LE BOMBYX DU MURIER ET AUTRES ROMBYCIDES SÉRICIGÈNES
Saturnîa Cecropia.
\r, , soie dévorant une feuille de Mûrier.
Ver à soie filant son Cocon Le i o un Ici miné.
Papillon du Ver à soir (fSonib/jx ou Sericaria mort) elTertuant sa ponte.
Saturnia Pernyi. Salurnia Cynthii
LE BOMBYX DU MURIER
l'extrémité, coupées transversalement par trois lignes ondulées noirâtres; les ailes supérieures portent en outre un point noir discoïdal. Le corps offre la même coloration, mais sa teinte uniforme est relevée par le ton bleu foncé des palpes et dos antennes.
La Femelle a la même livrée, mais elle est infiniment plus grande.
Distribution géographique. — Ce LtlSlO-
campe, commun en France, est répandu dans toute l'Europe et l'Asie septentrionale.
llirurii, habitudes, régime. — La Chenille
s'attaque principalement aux arbres fruitiers tels que les Pêchers, les Amandiers, les Pruniers, les Pommiers, les Cerisiers ; elle dépouille la branche, sur laquelle elle s'établit, de toutes ses feuilles et cause ainsi des dégâts très sensibles. C'est au mois de mai que le jardinier attentif doit inspecter ses arbres et détruire son ennemi; car au mois de juin, il a acquis toute sa taille qui est volumineuse, ainsi que le montre la figure 1410, et commis d'irréparables méfaits. A cette époque la Chenille du Lasiocampe Feuille-morte a revêtu son plus beau costume; son fond gris cendré, gris roussâtre, gris noirâtre ou marbré de blanc et de ferrugineux, est relevé par une paire de colliers ou miroirs bleus entourés de noir situé sur les deuxième et troisième anneaux et une éminence conique rappelant la queue des Chenilles de Sphinx pincée sur le onzième anneau.
Vers la mi-juin, sentant l'époque critique de la Métamorphose approcher, elle se file un Cocon allongé, sorte de sac à parois molles saupoudré de blanc à l'intérieur, dans lequel elle demeure enfermée pendant trois semaines, c'est-à-dire jusqu'au mois de juillet, époque de l'éclosion du Papillon.
LES ENDROMINES — ENDROMINjE
Caractères. — Les antennes sont pectinées et terminées en pointe chez le Mâle comme chez la Femelle, mais les dentelures sont moitié moins larges chez cette dernière ; la trompe avortée est cachée par de tout petits palpes très velus ; les ailes supérieures allongées ontle sommet très aigu, les inférieures sont courtes.
Les Chenilles, dépourvues de cet énorme revêtement pileux caractéristique des espèces précédentes, sont au contraire complètement lisses, avec quelques poils clairsemés dans le jeune âge.
Distribution géographique. — Dans celte
tribu, à laquelle appartient une seule espèce indigène, type du genre Endromù, VEndromis versicolor, vient se ranger le célèbre Bombyx du Mûrier originaire de l'Asie, très vraisemblablement de la Chine, que Latreille a classé dans son genre Sericaria dont il est l'unique représentant; cependant il devrait seul conserver, dans le système actuel de nomenclature, le nom générique de Bombyx, que Linné avait assigné à toute la famille, car le nom de |W6u; lui était, donné depuis la plus haute antiquité.
LE HOMBYX DIT MURIER. — BOMBYX MOBI OU SERICARIA MOBI.
Maulbeerspirmer.
nistorique. — Les annales du céleste royaume, de celui que les Chinois appellent l'Empire du Milieu (1), font remonter à des temps fabuleux l'art d'élever les Yers à soie et de fabriquer des tissus avec leurs produits. Trois mille ans avant Jésus-Christ, du temps de Fo-hi (2;, la soie est employée à la confection des cordes de l'instrument de musique nemmé Kin, sorte de lyre à 27 cordes ; mais on ne savait pas encore dévider la soie. C'est Siling-chi ou sa fille l'impératrice Louï-Tsee, épouse de Hoang-ti (2698 ans, environ, avant Jésus-Christ), qui inventèrent la Sériciculture. On doit à cette dernière les premiers essais de dévidage et de filature; des étoffes qu'elle obtenait avec la soie furent ornées, par elle, de fleurs et d'oiseaux. La reconnaissance publique plaça au rang de ses divinités cette princesse, que les Chinois appellent l'esprit des Mûriers et des Vers à soie.
Lorsqu'un peuple range parmi ses dieux l'inventeur d'un art qui fait la richesse du pays, c'est que cet art est pour lui d'une haute importance, c'est que son origine se perd dans la nuit-des temps.
L'éducation des Vers à soie et la fabrication
(1) L'Historique que nous publions est pour la plus grande partie le résumé des notions que nous devons à : L.-F. Grognier, Recherches historiques et statistiques sur le Mûrier, les Vers à soie et la fabrication de la soierie, 1825; R.-P. Lesson, Histoire de la soie considérée sous tous ses rapports. Rocliefort, 1846, in-8; Ernest Pariset, Histoire de la soie, Paris, 1802.
(2) Fo-hi ou Fou-hi, premier souverain de la Chine, selon les annales du Céleste Empire, aurait été contemporain du patriarche Héber, de Phaleg et de Réhu, le bisaïeul d'Abraham ; mais son histoire ne repose pas sur des monuments authentiques (L'art d'élever les Vers à soie au Japon par Ouekaki Mori Kouni, public par Mathieu Bonafous, 1858).
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des étoffes de soie est en si grand honneur que les Empereurs de la Chine pour montrer à leurs sujets l'utilité de la soie, réservaient dans leur palaisunesorle d'atelier où ils réunissaient les artistes les plus habiles en tous genres pour fabriquer de merveilleux tissus, entretenaient dans les jardins du palais une plantation de Mûriers et une magnanerie. Chaque printemps, l'impératrice régnante, accompagnée des concubines de l'empereur et des autres femmes de la cour, était obligée d'aller cueillir les feuilles des Mûriers, et de surveiller l'éducation des Vers à soie. Des prescriptions sévères et minutieuses, telles que la défense de porter des bijoux et des ornements d'or, leur étaient faites, afin d'obtenir les soins les plus assidus pendant toute la durée de l'éducation. Les Cocons terminés, on les apportait solennellement à l'Empereur qui donnait en récompense à ses femmes une Brebis; puis ils étaient partagés entre les trois reines chargées d'en surveiller le dévidage et le moulinage. La soie obtenue était enfin remise aux femmes qui avaient pour mission de la teindre en noir, en jaune, en bleu et en rouge et d'en fabriquer des étendards et des habits sacerdotaux.
Le nom de Soie est lui-même Chinois, il dérive de Sse transformé en Se)-; il a pour synonyme le mot km ou cln, or, parce qu'on donnait à la soie la valeur de l'or. L'empereur de la Chine reçoit souvent pour épithète les mots Ser-Kji, le roi de l'or, et le mot Isin, d'où nous avons fait Chine, a été traduit par les anciens par le mot Sinœ. Ce nom mystérieux de jer, équivalant à or, dérivant lui-même du soleil, le plus éclatant des astres, a influencé les anciens écrivains, car c'est l'origine de celte .S'y/ ia ou séria, mystérieuse contrée féconde qu'ils plaçaient aux extrémités les plus reculées de l'Asie.
Les Grecs appelaient la soie aripucov, et les Romains, sericum, et donnaient le nom de Sères, au peuple et au pays dont elle était censée originaire et même aux Vers à soie.
Strabon et Ptolémée placent le pays des Sères à l'orient de la Scythie et du pays des Saces.
Les anciens mentionnent trois Seriques, ou autrement dit, trois contrées qui fournissaient de la soie. Or, Gosselin, D'Anville, Malte Brun et Latreille placent ces Seriques dans le Caboul, le petit Thibet et la Bucharie, ce qui prouve que dès ce temps le commerce delà soie s'est propagée hors de Chine et avait cheminé vers
l'Ouest, à travers le Thibet proprement dit, et le grand désert de Shams.
11 est bien démontré que, dès la plus haute antiquité, dans la petite province de Canton les Vers à soie du Mûrier ont été élevés, leurs cocons dévidés, des étoffes de soie fabriquées, et que cette industrie y a étémaintenue sans discontinuité.
Jusqu'au quatrième siècle, il n'existait aucune relation commerciale entre l'extrême Orient et l'occident de l'Asie : il n'y avait même aucune route ouverte au commerce; ce n'est que plus tard que les Chinois trafiquant avec les peuples de l'Inde, soit par leurs frontières, soit par le cabotage des côtes, propagèrent le goût des étoffes de soie.
La Chine tenait tellement à la soie que pour en garder le monopole, elle avait mis peine de mort pour celui qui oserait exporter le Ver à soie (1).
Les provinces les plus célèbres en Chine, pour la production de la soie, sont encore Tchekian, Nankin et Canton dont le sol est couvert de Mûriers, et placées sur la frontière méridionale du Céleste Empire.
