‹ Merveilles de la natureChapitre 13 sur 412 · MOEURS, HABITUDES. REGIME. — ESSAIMEMENT · texte numérisé non relu

MOEURS, HABITUDES. REGIME. — ESSAIMEMENT

Lorsque les Larves ont acquis toute leur croissance elles deviennent des Nymphes quelquefois nues, quelquefois enveloppées d'un cocon de soie, qui forme ce que l'on appelle improprement « les Œufs de Fourmi ». Après être restées quelques jours dans cet état, elles en sortent Insectes parfaits. Dans beaucoup de cas cependant, la jeune Fourmi périrait en faisant cet effort si elle ne recevait quelques secours; alors qu'elle est sur le point d'abandonner sa coque, ses sœurs déclarent le tissu de celte coque et achèvent la délivrance qui incombe , dans tous les autres cas, à l'Insecte nouveau-né tout seul. C'est un joli spectacle que celui de ces vieilles Fourmis qui aident les petites à se dégager, qui leur déplient soigneusement les pattes, et leur lissent les ailes avec une tendresse et une délicatesse vraiment maternelle. »

M. Forel a remarqué que les très jeunes Fourmis se consacrent d'abord à soigner les Larves et les Nymphes, et ne prennent part à la défense du Nid ou aux autres travaux exté rieurs que lorsqu'elles sont âgées de quelques jours. Ceci semble naturel, pareeque leur peau est d'abord relativement délicate, et qu'il serait dangereux pour elles d'entreprendre des travaux trop rudes, ou de courir quelques dangers tant que leur armure n'a pas eu le temps de s'endurcir.

Il y a cependant des raisons de penser que la division du travail est portée plus loin encore. Je ne parle pas seulement des cas où les Ouvrières appartiennent à des espèces étrangères, mais aussi de ceux où elles font partie de l'espèce.

Chez les Lasius flavns, par exemple, il semble probable que les occupations des jeunes Ouvrières diffèrent quelque peu de celles de leurs aînées, mais cette division du travail n'est pas encore bien prouvée.

Chez les Formica fusca, Lubbock (I) a fait une observation qui l'a beaucoup étonné.

« Dans l'automne de 1875, je vis une Fourmi hors du Nid et mangeant seule. Le jour suivant, la même Fourmi sortit encore seule, et je pus facilement la reconnaître parce qu'un accident lui avait fait perdre les griffes d'une de ses pattes de derrière. Mon attention étant éveillée, je surveillai le Nid pendant quelques

I) Lubbock. p. 59.

semaines, et je vis sortir régulièrement la même Fourmi, et jamais d'autres.

«Cet hiver j'ai observé deux Nids avec la plus minutieuse attention; pour cela je suis convenu avec mes filles et leur gouvernante M"6 Wendland, observatrices des plus consciencieuses, que pendant tout le jour nous regarderions le Nid d'heure en heure, et nous l'avons fait depuis le milieu de novembre, sauf quelques rares exceptions qui ne sauraient nuire à la précision de nos observations. Le premier Nid contient environ deux cents Fourmis, et le second environ quatre cents; mais comme elles sont assez apathiques, et n'ont pas de Larves à nourrir, elles n'ont besoin que de peu de nourriture. Deux ou trois Fourmis seulement sortaient de chaque Nid, pour chercher des provisions environ deux fois par jour; mais il y avait des jours où elles ne sortaient pas du tout. Pensant que peut-être ces individus étaient d'une voracité exceptionnelle, ou avaient quelque chose d'anormal, j'emprisonnai les fourrageuses appartenant à l'un des Nids. Le jour suivant, j'en vis sortir deux autres, qui se mirent à chercher des provisions et continuèrent de même pendant plusieurs jours. Je les emprisonnai alors, et deux autres Fourmis sortirent encore du Nid pour les remplacer, montrant, je pense, que la communauté avait besoin de vivres, et que la fonction de certains individus était de lui en procurer. »

C'est ainsi que les soins de la couvée atteignent, chez les Fourmis, un plus grand développement que chez tous les autres Hyménoptères sociaux. En songeant que, sans le secours des ailes, les Ouvrières ont à pourvoir à leur propre nourriture, qu'elles ont pendant certaines époques à se charger des soins de la couvée et de l'alimentation des Mâles et des Femelles, très nombreux, qui sont incapables de subvenir à leur propre entretien, qu'elles ont à s'occuper de l'établissement, de l'agrandissement et de l'entretien du Nid, on comprend quelle diligence elles doivent apporter dans ces pénibles fonctions ; certainement, elles abandonneraient la partie, si la nature ne prévenait, par l'essaimement, le trop plein des Nids et la surcharge du travail.

