MOEURS, HABITUDES, RÉGIME. — LES FOURMIS MOISSONNEUSES
La peine que se donnent les Ouvrières quelques jours déjà avant l'essiimement, pour rétablir l'ordre et la tranquillité parmi la population ailée, aboutit à ramener parfois l'un ou l'autre couple, qui s'unit alors dans le voisinage immédiat du Nid. C'est une ou plusieurs de ces Femelles, qui sont ramenées dans le Nid; les Ouvrières leur arrachent les ailes puis les soignent, comme nous avons vu les Abeilles soigner leur Reine ; elles les lèchent, les nourrissent et les choient de la môme manière. Cette mère primitive est chargée dès lors delà ponte pour la perpétuation de la société.
Les essaims, comme nous l'avons vu, finissent par tomber à terre loin du Nid où ils ont pris naissance. Des milliers et des milliers de ces Fourmis deviennent la proie d'autres Insectes ou d'Animaux d'ordres plus élevés qui s'en délectent ; ou bien les Mâles périssent de leur mort naturelle après avoir erré quelques jours à l'aventure. Pendant ce temps, les Femelles qui ont échappé à la mort deviennent probablement les fondatrices de nouvelles colonies; la manière dont cela se passe varie certainement suivant les espèces; mais, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, on n'a encore fait à ce sujet aucune observation directe. La Femelle fécondée se débarrasse d'abord de ses ailes à l'aide de ses pattes, s'enfouit dans un lieu quelconque qui lui semble propice, et y dépose ses OEufs. Il faut admettre, qu'à l'instar de la mère Guêpe et de la mère Bourdon, celle-ci abandonne aux Ouvrières les soins du développement des OEufs, l'installation duNid, ainsi que tous les autres travaux, se réservant uniquement pour la ponte. Jamais on n'a rencontré une mère Fourmi isolée au milieu de Nymphes ou de Larves avancées ; on n'a jamais trouvé auprès d'elle que des OEufs ou des Larves toutes petites. Jamais les diverses tentatives, entreprises pour obtenir d'une mère fécondée, tenue en captivité, des Fourmis ouvrières, n'ont pu aboutir. Ces notions ont conduit à penser que des Ouvrières de la même espèce accaparent une Femelle fécondée, qui vient de s'abattre, pour fonder avec elle une colonie nouvelle. Mais des expériences établies dans ce sens ont également échoué, et chaque fois qu'on a voulu introduire une Femelle fécondée parmi des Ouvrières, elles l'ont dévorée ainsi qu'une proie bien grasse. La question de l'établissement des nouveaux Nids reste donc encore sans réponse et l'origine de la vie de ces intéressants petits états ne comporte pas
moins d'incertitudes que leur existence ultérieure.
Nous signalerons encore un trait de mœurs particulier :
Les Mâles des Anergales sont aptères; chez d'autres espèces ils sont beaucoup trop grands relativement à leurs Femelles pour que cellesci puissent les emporter dans leur vol ; dans ces deux cas, par conséquent, l'accouplement n'a pas lieu, comme d'ordinaire, pendant l'cssaimement.
Mais nous avons bien des faits intéressants à raconter quand nous ferons l'histoire de quelques-uns des types choisis à dessein parmi les formes si variées et si nombreuses du peuple immense des Fourmis, pour nous étendre davantage sur ce sujet.
Les fourmis moissonneuses. — Nous avons déjà raconté, dans la partie historique de ce travail, que la coutume des Fourmis méridionales de rassembler le grain et d'emmagasiner les substances alimentaires était généralement connue dans l'antiquité. Montaigne possédait admirablement ses auteurs anciens, mais s'estil contenté de résumer leurs assertions? Cela n'est pas présumable ; il habitait le midi de la France, et avait voyagé en Italie où les Fourmis moisonneuses ne sont pas rares ; sans nid doute, il avait observé leurs manœuvres, car il les décrit avec une trop grande précision pour ne pas parler d'après sa propre expérience. Personne ne paraît s'être souvenu des remarques du grand philosophe, aussi pensonsnous que nos lecteurs les reliront avec plaisir. « Quant à la mesnagerie, dit-il (1), les Fourmis nous surpassent, non seulement en celle prévoyance d'amasser et d'épargner pour le temps à venir, mais elles ont encores beaucoup de parties de la science qui y est nécessaire : elles estendent au dehors de l'aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir, et seicher, quand ils veoyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le rance, de peur qu'ils ne se corrompent et qu'ils pourrissent. Mais la caution et prévention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine :
parce que le froment ne demeure pas tousiours sec, ny sain, ains s'amollit, se resoult, et destrempes comme en laict, s'acheminant à germer et à produire; de peur qu'il ne devienne semence, et perde sa nature et pro-
(I) Montaigne, Essais, 1580, liv. II, chap xn,
LES FORMICIDKS.
priété de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout par où le germe a coustume de sortir. »
Le fait fut accepté jusqu'à ce que les observateurs postérieurs (Swammerdamm, Buffon, Gould, Christ, Latreille et autres) l'eussent contesté, en déclarant que tout ce que l'on disait des Fourmis glaneuses était une pure fable.