La soie a donc été, longtemps avant les premières années de notre ère, une matière précieuse, très répandue dans toutes les contrées orientales, par suite de la culture en grand du Ver à soie; mais la connaissance n'en parvint en Europe qu'après la conquête de l'Inde pat- Alexandre. Certes, les monarques de Perse portaient des tissus de soie, et Alexandre en prenant la tunique des Mèdes et la tiare persane, à l'instar de Darius qu'il avait vaincu, dut faire usage de vêtements de cette matière.
C'est par la Corée que le Ver à soie a été propagé au Japon.
A la suite de la campagne entreprise par la fameuse impératrice Zingô Gwô-goû, veuve de Tsiou-aï, première femme qui occupa le trône des Mikado de 201 à 269 de notre ère, et fut la Sémiramis de l'histoire du Japon, suivant les annales du Nippon, l'impératrice, après avoir vaincu les Coréens, les contraignit à lui remettre des otages, à renouveler un traité et les obligea à lui donner quatre-vingts navires de soie pour récompenser ses compagnons d'armes. L'an 306, le gouvernement japonais chargea des commissaires de se rendre en Chine et d'y demander des tisseuses, et en 462
n Mkliclet, YInsede, p. 172.
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Fig. 1401).
Fig. H 10.
Fig. 1409. — Le Lasiocampe feuille morte, Femelle. | Fig. 1410. — Sa Chenille.
Fig. 1400 à 1410. — Les Bombycines (Lasiocampe, p. 334).
on planta des Mûriers dans toutes les provinces du Japon (1).
Les Romains tiraient principalement leur soie de Se?-ica, mais ils n'avaient aucune idée de l'Insecte qui la fournit, et le plus souvent ils la confondaient avec le coton et pensaient qu'elle était produite par les arbres.
Virgile a dit dans ses Georgir/ues (2) :
Quid nemora iEthiopum molli canentia lanà, Vellora que ut foliis depectant teicia Seres.
Le Ver à soie répandu dans l'Asie centrale et proche la mer Caspienne, paraît avoir été transporté, àtraversl'AsieMineure, àCéos, dans la mer Eubée. C'est alors que nous trouvons les premières traces du Ver à soie. Ces traces sont bien légères et nous prouvent que ces
(1) Léon de Rosny, Traité de l'éducation des Vers à soie, au Japon. Traduit du japonais. Paris, 1869.
(2) Virgile, liv. II, v. 121.
Breum. — VIII.
auteurs, écrivant sur des ouï-dire et comparant par analogie avec ce qu'ils avaient observé des Chenilles et des Araignées de leur pays, n'avaient pas eu connaissance réelle des Vers à soie.
Aristote (354 ans avant le Christ) dit (I) : « Il existe un certain grand Ver qui a comme des cornes et qui est différent des autres. Sa première métamorphose produit une Chenille qui devient bombyle et se change ensuite en nécydale. Il subit ces différentes métamorphoses dans l'espace de six mois. Quelques femmes filant à l'aide du fuseau les Cocons en tirent la Bombycme, [3o[/.6ux''a, dont elles font ensuite des étoffes. On attribue cette invention à Pamphile, fille de Latoiis, habitant de l'île de Cos. » Plus loin, Aristote parle de « Bombyles (popeûXioç) qui forment avec de la boue, contre les
(1) Aristote, lib. V, cap. xix.
Insectes. — 13-i
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corps durs, des Nids terminés en pointes, très épais et très fermes. »
D'après Pline (1) qui suit servilement Aristole, ce Bombyle doit se placer près des Guêpes et provient d'Assyrie. Pline a raison il s'agit évidemment là d'un Hyménoptère nidifiant.
Dans un autre passage (2) consacré par Pline au Bombyx de Cos, on trouve des détails qu'on a cru s'appliquer plus directement au Ver à soie. Le voici textuellement cité:
« Dans l'île de Cos, à ce qu'on raconte, il y a des Bombyces qui s'engendrent des fleurs de Cyprès, de Térébinthe, de Chêne, de Frêne, dont la dépouille abattue par les pluies est animée par les vapeurs de la terre. 11 se forme d'abord des petits Papillons tout nus, mais qui ensuite se recouvrent de poils pour se garantir du froid, et qui se composent une tunique épaisse pour se mettre à l'abri des rigueurs de l'hiver. Ils ont des pieds raboteux avec lesquels ils raclent et arrachent le coton des feuilles des arbres; ils le mettent en tas, puis le font passer par la filière de leurs ongles, et en font un fil aussi délié que s'il était peigné ; ensuite ils entortillent cet écheveau autour de leur corps et s'en font une enveloppe de figure ovale. C'est le moment de les prendre ; on les enferme dans des vases de terre, on les y tient chaudement et on les nourrit avec du son, jusqu'à ce qu'il leur vienne des ailes. Alors on leur donne congé pour qu'ils puissent travailler sur nouveaux frais à une seconde tâche. Quant à l'ouvrage qu'ils ont déjà fait, après l'avoir mis tremper dans de l'eau tiède, on le file avec un fuseau de jonc pour en faire des étoffes très fines, dont les hommes n'ont pas honte de s'habiller en été, parce qu'elles sont extrêment légères. Ainsi nous avons tellement dégénéré que bien loin de vouloir endosser la cuirasse, nous trouvons même nos habits trop pesants. Toutefois nous laissons encore aux dames la soie d'Assyrie. »
M. Pariset a introduit un élément nouveau dans la question si intéressante de l'origine de la soie, en démontrant, par une savante dissertation que nous ne pouvons à notre grand regret reproduire ici, que la Bombycine dont parlent A ristote, Plineetleurs commentateurs n'était pas la soie fournie par le Bombyx du Mûrier, mais très probablement la soie connue
(1) Plinp, lib. XI, eap. xxn.
(2) Pline, chap. xxin.
dans l'Inde sous le nom de soie tussah, provenant d'un Bombyx dont nous parlerons plus loin. En effet, « les noms sanscrits que l'on traduit par le mot soie, dit M. Pictet (1), sont purement indiens et sans rapport "avec le chinois Sse qui a passé dans toutes les langues de l'Occident, » et qui est resté le nom typique de la soie provenant du Ver à soie du Mûrier; et l'on sait que depuis un temps immémorial les habitants du Bengale fabriquent avec la soie tussah des étoffes résistantes fort en usage parmi les Brahmes.
La soie était inconnue aux Égyptiens, car on n'a jamais découvert des momies revêtues de robes de soie; elles sont toutes entourées de bandelettes d'un tissu de coton dont la finesse rivalise avec les plus délicates étoffes de soie ; il est difficile d'admettre, comme le fait remarquer avec raison M. Pariset, qu'ils possédaient des étoffes dont aucune trace ne se retrouve dans les débris qui attestent la splendeur et la civilisation des anciens empires de Méroë, de Thèbes et de Memphis. Du temps des Pharaons, les Égyptiens n'élevaient pas l'Insecte précieux, et n'entretenaient avec les Chinois aucune relation de commerce. D'ailleurs, le plus ancien des historiens, Moïse, qui fut élevé dans la sagesse de l'Egypte et qui parle de tant de plantes, de tant d'Animaux, ne dit rien qui ait le moindre rapport avec le Mûrier, ni avec le Ver à soie.
Pausanias (an 138 de notre ère) est celui de tous les anciens qui ait eu les idées les plus justes sur les Vers à soie. Il réfute Slrabon qui prétendait que les tissus de soie, que fournissait la Sérique, s'obtenaient de l'écorce de certains arbres, car Pausanias dit en propres termes : « La soie qui se file dans le pays des Sères (2) ne vient pas d'une plante, comme en Élide ; ils ont une espèce de Ver, que les Grecs nomment Sère, et que les Sères eux-mêmes nomment tout autrement. Cet Insecte est deux fois plus grand que le plus gros Scarabé ; du reste il ressemble à ces Araignées qui font leur toile sous les arbres et il a huit pieds comme elles. Les Sères élèvent ces Vers à soie dans des lieux où le froid et le chaud ne se font pas trop sentir. L'ouvrage de ces petits Animaux consiste en des filets de soie fort déliés qu'ils roulent autour de leurs pieds. On les nourrit durant quatre ans. La cinquième année, car ils ne vivent pas plus longtemps, on leur donne
(1) Pictet, Étude sur le Ramai/nna.
(2) Pausanias, lib. VI, cap. xxxi, trad. de Gédoyn.
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à manger du Roseau vert dont ils sont très friands. Ils s'en engraissent et périssent. Quand ils sont morts, on tire de leurs entrailles une grande quantité de soie. »
Il y a beaucoup d'erreurs dans ce récit, et cependant il relate des circonstances tellement précises qu'on ne peut l'appliquer qu'aux Vers à soie.
Les contrées habitées par les Sères, les peuples qui cultivaient et vendaient la soie, ne nous sont guère connues, la Sérique de Ptolémée exceptée.
Ctésias, médecin à la cour de Perse, est le plus ancien auteur qui fasse une mention expresse des Sères. Ptolémée (an 130 de notre ère) est le seul géographe ancien qui ait bien connu la Sérique propre.