Essaimemenï. — Bientôt les Mâles, Insectes aériens de naissance, se trouvent à l'étroit dans leurs demeures souterraines ; ils vont se promener aux environs du Nid, grimpent sur les herbes et les autres plantes du voisinage,

LES FORMICIDES.

et témoignent d'une grande agitation. Parmi eux apparaissent des Ouvrières qui les empoignent avec leurs pinces et cherchent à les ramener au Nid. Cette agitation dure quelques jours, puis apparaît aux yeux de l'observateur un spectacle merveilleux ; ce sont les noces des Fourmis. Rien ne saurait donner l'idée d'un tel tournoiement et d'un tel bouillonnement, et l'on ne saurait dire si c'est amour ou fureur. Au milieu de ces couples farouches et inconsidérés, errent les Ouvrières aptères qui saisissent les plus embarrassés, les mordent et les harcèlent si fort qu'elles semblent vouloir les anéantir ; telle n'est point cependant leur intention ; elles veulent bien plutôt les ramener à l'obéissance auprès d'elles. Ces vierges surveillent ainsi les amoureux et font la police avec zèle dans ces noces, véritables fêtes populaires. Bientôt l'impétuosité devient folie : dans un tourbillonnement vertigineux les Mâles s'élèvent, suivis de leurs Femelles, et atteignent, après plusieurs oscillations, des hauteurs considérables. Les Mâles se précipitent sur les Femelles, et s'accouplent ; les plus petits se jettent parfois à plusieurs sur une même Femelle. Ils choisissent, pour exécuter leurs fantaisies, un lieu élevé quelconque : la cîme d'un arbre, la (lèche d'une tourelle, le faîte d'une montagne, et parfois même un homme isolé sur un sol plat. C'est ainsi que Pierre Huber, le fils du grand Huber, auquel nous devons tant de renseignements sur les mœurs des Fourmis, fut accompagné d'un essaim qui voltigeait lentement au-dessus de sa tête.

« En 1869, j'ai pu apprécier, rapporte Taschenberg, en compagnie de quelques dames, leur importunité en pareil cas. Comme nous escaladions le sombre escalier de la tour de Kynast, nous rencontrâmes des voyageurs qui rebroussaient chemin, devant un essaim de Fourmi, n'osant pénétrer plus avant. Nous voulûmes néanmoins découvrir la vue splendide qu'on a de ce point sur la vallée du Hirschberger, et nous pouriuivîmes l'ascension. Les milliers de Fourmis qui se posèrent sur nous, notamment sur une de nos dames, vêtue de couleurs claires, troublèrent d'une façon inimaginable notre séjour au sommet; elles se posaient çâ et là sur la peau nue, et pinçaient les chairs avec une vigueur extraordinaire. On peut en faire l'expérience, à l'époque habituelle des voyages, sur toutes les tours qui servent de point de vue dans les montagnes de l'Allemagne centrale ; les Fourmis ne se

feront pas faute de vous soumettre à une rude épreuve ! »

Parfois, par une belle après-midi du mois d'août, surtout après quelques jours de pluie, les essaims de Fourmis ont jeté l'effroi parmi les Hommes. Des essaims de Lasi/is flavus, nignr, alienus, fuliginosus, de Myrmica d'espèces variées, de Solenopsis fuyax, de Telramoiium cœspitum, d'autres encore, couvrant en forme de nuage une grande étendue de la contrée et venant se réunir autour d'un clocher qu'ils entouraient comme d'une fumée épaisse, ont répandu la terreur parmi les populations.

Le 4 août 1856, des myriades de Fourmis noires ailées s'abattirent comme une pluie sur la commune de Saint-Saphorin en Suisse.

Le 10 août, de 5 h. 20 m. à 6 heures du soir, on observa de Wattwyl à Lichtenstein, le long de la Thur, une nuée de Fourmis ailées, d'un brun noir, qui passa du sud-ouest au nord-est, à une hauteur d'environ 300 pieds ; entre ces deux localités, cette nuée se sépara et se dispersa sur les arbres, sur les maisons et sur les gazons.

En septembre 1814, un chirurgien anglais dit avoir observé, à bord d'un navire, une colonne de 8 à 10 pieds d'étendue, et de six pouces d'épaisseur, composée de grosses Fourmis, qui couvrit une étendue de mer de 5 à 6 milles anglais.

Les vieilles chroniques racontent aussi des faits analogues.

Le 19 juillet 1679, vers 2 heures, une nuée de grosses Fourmis vint voltiger au-dessus de Presbourg, et s'abattit au bout d'un quart d'heure en foule si épaisse, qu'on ne pouvait faire un pas sur le marché sans les écraser par douzaines ; elles avaient toutes perdu leurs ailes, et se traînaient lentement de tous côtés ; au bout de deux heures, elles eurent complètement disparu.

Le 2 août 1687, à 3 heures de l'après-midi, une telle masse de Fourmis vint à voltiger au • dessus de la tour de l'église de Sainte-Elisabeth à Breslau, que le peuple les prit pourdes nuages de fumée et redouta un incendie. Le môme spectacle se montra peu après sur les autres tours ; cela ne dura qu'une heure à peine : les Fourmis tombèrent bientôt sur le sol, où on aurait pu les ramasser en tas.

Ces exemples suffisent. Nous avons à nous poser maintenant les questions suivantes : Quel est l'aspect du Nid pendant l'essaimage, et que résulte-t-il de l'essaimement ?

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