« La prévoyance des Fourmis, selon Buffon (1), n'était qu'un préjugé, on la leur avait accordée en les observant, on la leur a ôtée en les observant mieux ; elles sont engourdies tout l'hiver, leurs provisions ne sont donc que des amas superflus, amas accumulés sans vues, sans connaissance de l'avenir, puisque par cette connaissance même elles en auraient prévu toute l'inutilité. N'est-il pas très naturel que des Animaux qui ont une demeure fixe où ils sont accoutumés à transporter les nourritures dont ils ont actuellement besoin, et qui flattent leur appétit, en transportent beaucoup plus qu'il ne leur en faut, déterminés par le sentiment seul et par le plaisir de l'odorat ou de quelque autre de leurs sens et guidés par l'habitude qu'ils ont prise d'emporter leurs vivres pour les manger en repos ; cela même ne démontre-t-il pas qu'ils n'ont que du sentiment et point de raisonnement? »
L'opinion du grand Naturaliste, son jugement sévère s'imposent, les récits des anciens sont traités de légendes, et chacun de renchérir et de rabaisser les Fourmis.
« A quoi serviraient des amas de bled pendant l'hiver (2) à des Fourmis qui le passent amoncelées les unes sur les autres, et si immobiles qu'elles semblent mortes ? Bien loin qu'elles eussent la force d'entamer des grains de bled, elles n'ont pas même celle de se mouvoir : ce seul fait nous apprend combien les faits d'Histoire naturelle les plus reçus, ont encore besoin d'être examinés de nouveau. La vraie prudence des Fourmis se réduit à se mettre, le plus qu'il est possible, à l'abri du froid, dont un degré assez médiocre est capable de les priver de tout mouvement. »
Needham proteste avec plus d'énergie encore (3).
« Les commentateurs des auteurs sacrés et
(1) Buffon, Discours sur la nature des Animaux, 1753.
(2) Arnault de Nobleville et Salerne, Histoire des Animaux, t. I, p. 4G8.
(3) Needham, Observations sur l'Histoire naturelle de ta Fourmi, 1780.
la plupart des peuples qui les ont suivis aveuglément croient, d'après un texte de Salomon mal entendu, que la Fourmi amasse en été, pour avoir de quoi se nourrir en hiver : de là cette gaie et naïve réponse à la Cigale, que tout le monde connaît :
Vous chantiez! J'en suis fort aise, lié bien I dansez maintenant.
it Cependant La Fontaine comme poète a pour lui les droits de son art : que la suppression de cette prévoyance, de cette espèce de raison presque divine, que Cicéron avant lui avait attribuée à la Fourmi, soit vraie ou fausse; la naïveté et la fine ironie de la réponse ne perdront rien de leur valeur, parce que la poésie, cet art léger, n'a besoin d'aucun fondement solide pour soutenir ses palais aériens ; mais qu'une telle erreur travestie en vérité prétende s'appuyer sur l'autorité de Salomon, ou sur celle de nos Physiciens les plus accrédités, c'est ce que la bonne physique ne saura souffrir sans réclamer contre ces faux titres. »
Latreille (1) à son tour dénie toute prévision à nos industrieux Hyménoptères : « N'attribuons pas à la Fourmi une prévoyance inutile: engourdie pendant l'hiver, pourquoi formerait-elle des greniers pour cette saison ?
C'est P. Huber qui se prononce le plus énergiquement contre la tradition en s'appuyanl d'ailleurs sur d'excellentes raisons . Il constate, premièrement, que l'appareil buccal des Fourmis n'est point constitué pour la manducation de corps solides et qu'elles ne peuvent se nourrir que de matières molles ou de sucs liquides. Les mandibules solides dont les Fourmis sont pourvues leur servent, comme nous l'avons déjà dit, d'armes défensives et d'instruments de travail et non d'organes de manducation.
Secondement, l'emmagasinement des provisions d'hiver est pour elles chose superflue, car elles sont sujettes, dans la saison froide, à une espèce de sommeil hivernal durant lequel elles n'ont besoin d'aucune nourriture.
S'il leur arrive, ajoutait Huber, de se réveiller par les journées chaudes de l'hiver, elles trouvent toujours dans leur voisinage des Pucerons revivifiés comme elles par les chauds rayons du soleil et aux dépens desquels elles peuvent subsister.
(I) Latreille, Histoire naturelle dtl Fourmis, 1802.