D'après Lesson, la Sérique de Ptolémée, son royaume de Cambalu et sa ville capitale, est évidemment le Camboge Siamois, le pays de Ckam, des Orientaux, dontMalacca représente le cap Tabin, et Sumatra l'île de ïhylet, bornée au nord par la province chinoise de Yun-nan, et à l'est par l'empire d'Annam ; les géographes ont d'ailleurs émis les opinions les plus diverses sur la situation de la Sérique : pour les uns, c'est le Népaul; pour d'au très, la Chine ellemême ; ce que l'on peut affirmer c'est que le pays des Sères n'était pas la contrée productrice de la Soie, mais la contrée qui servait d'intermédiaire pour les transactions commerciales, la contrée d'où les Romains liraient leurs étoffes de soie.
De la Chine, les Mûriers et les Vers à soie se répandirent de proche eu proche, cultivés avec soin par les peuples qui trouvaient dans leurs produits l'aliment du faste de leurs despotiques souverains et un objet de commerce avantageux. Des provinces de Hainan, Koangsi et Yunnam, le Ver à soie passa au sud dans le Camboge et le grand Thibet, à l'ouest par le petit Thibet, la Boukharie, le Lahore, le Caboul, jusque sur les bords de la mer Caspienne, enfin en Perse, en Palestine par Bagdad et en Anatolie jusqu'à Smyrne.
Cependant depuis un certain nombre d'années une opinion nouvelle, basée sur la distribution géographique des espèces du genre Mûrier, a surgi et a été soutenue par M. Pariset et d'autres historiens. En effet, des Mûriers ayant été trouvés à l'état sauvage dans l'Inde septentrionale, dans la Perse, dans l'Asie occidentale, les Chenilles qui se nourrissent de feuilles de Mûriers suivant les lois de la nature ont dû
exister dans ces mômes contrées et y produire leurs Cocons, et si on ignore à quelle époque les Occidentaux ont su tirer parti de ces Cocons, il y a de grandes probabilités que la race de Vers à soie à Cocons jaunes vient évidemment des contrées occidentales de l'Asie et que sa véritable patrie est la Perse, ou plutôt la partie montagneuse qui s'étend au sud et au sud-est de la mer Caspienne, tandis que la race de Vers à soie à Cocons blancs est seule originaire de l'Asie orientale, des régions montagneuses du nord de la Chine ou du Thibet.
« Dans les montagnes qui sont les ramifications de la grande chaîne caucasienne, dit M. Pariset, se trouvent des Cocons jaunes, au brin grossier et à la couleur chaudement accentuée, que nous serions disposés à regarder comme le type des Cocons jaunes répandus en Perse et dans la Géorgie. Or, parmi les caractères distinctifs du Cocon jaune primitif, il en est deux qui doivent nécessairement se retrouver : c'est d'abord la rusticité du brin, car le Ver à soie primitif a vécu en liberté sur les Mûriers des montagnes, et pour qu'il ait donné un brin soyeux et délicat, il a fallu que la civilisation l'énervàt; l'autre caractère est la vivacité de son coloris. En sorte que les Cocons, connus actuellement en Europe, sont des modifications des deux Cocons primitifs. »
Dans le laps de temps nécessaire pour suivre la route alors fréquentée du commerce des Indes vers l'Europe, l'Inde, le Bengale, la Mongolie, le Pégu et l'Ava recevaient le même Insecte, mais avec indifférence, car leur sol produisait naturellement des soies de diverses sortes, plus grossières sans doute, mais aussi plus avantageuses. L'Arménie et la Colchide durent s'empresser de recevoir de la Perse l'Insecte séricigène, et c'est probablement ce que les temps fabuleux de la Grèce ont consacré par l'expédition si fameuse des Argonautes allant à la conquête de la toison d'or. Cette toison, que la mythologie regarde comme la dépouille du bélier qui porta Phrynus et Hellé dans leur fuite, n'est que le mythe qui consacra l'entreprise de Jason et de ses compagnons ouvrant par la navigation de nouvelles voies commerciales ou allant en pirates enlever ce précieux tissu, que son éclat et sa richesse ont dû faire appeler du nom si connu par toute la Grèce.
L'Inde proprement dite et surtout le Bengale ne reçurent le Ver à soie du Mûrier que fort tard et l'accueillirent même avec indifférence. La culture du Mûrier offrait à la paresse
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de ces peuples quelques difficultés contre lesquelles les Hindous n'avaient aucun intérêt à lutter. Ils possédaient, ainsi que nous venons de le dire, des races sauvages donnant, sans efforts, de riches produits, et la soie tussah était chez eux abondante et solide. Ils n'avaient donc que peu de souci d'introduire un Ver à soie qui ne donne, relativement aux espèces indiennes, qu'une petite quantité de filaments, plus lins et plus brillants sans doute, mais plus difficiles à obtenir.
La république romaine, dans les deux tiers de son existence, n'a point connu la soie ; les étoffes de cette matière, par leur haut prix et leur splendeur, convenaient peu au puritanisme des mœurs qu'affichaient les Romains. Ce n'est guère qu'à l'époque où les mâles vertus delà capitale du monde allaient s'affaiblissant, que l'usage de la soie, fournie par le commerce d'Orient, devint pour les classes patriciennes un objet de nécessité.
On attribue surtout aux victoires de Lucullus et a celles de Pompée dans l'Orient, une influence décisive sur la préférence accordée à ce riche produit, devenu plus commun à Rome par suite de communications avec les grands centres de commerce qui la fournissaient. Et cependant le prix excessif de la soie, en rendait les étoffes si coûteuses, que les poètes satiriques signalent comme un luxe effréné l'usage qu'en faisaient quelques riches Romaines.
Tibère émit un décret qui défendait les vêtements de soie aux hommes, et les femmes des hautes classes n'osaient pas s'en servir sans mélange, et la soie était assortie, dans leurs parures, avec la laine qui y dominait.
Héliogabale fut le premier empereur qui porta des habits de soie pure, et cette innovation fut bientôt suivie par les grands personnages de l'empire.
Toutefois, l'usage de cette riche matière trouvait dans son excessive cherté un correctif qui la maintint assez rare. Une livre de soie valait à cette époque, scrupuleusement, une livre d'or, c'est-à-dire cent fois plus que de nos jours.
Vopisque assure même qu'Aurélien refusa à l'impératrice, sa femme, une robe de soie, qu'elle lui demandait, parla raison que le prix en était beaucoup trop élevé : « Que les dieux me préservent, lui dit Aurélien, de donner tant d'or pour si peu de fil. »
A celte époque, les Romains croyaient que
la soie était une toison précieuse et n'admettaient pas qu'elle fût produite par un Insecte (1).
Toutefois, la soie, en devenant chaque année plus commune, eut un emploi plus étendu, et les riches Romains n'en bornèrent pas l'usage à leurs habits, mais on vit bientôt les tentures de leurs litières et les housses et les rênes de leurs chevaux, faites avec cette substance que l'on prodigua même pour fabriquer les tentes d'amphithéâtres destinées à garantir des milliers de spectateurs de l'action du soleil pendant les spectacles du cirque. Dion rapporte que Jules César fit étendre des voiles de la soie de Sères pour mettre les spectateurs à couvert du soleil dans les jeux qu'il donna en l'an de Rome 708.
Caligula déploya le même genre de magnificence pour faire couvrir le Forum dans la cérémonie où il distribua, en 791 , des couronnes à quatre rois.
Cette matière devint assez abondante pour être appliquée à une foule d'usages. On employait encore la soie pour la décoration, pour les ornements, et Horace remarque que les livres mêmes des Stoïciens aimaient à reposer sur des coussins de soie.
Les premiers Pères de l'Eglise grecque eurent de l'Insecte une idée assez juste, ils disaient aux riches qui ne pouvaient se passer d'habits de soie: « Souvenez-vous, en prenantvos habits, que le Ver qui vous en fournit la matière est l'image de la résurrection.
Au milieu des meubles d'or, des plats d'or, des freins d'or et des harnais couverts d'or, les soieries, dit Ernest Pariset (2), n'étaient pas déclassées, et, à en juger par les plaintes ou les allusions des évêques et des docteurs, elles entraient pour une large part dans les dépenses folles du luxe des quatrième et cinquième siècles. En vain, le pape saint Sylvestre a cherché à préserver l'Église de la contagion et a décrété, en établissant les rites du culte, que le saint sacrifice de la messe doit être célébré par le prêtre revêtu non de soierie et d'étoffe colorée, mais de lin blanc, c'est-à-dire d'une matière textile issue de la terre, matière qui seule entrait dans les vêtements sacerdotaux des juifs; en vain saint Jérôme, du fond de sa solitude, proteste fréquemment (3) contre l'u-
(1) Voyez Eiiiijcl. de Diderot, t. XXXI, p. 252.
(2) Ernest Pariset, Histoire de ta Soie. Paris, 180-', p. 104.
(3) Saint Jérôme, Lettres.
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sage des vêtements de soie, félicite Pammaque d'avoir échangé les habits de soie et les broderies d'or contre les vêtements de laine qui préservent du froid, et conseille à Léta de ne mettre entre les mains de sa fille ni pierreries, ni soie, ni broderies; en vain, saint Aster, évêque d'Amasie, saint Basile, évoque de Césarée, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Ghrysostome, s'élèvent (1) contre le luxe envahissant, si contraire à la sévérité de la doctrine chrétienne, et mettent souvent en opposition les haillons qui couvrent à peine le pauvre avec les fastueuses robes de soie dont s'enveloppe le riche: les soieries deviennent de plus en plus recherchées et se montrent bientôt dans les cérémonies de l'Église.
