MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — OCCUPATIONS DOMESTIQUES
« On pourrait soutenir que depuis une époque très reculée et qui a peut-être précédé les commencements des races humaines, les races des Fourmis ont terminé leur évolution; elles ont maintenant parcouru le cycle des combinaisons intellectuelles compatibles avec leurs organes et les milieux qui les ont sollicitées à l'action; en un mot, la civilisation des Fourmis a atteint depuis de longs siècles les limites compatibles avec leur nature ; depuis lors, l'organisation générale de leurs cités se transmet sans changement notable d'une génération à l'autre, cette transmission s'opérant en partie par les habitudes héréditaires devenues des instincts. Le type commun de leurs sociétés n'éprouve plus désormais que des variations légères, dues à la fois aux circonstances locales et à l'activité plus ou moins grande des tribus. D'après celte manière de voir, le progrès des cités animales aurait été exécuté dans le passé et serait parvenu à des limites, au voisinage desquelles il est condamné à osciller désormais tant que la race subsistera.
« En est-il donc autrement des races humaines? Sommes-nous autorisés à regarder leurs progrès comme indéfinis? Ou bien les races humaines sont-elles destinées à obéir à la même loi fatale! Leur évolution parviendra-t-elle aussi à un état stationnaire, dont les limites seront déterminées par celles des connaissances que l'Homme peut acquérir et combiner, en vertu des facultés intellectuelles qui résultent de son organisation? Ces limites atteintes, les races humaines ne présenteront-elles pas le spectacle d'une civilisation à peu près uniforme, oscillant entre certains états alternatifs de trouble et d'équilibre, mais s'efforçant désormais de revenir toujours à une organisation type, réputée la plus convenable au bonheur et à la dignité de l'espèce humaine?
« Une semblable opinion serait peut-être la plus conformeauxleçons de l'histoire. L'Egypte a duré cinq mille ans; c'est la civilisation la plus longue qui ait encore existé. Trois mille ans avant notre ère, les monuments et les inscriptions nous révèlent, d'après Mariette, des arts, une industrie, une culture peu différents de ceux qui subsistaient en Egypte au temps des Ptolémées et des Romains. L'organisation du peuple lui-même ne semble pas avoir été différente, du moins vue en gros et de loin, comme nous le faisons pour les cités animales. A travers les catastrophes des invasions, des conquêtes, des guerres civiles et
étrangères, l'Egypte a subsisté sans grands changements intérieurs, jusqu'au jour où elle a péri tout entière et presque d'un seul coup, au dernier siècle de l'empire romain, mais sans avoir pu sortir des limites que la race égyptienne avait conçues comme l'idéal suprême de la civilisation.
« La Chine ne nousoffre-t-elle pas, même de nos jours, un spectacle analogue? La race qui habite cette vaste région de l'Asie a conçu un certain idéal de la société; elle paraît y être arrivée peu à peu, il y a bien des siècles; elle s'y tient désormais, à travers les désastres des conquêtes tartares et des rébellions intérieures. Si elle cherche a apprendre quelque chose au contact de la civilisation européenne, ce sont plutôt des formules, des pratiques industrielles, qu'une conception nouvelle de la culture humaine. La race chinoise en un mot, de même que la race égyptienne, est parvenue après une certaine évolution historique, à un état limite, qui semble vouloir durer autant que la société elle-même. Le changement de cet état marquera probahlement le terme fatal et la dissolution de la société chinoise tout entière.
« Ainsi les races humaines dont la civilisation est la plus ancienne semblent avoir possédé une certaine réserve d'énergie intellectuelle et morale, pour employer le langage des sciences physiques. Cette énergie dépensée les a conduites à un état stationnaire, oscillant entre des limites, et dans lequel elles seraient peutêtre demeurées indéfiniment, si elles n'avaient subi le contact destructeur de races animées d'une énergie supérieure. N'est-ce point là l'histoire des cités animales?
« Ne sera-ce point aussi l'histoire des races européennes, lorsqu'elles auront couvert et dominé la surface du globe terrestre, mis en exploitation toutes ses ressources, embrassé tous les éléments de connaissances que ces limites comportent, épuisé les combinaisons fondamentales compatibles avec la puissance, limitée aussi, de l'intelligence individuelle de l'Homme? en un mot consommé toute la réserve d'énergie inhérente au globe terrestre et a l'espèce humaine? »
Occupations domestiques. — Soins de la progéniture. — Les travaux de construction et d'entretien du Nid ne sont pas seuls dévolus aux Ouvrières, les soins à donner aux OEufs, aux Larves et aux Nymphes, retombent aussi sur elles, et nous verrons bientôt que ces soins exigent un grand effort intellectuel.
LES FORMICIDRS.
