un coin écarté des bois de Sèvres, une société de Fourmis. Quand je la découvris, c'était un petit monticule, de la forme conique que chacun sait, peuplé par des milliers d'habitants. Ceux-ci se répandaient tout autour, à travers l'herbe, les cailloux, le sable, où ils traçaient mille sentiers régulièrement parcourus; d'autres routes s'élevaient sur les arbres; bref, la Fourmilière avait mis en exploitation régulière toute une petite colline boisée, sur laquelle j'ai souvent suivi les chemins des Fourmis, prolongés au milieu des herbes et des feuilles mortes sur des longueurs de plus de 100 mètres : distance énorme si on la compare aux dimensions de l'Animal.

« La cité animale était en pleine prospérité, lorsque je la vis pour la première fois; sa fondation remontait à plusieurs années. Elle eut sans doule ses luttes contre la nature et contre les Animaux, ses catastrophes provoquées par la chute de quelque grosse branche d'arbre, par la brusque invasion d'un filet d'eau pendant un orage. Mais je n'assistai à aucune de ces vicissitudes. J'observai seulement au bout de dix ans que la cité avait détaché une colonie a quelques mètres de distance, au pied d'un jeune Chêne. La colonie, faible et peu étendue à ses débuts, grandit d'année en année. Elle traversa sans accident une époque critique, celle delà coupe périodique de la portion du bois où elle était établie.

« Vers le temps de la guerre de 1870, mes observations furent suspendues pendant près d'une année. A mon retour, la colonie était devenue une grande Fourmilière, tandis que la cité fondatrice commençait à décroître. D'année en année, son déclin s'accusa; le nombre des habitants diminua; ils semblaient en même temps devenus moins actifs, moins empressés à apporter des matériaux et des provisions, moins prompts à réparer les dommages causés à leurs demeures. Celles-ci prirent peu à peu un aspect de vétusté et s'affaissèrent en partie sous les influences atmosphériques, combattues avec moins d'énergie qu'autrefois.

« Aujourd'hui, la colonie est devenue la cité principale; elle a fait périr l'arbuste qui l'avait protégé à ses débuts contre les intempéries

atmosphériques et elle étale en pleine lumière ses édifices formés de pailles sèches et de fragments de bois en bon état, dont la leinte contraste avec celle des toits grisâtres et en décomposition de la vieille Fourmilière. Depuis quatre ans, un troisième centre de population s'est fondé dans le voisinage, mais il n'atteint pas encore l'état de prospérité de la première colonie.

« Cependant la vieille ville n'a pas été complètement abandonnée. Elle sert de refuge à des familles, après tout assez nombreuses encore. Mais son état demi-ruiné rappelle celui de Babylone, subsistant pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, au voisinage de Séleucie et de Ctésiphon, successivement fondées par des civilisations plus modernes. Un être colossal, dans le rapport de l'Homme à la Fourmi, c'est-à-dire dont la hauteur approcherait de celle du Mont-Blanc et dont la vie durerait dans la même proportion, en un mot l'habitant de Sirius dont parle Voltaire, aurait peut-être jugé les civilisations de Babylone et des autres capitales qui l'ont remplacée, aussi uniformes que nous jugeons celles des Fourmilières.

« Mais par compensation nous sommes obligés d'admettre, aussi bien queleSirien de Micromégas, que les cités animales ont une origine, un progrès, une décadence, comme les cités humaines : leur durée n'est courte que pour nous ; mais elle égale celle des états humains, si l'on compte par générations comme le faisait Homère. L'intervalle d'une année, de deux au plus, semble mesurer la vie d'une Fourmi. Le nombre de leurs générations depuis Aristote répond donc à près de quarante mille années évaluées d'après les générations humaines; ce qui nous reporte à une époque contemporaine des premiers êtres dignes du nom d'Hommes, si elle ne leur est antérieure.

(i Si les vicissitudes des cités des Fourmis rappellent celles des cités humaines, il n'en est pas moins vrai que la structure générale, l'aspect, les usages de ces cités ne semblent guère avoir changé depuis que nous les observons. Mais en a-t-il toujours été ainsi? les premières Fourmis ont-elles construit tout d'abord une ville, pareille à celles qu'elles élèvent maintenant? Ou bien y a-t-il eu une évolution dans l'organisation de ces cités? les progrès des cités animales n'auraient-ils pas été accomplis autrefois, pendant des périodes trop anciennes pour avoir du être observées?

Page 1