» Les riches, dit saint Jean Chrysostome, en sont venus à ce point de folie qu'ils font entrer même de l'or et des pierreries dans leurs vêtements de soie. » Ils s'appliquent de toute manière à se charger de soie, d'or, de broderies, alin de resplendir au milieu de nombreux esclaves et de la foule curieuse qui les accompagnent, quand ils sortent, fitlgentes sériels indumentis, suivant l'expression d'Ammien Marcellin. Quelques-uns, au risque d'étouffer de chaleur, prennent deux ou trois tuniques, et ils ont soin en marchant de faire miroiter les riches dessins qui couvrent les tissus. Leurs lits sont couverts avec des soieries aux couleurs changeantes; et la soie, « qu'il n'est pas décent de tisser pour des vêtements », apparaît jusque dans leurs chaussures, s'y mêlant à l'or et aux perles. En sorte, ajoute encore le saint évêque, qu'on n'admire plus que les œuvres des orfèvres et celles des tisserands.
Cet emploi des étoffes de soie pour les vêtements d'hommes ou de femmes est devenu si général au quatrième siècle dans toutes les classes de la société romaine, que les hommes qui n'en portent pas sont regardés comme des moines, et que saint Grégoire de Nazianze nomme les soieries parmi les objets précieux recherchés par tous et dédaignés par lui. Du reste, on les voit prodiguées à la foule des serviteurs attachés au palais de l'empereur ; et, sous Théodose, une loi est nécessaire pour arrêter les distributions de soieries qui se faisaient jusque dans les jeux du cirque.
Et ce n'est pas seulement dans l'empire d'Orient que les étoiles de soie sont ainsi abonni) Saint Jean Chrysostome, Humé lies ut lettres.
dantes, ce n'est pas seulement à Home, où Alaric demande qu'on lui livre quatre mille tuniques de soie avec l'or qui rachètera momentanément de ses mains la capitale du monde. On les retrouve aussi dans les provinces où les habitudes des Romains ont été naturalisées.
Oulre le témoignage de saint Jérôme, qui dans plusieurs de ses lettres adressées à des habitants de la Gaule, leur parle de leurs habits de soie, nous avons ceux d'Olympiodore, de saint Paulin, de saint Avitus, de Sidoine Apollinaire.
Olympiodore racontant le mariage célébré à Narbonne, du roi Wisigoth Alaulfe avec Placidie, sœur d'Honorius, fait figurer parmi les présents de noces cinquante beaux jeunes gens portant des coupes pleines de pierreries et d'or, et vêtus avec des étoffes de soie.
Saint Paulin men lionne plusieurs fois ces soieries « si douces au toucher », soit qu'il compare les rigueurs de la vie monastique acceptées par les ri eu es du monde aux jouissances du luxe qu'ils avaient autrefois, soit qu'il décrive la pompe et les richesses étalées dans l'entrevue que l'empereur Maxime (en 385) a obtenue de saint Martin.
Sidoine Apollinaire, dans la description du château de Léontius, montre la maîtresse de la maison « enroulant des fils de soie sur des cannes légères, et entrelaçant avec une trame fauve l'or rendu ductile », preuve que dansl'Occident comme dans l'Orient, l'usage était de combiner ces fils de soie et d'or pour orner les vêtements de riches broderies, ou pour représenter en les joignant à la laine, des scènes variées sur les tapisseries. La plupart des familles riches avaient, comme celle de Léontius, un appartement spécialement réservé où les femmes filaient et préparaient les matières premières destinées à leurs travaux d'aiguille. Un autre usage également emprunté des coutumes de l'Orient, est indiqué par le poète : on distribuait des étoffes de soie aux vainqueurs dans les jeux du cirque.
De tout temps, on avait eu l'habitude de mettre dans les tombeaux de personnages célèbres des objets d'orfèvrie, des bijoux, des vêlements brodés d'or : à dater du quatrième siècle, on se servait des étoffes de soie pour linceul. Saint Jérôme, dans son langage rude et austère, demande à ses contemporains « si les cadavres des riches ne sauraient pourrir que dans de la soie », Lorsque, en 1056, on lit de
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grandes réparations dans l'église du Saint- Germain-desPrés, à Paris, on trouva sous le chœur, auprès des tombeaux des princes mérovingiens, de nombreuses tombes renfermant sans doute les restes de personnages considérables de l'époque ; quelques-uns des cercueils s'étant accidentellement brisés, laissèrent voir des ossements enveloppés de soieries et d'autres tissus précieux. Le corps de saint Thierry, mort en 540, fut trouvé revêtu d'un habit de soie, lorsqu'on ouvrit son cercueil : beaucoup d'autres exemples du même genre ont été cités par M. Francisque Michel, qui est entré dans de grands développements sur cet emploi des tissus précieux.
Les splendides vêtements de soie étaient, suivant saint Jean Chrysostome et suivant saint Ambroise, une des choses qui tentaient le plus les malfaiteurs et qui devenaient la cause de la profanation des tombeaux. Par les plaintes que ce crime a dans tous les temps suscitées, par le maintien d'une pénalité contre les violateurs des tombes dans les codes que nous connaissons, on peut apprécier et l'ancienneté et la durée de l'usage d'ensevelir les morts avec les riches tissus.
Du reste, un des rares fragments d'étoffes de soie anciennes qui sont parvenus jusqu'à nous, celui qui est conservé à Auxerre et connu sous le nom de suaire de saint Germain l'Auxerrois, est une étoffe brodée et donnée par l'impératrice Placidie, pour couvrir le corps du saint évêque, lorsqu'on le rapporta de Ravenne.
Ainsi, au cinquième siècle, les soieries sont un des éléments du luxe dans la vie civile en Europe comme en Asie. L'Église elle-même s'est relâchée de sa sévérité, et les adopte pour ajouter à l'éclat de ses fêles. Les pailes brodés et les étoffes tout en soie étaient employés comme tentures dans les églises ou comme draperies pour décorer les autels, les chapelles et les tombeaux des saints : c'est ainsi que sont fréquemment mentionnées les soieries dans le testament de l'abbé Bridius, dont Grégoire de Tours a conservé le texte. Même pour les vêtements liturgiques, les soieries étaient tolérées, et il n'y avait plus de différence entre les habillements des ecclésiastiques et ceux des laïcs.
Les barbares eux-mêmes avaient des soieries : ainsi on est tout étonné de les rencontrer chez les Huns d'Attila, ces sauvages dont Ammien Marcellin a laissé une peinture si peu
séduisante. Priscus, qui fit partie de l'ambassade envoyée par Théodose II à Attila, et qui conserva le Journal de son voyage, parle de vêtements de soie et de pierreries indiennes données par Maximin, le chef de l'ambassade, à Edécon et Areste, afin de s'assurer leur protection auprès de leur roi. C'est sous une lente de soie, au dire de Journandès, que fut placé le cadavre d'Attila, pour recevoir les derniers honneurs. Evidemment il n'y avait ni commerce, ni fabrication de soieries chez les Huns, et ces étoffes de soie provenaient du butin qu'ils emportaient après avoir dévasté les provinces de l'empire d'Orient, ou des présents qu'ils recevaient. Il en était de même des Goths, et nous venons de citer la contribution imposée par Alaric aux Romains, de quatre mille tuniques en étoffes de soie.
En 555, deux moines furent chercher dans le Ser-Hind, par ordre de Juslinien, le Mûrier blanc et le Ver à soie pour en introduire la culture aux environs de Gonstantinople. Ce fait prouverait que la soie de l'ile de Coos, dont parlent Aristote et Pline, n'aurait donc pas été la véritable soie, car pourquoi aller chercher au fond de l'Asie, ce qui existait sur les limites de l'empire? C'est en se servant d'un bâton creux dans lequel ils placèrent les OEufs du Ver à soie et les graines de Mûrier qu'ils parvinrent à rapporter les uns et les autres dans un état de parfaite conservation. Justinien encouragea de toute sa puissance cette industrie. Plusieurs des principaux ateliers où se fabriquaient les étoffes de soie étaient placés à Constantinople dans le palais impérial : il en sortait des robes brochées d'or, où étaient représentés des Dragons et autres Animaux fantastiques; des vêtements bizarres drapaient à longs plis les empereurs du Bas- Empire.
Cette industrie devint la principale richesse de l'empire d'Orient, et selon la remarque de Montesquieu, retarda la chute du trône des Conslantins. Naturalisée sur le territoire de Byzance, la culture de la soie s'étendit bientôt â Athènes, à Thèbes, et à Corinthe, qui furent longtemps les principaux lieux de production. C'est alors que le Péloponèse, dont le climat était si favorable aux Mûriers, se couvrit de cette sorte d'arbres et reçut le nom de Morée.