Les OEufs, fraîchement pondus, sont allongés, blancs ou jaunes clairs; ils se gonflent avant d'éclore, se recourbent à une extrémité et deviennent vitreux. A peine ont-ils été déposés par la Femelle sur quelques tas dans une chambre, que les Ouvrières s'en emparent, les lèchent avec ardeur, sans doute pour les imprégner d'un suc préservatif, puis les transportent à un étage plus élevé de l'habitation, si le temps est chaud, à un étage plus bas, si le temps est rigoureux et défavorable.
Elles traitent les Larves de la même façon, les nourrissent en outre avec une gouttelette liquide qu'elles dégorgent, les lèchent et les débarrassent des saletés adhérentes. C'est merveille de voir l'attachement que les Fourmis portent à leurs nourrissons : Ch. Bonnet raconte qu'une Fourmi qu'il avait partagée transversalement par le milieu du corps et à qui il n'était resté que la tête et le corselet, transporta sous ses yeux, avec la plus grande activité, huit ou dix Larves ou Nymphes de son espèce.
Les Larves des Fourmis sont élevées et nourries avec le plus grand soin ; les Ouvrières partagent également le liquide nutritif qu'elles ont recueilli dans leurs courses, avec leurs compagnes, avec les Femelles ailées et les Mâles, mais c'est aux Larves qu'elles en donnent la meilleure part; d'autres Ouvrières les transportent d'une chambre à l'autre, probablement pour leur procurer le degré de chaleur et d'humidité qui leur convient le mieux. Attentives à suivre le cours du soleil, elles apportent les Larves aux différents points du Nid exposés plus directement aux rayons de cet astre; elles les portent même au dehors de la Fourmilière, pour les échauffer ; s'il pleut, elles les rentrent bien vite.
« Je ne puis passer sous silence, dit Charles Bonnet, un procédé que j'ai vu pratiquer à de petites Fourmis qui s'étaient établies dans le voisinage de mes Ruches vitrées. On sait que les Abeilles excitent autour d'elles une chaleur douce qui élève la liqueur du thermomètre bien plus haut qu'on ne l'aurait pensé. Les Fourmis dont je veux parler semblaient avoir reconnu que cette chaleur convenait à leurs petits. Chaque jour elles apportaient leurs Vers ou leurs Nymphes près des carreaux de verre d'une des Ruches. Ces carreaux étaient recouverts d'un volet de bois garni de flanelle. C'était entre ce volet et le châssis de verre qu'elles plaçaient leurs petits, elles les
empilaient contre le verre quelquefois à la hauteur de plus de deux pouces.
ii Quand je venais à ouvrir le volet, c'était toujours une grande désolation pour les Fourmis, elles se saisissaient aussitôt de leurs petits, et se mettaient à courir de tous côtés avec beaucoup de vitesse. En continuant de les suivre je les voyais se rendre toutes, par la même route, vers le haut du pavillon sous lequel les Ruches étaient pJacées. Il y avait là une fente qui pénétrait dans l'intérieur de la paroi et ou les Fourmis se précipitaient avec leur charge. Au bout de quelques quarts d'heure on ne découvrait plus ni Fourmis, ni Vers, ni Nymphes près de la Ruche. Mais le lendemain ou les jours suivants j'étais très sûr d'en retrouver bien des centaines contre les verres de la Ruche. »
Un Naturaliste, pour observer les Fourmis dans une position nouvelle , avait logé une Fourmilière dans un grand plat déterre autour duquel il avait formé avec de la cire une gouttière qu'il remplissait d'eau ; il remarqua qu'au moment où la terre était trop sèche les Fourmis transportaient leurs Larves à une plus grande profondeur, et lorsque cette terre était au contraire détrempée les Larves étaient montées à la partie supérieure de l'habitation.
Lubbock a observé qu'elles sont très souvent classées d'après leur âge. Il est quelquefois très curieux de les voir dans les Nids divisées en groupes d'après leur grosseur, si bien qu'elles rappellent une école composée de cinq ou six classes.
Les Nymphes aussi sont transportées de ci et de là suivant que le temps convient plus ou moins à leur développement.
En soulevant une pierre sous laquelle Larves etNjmphes gisent à l'étage supérieur du Nid pendant que le soleil darde ses rayons, tout le monde a pu voir les nourrices se précipiter pour les enlever, et disparaître avec elles en toute hâte dans les couloirs, afin de les mettre en lieu sûr. Comme moyen de transport elles se servent de leurs mâchoires ; dans leur précipitation elles laissent parfois choir leur fardeau; ce sont alors les antennes seules qui servent à le retrouver.
Dans les Nids où paraissent à des époques déterminées, notamment au mois d'août, des Mâles et des Femelles ailés, ceux-ci se tiennent pendant un certain temps cachés dans l'intérieur, tandis que celles-là prennent part aux travaux des Ouvrières, pour changer de place les Larves et les Nymphes.