L'Insecte de la soie s'accommoda bien des chaleurs du midi de l'Europe, mais il resta longtemps confiné dans les tièdes contrées de l'empire Byzantin. L'Europe occidentale en-
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vahie par les farouches guerriers du Nord, bardés de fer, ne pouvait donner à la soie qu'une altention dédaigneuse. Ces tissus précieux ne pouvaient plaire à ces hommes dont les robustes membres étaient nus ou couverts de peaux de botes préparées, ou avec leurs poils. Le moyen âge, l'âge d'indigence et de disputes stériles, où la laine était un luxe pour les riches, où le pauvre portait de la toile en hiver, n'eut garde de songer à la soie (Michelet).
Les empereurs de race Carlovingienne connurent la soie, et Charlemagne en fit usage, quand il revêtit a Rome la tunique d'empereur d'Orient. Mais Charlemagne, qui était vêtu de fer, qui portait des habits de laine grossière et qui garantissait sa poitrine par une peau de loutre, n'avait sur ses habits que quelques fils de soie. « En près sa chair usait de chemises et de famulaires de lin ; par dessus restait une cote ourlée de soie. » Plus loin les grandes chroniques ajoutent : « mesmement es haultes fêtes et quand il venait messages d'eat?,anges terres, esti-anges manières de robes tant feussent belles ne voult uniques vestir, fors une fais tant seulement qui! vestit vne cotte et un mantel à la guise de Homme, à la prière de l'apostole Adrien. »
Charlemagne ne permettait à ses filles de se vêtir de robes de soie que dans les occasions solennelles; c'est qu'alors cette matière était peu répandue en France et provenait de Constantinople, ou de la Perse, et nul doute que parmi les présents d'Aaron ne fussent joinlsles plus précieux tissus d'or et de soie fabriqués par l'Orient. C'est des rives du Bosphore que sortirent les étoffes de soie dont se revêtirent les rois du moyen âge, et quelques grands personnages de leur cour. C'est de Constantinople qu'était venu le tissu dont se composait le manteau de Charlemagne, et plus tard, sous Louis le Gros, l'oriflamme de Saint-Denis.
On voit dans le musée de Lyon un morceau d'étoffe qui a été trouvé à Saint-Germain-des- Prés, dans le tombeau de Pierre la Relue ou la Belavée, chancelier de France, mort dans le douzième siècle; le tissu avait été fabriqué à Constantinople par des ouvriers grecs.
Les étoffes de soie étaient la plus riche partie du butin que firent les Croisés de l'Orient. Baudouin, roi de Jérusalem, ordonna en mourant que ses étoffes de soie fussent vendues et le montant distribué aux pauvres.
C'est en 1130 que Roger 11, roi de Sicile, après s'être emparé de la Morée, dans la guerre qu'il soutenait contre Emmanuel le
Byzantin, introduisit a Palerme la culture du Mûrier blanc et l'éducation du Ver à soie, et tira d'Athènes des ouvriers habiles.
De Palerme, cette industrie passa à Naples, à Florence, à Bologne, à Milan, puis dans le reste de l'Italie. Il est avéré cependant que l'Italie avait déjà possédé des Mûriers et des Vers à soie, mais que faute de culture entendue cette branche d'industrie s'était éteinte ou languissait. Les tentatives de Roger furent couronnées de succès, et le sol de la Calabre fut si favorable à l'Insecte et à son arbre nourricier, que bientôt les récolles devinrent une source de prospérité pour la contrée. Nous dirons pour Roger ce que nous avons dit précédemment, c'est que Ptolémée signale, dès le deuxième siècle, l'abondance de la soie en Calabre et en Sicile; or, Roger n'aura donc pu être que le restaurateur de fart d'élever les Vers à soie, art qui se serait perdu dans l'intervalle du troisième siècle au douzième!..
Longtemps avant d'être cultivés en Morée, le Mûrier et le Ver à soie existaient en Palestine, mais n'avaient pu se propager en Egypte, à cause des Fourmis qui sont leurs ennemis. Hasselquist (1) a donné le procédé suivi dans cette partie de l'Afrique pour élever le Bombyx du Mûrier et mentionne les soies de Sidon (Seyde) et de Tripoli; et celle de Baruth, dans l'Anti-Liban, supérieure en qualité aux autres de la Syrie. La soie avait dû être introduite en Syrie par le Turkestan.
En faisant la conquête de l'Espagne, les Arabes y introduisirent le Ver à soie ou plutôt en propagèrent l'éducation ; car au neuvième siècle, on en exportait de la soie brute et des étoffes. Au douzième siècle, le géographe arabe Edrisi compte dans le seul royaume de Jaën, six cents villes et bourgs enrichis par ce commerce. Séville seule avait six mille métiers.
Cette extension a eu lieu à peu près dans l'ordre suivant :
De Morée en Syrie et en Afrique, puisque Vasco de Gama, en 1498, trouve la soie cultivée à Mélinde.
850, de Syrie à Valence en Espagne ; 910, à Cordoue; 10(50, de Morée en Calabre; 1130, de Morée en Sicile; 1200, à Gênes; 1250, de Cordoue en Portugal; 1299, de Gênes en Piémont; 1345, en Provence ; 1422, en Toscane ; 142G, en Lombardie.
Dans le moyen âge, la Syrie, la Morée,
(1) Hasselquist, Voij. Au Levant, t. II, p. 61.
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fournirent à la splendeur d'un Etat naissant, dont la marine agrandit rapidement la puissance, et dont le commerce étendit la domination. La vente des soieries, presque monopolisée dans les mains des Vénitiens, fit leur fortune; du reste aux quatorzième, quinzième et seizième siècles l'industrie séricicole est monopolisée en Italie, et Florence, Lucques, Venise, Gênes, sont les reines de l'Industrie de la soie.
Au commencement du quatorzième siècle, à l'époque où Clément V transféra le Saint- Siège à Avignon, le Mûrier fut planté pour la première fois dans les environs de celte ville. Les papes, nouveaux maîtres du comtal Venaissin, y introduisirent quelques manufactures de soierie.
En 1331, John Kemp introduisit en Angleterre les manufactures de soie ; mais ces étoffes étaient encore si rares, deux siècles après, que Jacques Ier avant de monter sur le trône d'Angleterre dut prêter au comte de Mar une paire de bas de soie, pour que le comte se présentât devant l'ambassadeur anglais. Il est probable que cette circonstance engagea Jacques, devenu roi, à encourager la culture de la soie dans la Grande-Bretagne. Non content de répandre en Angleterre cette découverte précieuse, le même Jacques Ier l'introduisit en Amérique. 11 composa même un livre d'instruction sur ce sujet, et fit envoyer à la Virginie, alors colonie anglaise, des Mûriers et des Vers à soie.
La Flandre possédait déjà au quatorzième siècle des manufactures de soie.
Louis XI (1466) fit venir à Tours des ouvriers d'Italie sous la conduite de François le Calabrais à qui il donna une maison dans son parc de Plessis-les-Tours.
Les guerres que les armées françaises entreprirent au quinzième siècle, en Italie, eurent pour résultat de faire apprécier la culture du Ver à soie alors répandue dans toute la péninsule.
Les Mûriers plantés sous Charles VIII, ne se propagèrent qu'avec lenteur, et sous Louis XII, l'Italie et l'Espagne fournissaient presque toute la soie qui se consommait dans nos fabriques créés à Lyon par des Florentins et des Lucquois qu'avaient repoussés de leur patrie les querelles sanglantes des Guelfes et des Gibelins.
Sous le règne de François Ior, en 1536, on vit arriver à Lyon Alexandre Turquet et J.-F. Neriz : ils apportaient de Lucques des métiers
pour la fabrication des étoffes à dessins. C'est en Bourgneuf qu'ils établirent le berceau d'une grande industrie qui ne devait se développer que sous Louis XIV.
En 1554, Henri II lança un édit qui ordonnait de faire des plantations de Mûriers. Ce fut pour plaire à Diane de Poitiers qu'Henri II porta les premiers bas de soie, et le fin justeau-corps de soie qui marquait dans toute sa grâce une taille svelte et nerveuse (Michelet).
Sous Charles IX, en 1564, un jardinier de Nîmes, Trancat, établissait une pépinière dont les plants couvrirent le Languedoc, la Provence et le Dauphiné. Des pépinières de Trancat sorlirent les Mûriers dont Olivier de Serres enrichit sa terre du Pradel.
Le savant agronome comprit toute la richesse de ce genre de culture. Il l'améliora par ses observations et l'éducation des Vers à soie lui vint des perfectionnements. D'après les conseils d'Olivier et contre l'avis de Sully, Henri IV fit établir de nombreuses pépinières; il rendit, en 1599, un édit prohibant l'importation des étoffes de soie. Des lettres patentes de 1602 provoquèrent la plantation des Mûriers. Elles s'adressaient particulièrement aux ecclésiastiques bénéficiers; elles furent suivies de l'Instruction sur le plantage de meuriers pour Messieurs du Clergé, par Barthélémy de Laffemas. C'était un contrôleur général du commerce de France de même qu'Olivier de Serres , plein de zèle pour la propagation des Mûriers.
Olivier de Serres, qui écrivait dans le seizième siècle, a donné sur l'introduction de la soie en France des faits précis que nous nous empressons de reproduire en conservant son langage naïf (1).
« Je ne rechercheray ici les causes et le temps de leur introduction en ce Roiaume plus auant, que du règne de Charles huictiesme. Au voiage que ce roi feict au Roiaume de Naples, l'an mil quatre cens quatre-vingt-quatorze, quelques Gentils-hommes de sa suite y, aians remarqué la richesse de la Soye, à leur retour chés eux, remportèrent l'affection de pouruoir leur maison de telles comoditez. Après estre finies les guerres d'Italie, envoyèrent à Naples quérir du plant de Meuriers, qu'ils logèrent en Prouence, le peu d'interuale qu'il y a des climats d'un pais à l'autre facilitant l'entreprinse. Aucuns disent que ce fust en
(1) Olivier de Serres, Théâtre d'Agriculture, t. II, p. 107.
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Kg. 1 ili.
Kg. 1412.
Fig. 1413.
Fig. 1H4. — Mâle.
Fig. 1415. — Femelle pondant.
Fig. Ull. — Ver à soie au cinquième âge. Fig. 1412. — Cocon.
Fig. 1413. — Chrysalide.
Fig. 1411 h 14 15. — Le Bombyx du Mûrier, sous différentes formes.
l'extrémité de telle province, enclavée dans celle du Dauphiné, où premièrement les Meuriers abordèrent, marquans mesmes Alan, près de Montellimar, qui en fut lors pourueu par le moyen de son seigneur, qui avoit accompagné le roi en son voyage, comme les vieux gros Meuriers-blancs qu'on y voit encore, en donnent quelque tesmoignage (1). Or soit là, ou ailleurs, c'est chose asseurée qu'en divers endroits de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné, de la principauté d'Orange, et sur-tout de la Comté de Venaissin et Archeuesché d'Avignon (pour le grand commerce qu'ils ont avec les Italiens), les Meuriers et leur service y sont à présent très bien recogneus. Là aussi avec beaucoup de lustre paroist la manufacture de la soye ; et de jour à autre, croist l'affection de planter des Meuriers, pour la commodité expérimentée qui en revient. En somme, c'est
(1) L'un de ces vieux Mûriers existait encore au commencement du siècle et a été décrit par Faujas de Saint- Fond.
Brehm. — VIII.
là où le reuenu du Meurier est tenu pour le plus clair denier tumbant dans la bource. A Tours ce négoce est jà reçeu, avec vtilité et applaudissement; et despuis quelques années a commencé à se manifester à Caen, en la basse Normandie; encores incogneu au restant du Roiaume, par la non-chalance de ses habitants, et à la honte de presque toutes ses provinces, puis qu'en icelles le Meurier et en suite le Ver à soye peuvent vivre et profiter. Pour l'affection que je porte au publiqj'ai, dès le commencement de l'année mil cinq-cents quatre-vingtdix-neuf, faict imprimer un traité particulier de ceste nourriture, intitulé La Cueillette de la Soye, et adressée à Messieurs del'Hôtel-de-Ville de Paris, à ce que leurs peuples fussent incités par là, à tirer des entrailles de leurs terres, le trésor de Soye qui y est caché, par ce moyen, mettans eu évidence des millions d'or y croupissant : et par telles richesses, achever de décorer leur ville, du dernier de ses ornements, abondante au reste en toute sorte de biens. Insectes. — 135
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Entre les beaux lieux de la campagne de Paris, j';ii remarqué Madrie et le Bois-de-Vincenes, maisons royales, très-capables à recevoir et nourrir trois cens mil Meuriers, pour l'estendu et qualité de leurs fonds, et pour la faculté de l'aer, la feuille de tels arbres, en leur tems, pouvoir estre profitablement employée. Dont l'apparence est grande, d*en retirer abondance de soye, à l'utilité publique, et à la particulière commodité de la ville de Paris, quand la manufacture de la Soye y nourrirait infini peuple, et de ses propres habitans, et de personnes pauvres et misérables, qui y affluent de toutes les provinces du royaume. »
« Là où croît la Vigne, peut venir la Soye, démonstration très claire, suffisamment vérifiée par réitérées expériences en divers pays discordant du climat. Voire passant plus outre, où le seule Meurier vit, sans parler de la Vigne, le Ver à soye ne laisse de profiter, comme cela s'est recongneu n'aguières dans la ville de Leiden en Hollande es années mil cinq cens quatre-vingt-treize, quatre-vingt-quatorze et quatre-vingt-quinze, où madame la duchesse d'Ascot fit nourrir des Vers à soye heureusement; et de la Soye qui en sortit, se sont faitcts des habits, que ses damoiselles ont portés avec esbahisement de ceux qui les ont veus, à cause de la froideur du pays. Les histoires tesmoignent qu'au tems des anciens Gaulois, la France ne produisoil aucun vin : la voici aujourd'hui abondamment pourveue de tant exquise boisson, par la dextérité de ceux qui opportunément y ont employé leur profitable curiosité. Plusieurs bestes et plantes estrangères, consentent de vivre parmi nous avec soin requis (le temps passé tenu pour impossible), ce qu'un chacun remarque presques par tout, sans en venir aux exemples. Je ne mets ici en conte les Orangers, Citroniers, ponciles, et autres arbres précieux qu'on eslève en tout aers et pays, pour froids qu'ils soyent, puis qu'en telle curiosité court grande despence. Le soin de la cueillète de la Soye n'est semblable, aussi son but est le profit, non la seule délectation. L'on ne se peine aucunement pour les Meuriers qui sont en campagne; c'est seulement pour le bestail, qui craignant le froid, en veut estre préservé. Et quelle chose plus facile à faire y a-t-il que cela, quelque froid que soit le pays, puis que les Vers sont logés dans la maison, non en campagne; et encores en saison, non du tout froide, ains du printemps et partie de l'esté? Tout l'interest qu'on
peut ici alléguer, est que la cueillète de la Soye en sera plus tardive qu'en pays méridional. Quoi pour cela, pourveu qu'on aie abondance de bonne et belle Soye? si l'on ne moissonne es pays septentrionaux, en mai et juin, comme l'on faict en Languedoc et Provence, si font bien en juillet et aoust. De mesme, l'on ne laisse d'avoir beaucoup de bon vin en France, encores qu'on ne vendange si tost qu'es pays plus chauds. Les Meuriers ont devancé la science de nourrir les Vers, comme j'ai dict, en attendant laquelle, plusieurs sans l'ouïr dire, s'estans efforcés en vain de nourrir des Vers à soye, ont descrié tel mesnage, estimans ce beslail ci, ne pouvoir profiter qu'es lieux où il s'est long-temps naturalizé, dont, d'impatience, ont arraché, comme arbres inutiles, les Meuriers, que auparavant et au premier bruit de leur valeur, ils avaient plantés avec beaucoup d'affeclion. Mais ceux qui ont attendu constamment les saisons, se sont rencontrés meilleurs mesnagers, et abondamment pourveus de feuilles de Meurier, lors que le scavoir conduire de ce bestail, est arrivé exemple qui se remarque à Nismes et en divers autres lieux du Languedoc, servant d'instruction à ceux qui aujour-d'hui se veulent délecter à si profitable mesnage : lesquels, à leur contentement, treuveront en ces discours, assemblées les sciences, et d'eslever les arbres et de nourrir le bestail : dont ils seront délivrés de l'ennui d'attente langoureuse, et du hazard de mal nourrir les Vers. »
Le roi ayant très bien recogneu ces choses, par le discours qu'il me commanda de lui faire sur ce sujet, l'an mil cinq cens quatrevingt-dix-nenf, print résolution de faire eslever des Meuriers blancs par tous les jardins de ses maisons. Et pour cet effect, l'année ensuivant que Sa Majesté fit le voyage de Savoie, elle envoya en Provence, Languedec et Vivaretz, monsieur de Bordeaux, baron de Colonces, surintendant-général des jardins de France, seigneur rempli de toutes rares vertus : et par cette mesme voie, le roi me fit l'honneur de m'escrire, pour m'employer au recouvrement desdicts plants ; où j'apportai telle diligence que au commencement de l'an six cens un, il en fut conduict à Paris, jusques au nombre de quinze à vingt mil. Lesquels furent plantés en divers lieux dans les jardins des Tuileries, où ils se sont heureusement eslevés. Et ne voulant Sa Majesté, que tels thrésors demeurassent plus resserrés en certains recoins de
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son royaume, ains que ses peuples s'en ressentissent, universellement : ad-jouslant aux biens de la paix, dont par son moyen, et la faveur céleste, toute la France jouit très paisiblement, auroit ordonné que les commissaires jà réputés par Sa Majesté pour le commerce général, aviseroient aux plus faciles expédians qu'il seroit possible, de fournir de Muuriers son royaume, afin d'y recueillir la Soye; et en suite, d'en establir la manufacture. Sur quoi, et suivant le vouloir de Sa Majesté, après bonne et meure délibération furent passés contracts sur ce sujet avec des marchands, à Paris, les quatorziesme octobre et troisiesme décembre mil six cens deux, confirmés, autorisés et ratifiés par lettres patentes de Sa Majesté, contenans le fournissement desdict Meuriers, es quatre généralités de Paris, Orléans, Tours, Lion; aussi de certaine quantité de semence ou graines desdicls arbres, pour estre desparlie es eslections desdictes généralités. Et pour d'autant plus accélérer et advancer ladicte entreprinse, et faire cognoistre la facilité de ceste manufacture, Sa Majesté fit exprès construire une grande maison au bout de son jardin des Tuileries à Paris, accommodée de toutes choses nécessaires, tant pour la nourriture des Vers, que pour les premiers ouvrages de la soye. Enjoignant en outre, que tout ce qui se treuveroit de Meuriers, tant blancs que noirs, jà plantés es divers endroits des dicts généralités, seroit prins par les experts à ce députés, et employé à la nourriture des Vers dans ladicte année, afin de monsirer à chacun lieu, que la température de l'aer et bonté de la terre, sont plus que suffisans pour produire la Soye : en pareille ou meilleure force, lustre et bonté, que celle qu'avons accoustumés recouvrer avec grands frais, des provinces les plus esloignées. Toutes lesquelles choses ont si facilement réussi moyennans la grâce de Dieu et le bonheur de nostre prince, à qui le ciel a réservé toutes les plus belles inventions de nostre siècle, qu'il ne faut plus doubter que dans peu de tems, par la continuation de ses beaux commencemens, la France ne se voye rédimée de la valeur de plus de quatre milions d'or, que tous les ans il en falloit sortir pour la fournir de estoffes composées de cette matière ou de la matière mesme, afin de la manufacturer dans le royaume. Voilà le commencement de l'introduction des Soyes au cueur de la France, où l'exemple de Sa Majesté joinct à ses com-
mandemens, avec grande efficacité pour le bien de son peuple. »
« Et comme par louable émulation, les belles sciences ne s'arrestent en un seul lieu, ainsi passent tous-jours plus avant es esprits des vertueuses personnes, il est avenu despuis n'aguières, que Frédéric, duc de Witemberg, prince digne de toute louange, a establi en ses terres, et la nourriture des Vers à soye, et la manufacture de telle matière. Dont les succès ont esté si heureux en ce commencement, que ceux ont esté contraints de confesser l'enprinse estre profitable, qui au paravant en condamnoit le conseil, fondés sur la froidure du pays d'Alemagne. »
Louis XIII, ou pour mieux dire Richelieu ne prit aucun intérêt à la culture des Mûriers et à l'éducation des Vers à soie. Cependant, c'est sous ce règne que le luxe des habillements et des tentures de soie se répandit à la cour et dans les classes élevées : les étoffes dont ils étaient formés se fabriquaient à la vérité en grande partie à Lyon, à Tours, à Orléans; mais avec de la soie que l'Espagne, l'Italie, le Levant, fournissaient toute filée à la France, d'où résultait un tribut considérable payé à l'étranger, c'est ce que sentit Colbert, qui était plus apte que qui que se fût, à apprécier la valeur de la Soie, car il avait passé les premières années de sa jeunesse à Lyon dans les comptoirs d'un négociant en soieries.
C'est Colbert, qui fonda de nouvelles pépinières de Mûriers dans le Berry, l'Anjou, l'Orléanais, le Poitou, le Maine, la Bourgogne, la Franche-Comté, et qui en imposa la culture aux particuliers ; mais les résultats n'ayant pas répondu à l'attente, dit Loiseleur Deslongchamps, « le gouvernement eut alors recours à un moyen plus efficace et moins arbitraire. On promit et on paya 24 sols par pied de Mûrier qui subsisterait trois ans après la plantation, ce qui réussit parfaitement, et plusieurs provinces, telles que la Provence, le Languedoc, le Vivarais, le Dauphiné, le Lyonnais, la Tourraine et la Gasgogne, se peuplèrent de Mûriers. »
Colbert après avoir encouragé la culture des Mûriers, à l'existence desquels est liée celle des Vers à soie, fit venir de Bologne, le sieur Benais pour enseigner les meilleurs procédés de tissage des Cocons, qui en France ne donnaient que des produits inférieurs. Celte tentative fut couronnée de succès, car bientôt la soie de France se trouva égaler en
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qualité la soie d'Italie, et un arrêt du 30 septembre 1670 accorda de grands privilèges aux fabricants de soie, façon de Bologne. Le sieur Benais lui-même fut annobli et reçut de fortes sommes à titre de récompense.
Les développements de l'industrie française furent arrêtés par la révocation de l'Édit de Nantes, mesure que Godefroy-Daniel-Leffman, qui a écrit sur les Mûriers, appelle un solécisme politique.
Sur la fin du règne de Louis XIV, la France ne produisait qu'une très petite partie de la soie employée dans ses manufactures; sur 6,000 balles de Soie qui annuellement arrivaient à Lyon, 1,200 seulement étaient françaises et provenaient du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné ; d'ailleurs la soie indigène était considérée comme inférieure.
On continua à protéger l'industrie de la soie sous Louis XV, et de nouvelles pépinières royales eurent mission de propager les Mûriers.
En 1772, la soie blanche est introduite àBourg- Argental (Loire). Cette soie n'est pas le résultat d'une épuration par un choix successif de Cocons; on n'en doit pas non plus l'introduction au ministre Turgot. Un missionnaire à Pondichéry, l'abbé Ch. Mathon, frère de Mathon de la Cour, le mathématicien, membre de l'Académie de Lyon, avait pénétré jusqu'en Chine parl'Indoustan. Il en rapporta, en 1772, divers objets de curiosité pour sa famille. Dans le nombre, était une boîte de plomb bien soudée, contenant trois onces d'OEufs de Vers à soie à Cocons blancs (Sina). Elle était destinée à madame Mathon de Fogères, femme du procureur au baillage de Bourg-Argental. Cette dame les fit éclore au printemps de la même année. Ils prospérèrent très bien dans cette localité, où cette soie conserve toujours sa pureté primitive. La boîte de plomb est encore conservée comme souvenir dans la famille Mathon. C'est en 1774 que le ministre Turgot fit demander des OEufs de ces Vers à soie, afin de les propager dans d'autres localités.
Sous Louis XVI, on activa la culture séricicole et on fit venir de Chine le Ver à soie Sina ou à Cocons blancs. En 1788, la France produisait par an 6 millions de kilogrammes de Cocons.
Mais la tempête révolutionnaire en abattant des têtes ne respecta pas les Mûriers qui tombèrent en une foule de lieux sous la hache aveugle des passions du temps, et la variété
Sina ne se maintint pas sur notre sol; la récolte de Cocons tombe à 3 millions de kilogrammes.
Sous l'Empire, en 1805, la Société d'Agriculture de Paris proposa un prix pour la plantation des Mûriers ; c'était le premier symptôme du retour aux bonnes traditions.
En 1818, le gouvernement fit venir de la graine de Vers à soie de Chine et la distribua aux propriétaires éleveurs (1) et la soie Sina, si longtemps possédée par les Chinois seuls, se trouva de nouveau transportée dans nos provinces du Midi, qui n'ont pas cessé depuis 1818, d'accroître leurs plantations de Mûriers, s'élevantactuellementà plusieurs millionsde plants. La France ne produit pas encore toute la soie qu'elle consomme dans ses manufactures, puisqu'elle en tire pour plus de 70 millions des pays étrangers, mais grâces aux efforts d'hommes persévérants, les Vers à soie prennent une extension que le gouvernement favorise de tout son pouvoir. Mais rien n'exprime mieux que des chiffres la prospérité et le développement de la Sériciculture française.
Ainsi la récolte des Cocons est évaluée :
De 1821 à 1830 à 10,000,000 kilogr.
De 1831 à 1840 â 14,000,000 —
De 1841 à 1845 à 17,000,000 —
De 1846 à 1852 à 21,000,000 —
En 1853 à 20,000,000 —
C'est l'année la plus féconde du siècle ; le prix moyen étant alors d'environ o francs le kilog., la culture du Mûrier a donc rapporté 130,000,000 de francs. Si, avec M. Dumas, on évalue la production de la soie à cette époque dans le monde connu à 1,100, 000,000 de francs, la France entrerait dans ce chiffre pour plus d'un dixième.
Depuis ces 30 dernières années, la production de la soie en France subit de terribles vicissitudes, une terrible maladie que nous étudierons plus loin, décime les Vers à soie, et porte un coup terrible à la Sériciculture. Peu à peu, la progression diminue progressivement:
En 1854, elle est de 21,500,000 kilogr.
En 1S55, — 19,800,000 —
En 1850, — 7,500,000 —
En 1803, elle tombe à 6,500,000 —
En 1804, — ..... 6,000,000 —
En 1805, — 4,000,000 —
(i) Ami. de Chimie, t. XIII, 238.
LE BOMBYX DU MURIER
Lorsque la France produisait 14 millions de Cocons, Lyon possédait 11,000 métiers ; mais leur marche suit le mouvement de progression des récoltes, il s'élève peu à peu à 38,000, puis arrive en 1853 à 72,000 ; si l'on songe à toutes les manutentions que subit la soie avant d'être livrée au tisseur, on peut estimer la révolution industrielle et économique qui se produit, lorsque la récolte tombe comme en 1865, et les pertes immenses qu'elle entraîne à sa suite ; le marché Français ne fournissant plus à l'activité dévorante des lilateurs, des teinturiers, des fabricants, on va chercher la matière première dans tous les pays producteurs du bassin méditerranéen; mais l'épidémie étendant ses ravages, on demande au Bengale, à la Chine, au Japon, leurs soies ouvrées ; tandis qu'on cherche par l'importation des graines empruntées successivement à tous les pays séricicoles, et surtout au Japon, à régénérer la sériciculture indigène. Vains efforts, c'est à grand peine qu'en 1872, la production de Cocons remonte à 9,000,300 kilogrammes ; mais il ne faut pas se laisser aller au découragement, aujourd'hui que la maladie meurtrière est bien connue dans ses causes, qu'on sait la combattre, nous reverrons prospérer la Sériciculture française.
Ce n'est pas en France seulement que la culture de la soie se développe. La Grèce, l'Italie, l'Espagne, la Suisse, la Prusse, l'Angleterre même, se livrent à cette production ; l'art s'efforce de dompter la nature, en faisant vivre les Vers à soie par des latitudes refroidies, et l'agriculture a porté tous ses efforts sur la naturalisation des Mûriers plus précoces, plus rapides dans leur croissance, moins susceptibles au froid.
En 1003, Jacques Ier et après lui Georges Ier essayèrent sans succès d'introduire la culture de la Soie en Angleterre.
En Allemagne, la première fabrique de soie s'établit en 1670, dans la Bavière. Frédéric le Grand s'intéressa vivement à l'introduction de cette industrie dans ses provinces : il fit planter en J 774 des Mûriers en Prusse, et quelques années plus tard récolta 6,840 livres de soie ; c'est ainsi que la Soie eut partout ses entrées en Allemagne dans la seconde moitié du siècle dernier. Les guerres de délivrance portèrent un coup violent à cette organisation nouvelle ; car les temps étaient alors peu propices pour élever les Vers à soie et cueillir les feuilles de Mûrier. Les Arbres vieillirent, cessèrent de se
multiplier, et personne n'y fit attention sauf peut-être les enfants des villages qui en voulaient à leurs fruits savoureux. Dans ces derniers temps la question a été reprise, et l'administration cherche à favoriser cette industrie, au moins en Prusse. On établit des récompenses pour les Cocons obtenus en nombre suffisant, on planta, à la place des Arbres utilisés jusqu'alors, des haies de Mûriers qui fournissaient la nourriture nécessaire aux Chenilles d'une façon plus rapide et mieux appropriée, etl'on parut être ainsi en voie d'amélioration. Cette industrie semblait vouloir prendre un nouvel essor, quand se répandit, des pays où l'on cultivait le Ver à soie, la nouvelle des maladies de cet Insecte; ceux qui commençaient leurs essais en Allemagne prirent peur, on se mit à tenter l'élevage d'autres Séricigènes, et l'on abandonna le meilleur de tous. Bref, l'Allemagne jusqu'à présent ne produit pour ainsi dire pas de soie, relativement aux besoins de sa consommation !
Caractères. — De même que les meilleurs chanteurs parmi les Oiseaux, le plus utile d'entre les Papillons a le revêtement le plus simple et le plus humble.
Le Bombyx du Mûrier ou Sericaria mori (fig. 1414 et 1415, p. 345) a 40 à 45 millimètres d'envergure, il est d'un blanc de farine, et les deux rangées de dentelures de ses antennes sont noires dans les deux sexes. De ses ailes, courtes, les antérieures profondément échanc.rées se terminent par une pointe falciforme; sur les deux ailes, se trouve une bande transversale d'un jaune brunâtre aussi souvent effacée qu'apparente. Ce Papillon d'après son aspect extérieur vient, sans nul doute, se classer parmi les vrais Bombycides.
Sa Chenille (fig. 1411, p. 345) nue, appelée vulgairement « Ver à soie », la plus parfaite de toutes les fileuses, se rangerait parmi les Chenilles de crépusculaires (Sphingides) d'après sa conformation extérieure; elle porte, en effet, une corne assez courte, en arrière, et son cou s'épaissit à peu près comme celui de la Chenille du Déiléphile de la vigne (Sphinx Elpenor). D'un blanc grisâtre, elle présente des taches brunes bifurquées et des taches jaunerouge ocellées sur le dos, ainsi que des taches variables sur les côtés des anneaux antérieurs ; elle présente d'ailleurs de grandes modifications de coloration suivant les races.
Education. — On donne le nom de Magnaneries aux établissements dans lesquels on
LE BOMBYX DU MURIEB
élève des Vers à soie, les personnes qui soignent ces Insectes sont des Magnaniers, ces expressions dérivent du vieux mot magnan par lequel aux siècles passés (xvi° siècle) on désignait le Ver à soie ; ce terme a d'ailleurs une étymologie et une signification pour ainsi dire inconnues.
M. Diouloufet, auteur d'un poëme provençal intitulé Leis Magnans, fait dériver le mot magnan ou magnian des mots magna nens, la grande fileuse. Bonafous pense qu'il dérive du verbe italien magnarer, manger ou de maniar en langue romane, par allusion à la faim dévorante des Vers à soie.
Les Magnaneries peuvent être des bâtiments aménagés spécialement ou de simples chambres disposées temporairement pour l'éducation des Vers; mais, quelque soit le local choisi, il doit présenter les conditions hygiéniques les mieux comprises. La plus essentielle de toutes est une grandeur proportionnée au nombre de Vers que l'on doit y élever, afin d'éviter les funestes conséquences des agglomérations d'Animaux dans des espaces restreints ; la seconde condition essentielle est l'aération des chambres d'élevage, c'est-à-dire le renouvellement de l'air, mais de l'air à une température constante, pour empocher un refroidissement pernicieux. Dans les bâtiments construits ad hoc, on peut établir des appareils de ventilation spéciaux, des calorifères à air chaud ; mais dans les modestes chambres que les petits éducateurs, en grande majorité, afiectent à leurs éducations, de simples cheminées suffisent pour l'aération. Mais, d'autre part, la nécessité de maintenir pendant toute la durée de l'élevage une température s'élevant progressivement de 15 à 22 degrés Réaumur nécessite l'emploi d'appareils de chauffage, car même dans nos climats méridionaux, on ne peut compter sur le soleil pour maintenir une chaleur régulière. Les poêles, étant faciles à entretenir et plus économiques, sont généralement employés, mais ils ne sont réellement utiles que dans de vastes pièces ; n'ont-ils pas ailleurs pour le Vers à soie tous les inconvénients qu'ils ont pour les humains; on devra toujours préférer autant que possible les cheminées qui assurent à la fois le chauffage et la ventilation. La nécessité de maintenir une température régulière pendant les mois de mai et de juin où la température extérieure subit de grandes et subites variations impose le choix de l'exposition des
chambres d'élevage ; une exposition au levant et au midi, sont avantageuses et économiques, mais on évitera à tout prix l'exposition au couchant qui au mois de juin peut déterminer une élévation de température des plus dangereuses et souvent fatales aux Vers, car elle peut déterminer ce qu'on appelle la touffe, c'est-à-dire la suffocation des Chenilles.
Une conséquence importante se dégage de ces préceptes, c'est qu'une petite éducation a toutes les chances de réussite.
Les Chinois et les Japonais, qui sont nos maîtres dans l'art d'éduquer les Vers à soie, recommandent de construire les magnaneries en des lieux très élevés pour éviter les chaleurs excessives, d'installer les éducations au premier et au second étages ; d'ouvrir les fenêtres aux quatre points cardinaux lorsque le ciel est pur ; en ayant soin de les fermer à la nuit tombante.
Occupons-nous maintenant de l'éducation proprement dite.
Au Japon, l'éducation des Vers à soie est réservée aux femmes de la campagne; les hommes ne s'en occupent point ; il en est pour ainsi dire de même chez nous.
L'élevage des Vers à soie se fait sur des tables superposées comme les rayons d'un fruitier, écartées l'une de l'autre d'environ 50 centimètres et larges d'environ un mètre, et disposées de façon à ce qu'on puisse circuler autour d'elles pour distribuer la nourriture et effectuer les nettoyages nécessaires.
Au Japon, sur les tables en bois de bambou et à claire-voie, on pose des nattes de paille de riz, de telle sorte que l'air circule librement en dessous comme en dessus ; l'emploi de ces nattes facilite singulièrement les nettoyages et est préférable à l'usage des feuilles de papier qui s'opposent au passage de l'air (PL XXII).
Le Ver à soie, à quelque race qu'il appartiennent, se nourrit uniquement de feuilles de Mûrier, soit du Mûrier blanc, soit du Mûrier noir ; comme les plus habiles sériciculteurs Bonafous, Dandolo, Robinet, etc., l'ont fait remarquer, on doit préférer les Mûriers sauvages, c'est-à-dire, venus de graine, aux Mûriers greffés qui, malgré les avantages qu'ils peuvent offrir lorsqu'ils sont plantés dans les terrains fertiles et humides, produisent des feuilles trop succulentes, nuisibles dans certains cas aux Vers à soie; d'ailleurs les feuilles des arbres venus dans les terrains secs où prospère la Vigne sont toujours préférables. Suivant Bonafous, le Mûrier à fruit noir que l'on doit
IÎREIIM, Insritrs
T. Mil, PI. XXII, i>. 350.
Pans, J -11 BjilliLTij et Fi