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MOEURS, HABITUDES, RÉGIME, — LES FOURMIS MOISSONNEUSES

entamés de manière a en enrayer la croissance.

II est donc hors de doute que les Fourmis, à l'aide d'un procédé mystérieux, enrayent la germination du grain, tout au moins pour quelque temps, c'est-à-dire pour des semaines et des mois. Malgré des recherches et des observations maintes fois répétées, Moggridge ne put parvenir à obtenir la solution du problème. Ce qui est certain, c'est qu'il lui sul'Iisait d'empêcher les Fourmis de pénétrer dans un des greniers, pour constater que les semences commençaient à germer ; ce ne sont donc pas les circonstances extérieures, mais bien la volonté des Fourmis qui met obstacle à la germination. De même dans les parties abandonnées ou isolées du Nid, les graines se développent aussi en herbes (fig. (J69 et 975).

Peut-être les Fourmis savent-elles enrayer le développement du germe, en bouchant mécaniquement, à l'aide d'une substance agglutinante, l'orifice germinatif de la semence, à travers lequel l'humidité pénètre dans l'intérieur. Une fois l'époque arrivée où les graines sont employées comme aliment, celte substance est enlevée, et le grain amolli à dessein retrouve sa puissance germinative. Mais comme une croissance plus avancée ne manquerait pas d'en altérer les qualités nutritives, les Fourmis s'empressent de ronger le germe nouvellement poussé et de couper la radicule (fig. 967 à 973); ce n'est qu'après avoir fait subir aux graines cette mutilation qu'elles les sèchent au soleil, après quoi elles les emmagasinent de nouveau. S'il arrive que le grain soit mouillé par la pluie, elles emploient le même procédé pourle sécher.

Le résultat de la germination est de modifier la semence et notamment les grains des céréales, de façon que l'amidon qui y est contenu se transforme en matière sucrée et en gomme. En même temps l'enveloppe dure éclate, le grain tout entier gonfle et devient mou. Quand les choses en sont arrivées au point désiré par les Fourmis, celles-ci dévorent les parties molles du grain, surtout les substances sucrées dont elles sont très friandes, ou bien elles en nourrissent au printemps les Larves, élevées par elles avec tant de sollicitude. Pour ce qui regarde les enveloppes, elles les rejettent sous la forme de son ainsi que l'avait constaté Lespès, et c'est là ce qui constitue l'élément essentiel des déchets cidesMis mentionnés.

Ce procédé, comme chacun le remarquera avec Moggdrige, est tout à l'ait identique à celui dont se sert le brasseur pour obtenir la drcche ou malter l'Orge et le Blé. « Il n'est donc pas douteux, selon la juste remarque de Buchner, que les Fourmis ne soient versées dans une des branches les plus importantes du savoir ou de l'industrie humaine, qu'elles ne l'aient connue etpratiquée, selon toute vraisemblance, bien avant que l'Homme soit apparu sur la surface terrestre. Ce n'est certes pas « l'instinct », mais V expérience, qui a pu leur enseigner quelque chose de semblable. L'adaptation à un but prémédité d'expériences, dues au hasard, ne saurait être que la suite d'un acte conscient, réfléchi, dont la trace, se transmettant par l'hérédité chez certaines races, a fini par constituer une aptitude intellectuelle. »

A l'aide de l'éclairage artificiel, Moggridge examina comment ces petites bêtes, tenues en captivité, s'y prenaient pour ronger le grain ou plutôt son contenu. Dans un groupe de Fourmis, il en découvrit une, qui tenait solidement une petite masse blanche et ronde. Cette masse avait l'apparence des particules farineuses du grain de mil ; deux ou trois Fourmis l'ébréchaient de leurs mandibules tranchantes et la portaienl à leur bouche. Ceci se répéta à plusieurs reprises, après quoi, elles cédèrent la place à leurs camarades.

Il s'ensuit que les Fourmis moissonneuses peuvent se nourrir de substances solides, en quoi elles diffèrent des autres Fourmis qui, comme nous l'avons dit, ne vivent que de substances molles ou liquides. Pourtant, elles n'absorbent que la farine molle, un peu moite, des grains dont la germination a été arrêtée, et qui ont été soumis à l'assèchement, dédaignant la farine plus dure et plus sèche des grains ordinaires non ramollis. C'est dans ses recherches sur la nutrition artificielle des Fourmis, que Moggridge a fait ces intéressantes observations. Les Fourmis moissonneuses ne font une exception que pour les résidus gras et huileux du Chènevis, qu'elles rongent dans tous les sens, sans qu'il ait été préalablement ramolli par l'eau. Dans les circonstances ordinaires, l'enveloppe dure du Chènevis et de la plupart des autres grains rend la chose impossible ; mais, par la germination, l'enveloppe du grain éclate et les Fourmis peuvent en dévorer la substance amollie et modifiée. En général, l'appareil buccal des Fourmis n'est approprié, comme nous l'avons déjà dit, qu'à

LES FORMIGIDES.

l'absorption des substances molles ou liquides; cependant elles peuvent très bien racler ou gratter de petites particules de farine, à l'aide de leurs mâchoires supérieures, dures et garnies de dents.

Les Fourmis moissonneuses ont recours, en cas de nécessité, à toute espèce de nourriture, pourvu qu'elle soit à leur portée; elles s'emparent surtout d'Insectes morts. Moggridge ayant un jour placé à dessein une Sauterelle morte à l'entrée d'un Nid, la vit ramassée et traînée à l'intérieur. Comme elle était trop grosse pour passer par l'ouverture, on chercha, sans y réussir, à la dépecer. Quelques Fourmis parvinrent seulement à lui tirer en arrière les ailes et les pattes, tandis que d'autres rongeaient tout autour les muscles qui présentaient le plus de résistance. On réussit ainsi à l'inlroduire dans la Fourmilière. Le lendemain, Moggridge aperçut les ailes de l'Animal dans le tas au déchet. Les Fourmis moissonneuses retenues en captivité dévorent volontiers les Cousins ainsi que les Larves des Abeilles et des Guêpes, mais ne cherchent jamais à s'emparer de Pucerons ou d'autres Animaux semblables, tant recherchés par les autres espèces.

De même, elles ne semblent guère goûter ces sucs sucrés ou exsudations résineuses des plantes, dont la plupart des Fourmis sont si friandes. En revanche, Moggridge les vit ronger les os d'un Lézard mort, et fut témoin d'une lutte engagée par deux individus de grosseur moyenne, appartenant à VAtta barbara, avec une grosse Chenille grise, longue d'un pouce, qui faisait de vains efforts pour se débarrasser de ses petits bourreaux. Moggridge emporta le groupe entier à la maison , et le conserva dans de l'esprit-de-vin. Mais la mort elle-même n'eut pas le pouvoir de faire lâcher prise aux deux brigands.

Les Fourmis sont trop intelligentes pour se laisser gouverner par les aptitudes intellectuelles dont elles ont hérité, au point de ne pouvoir abandonner à propos la fatigante corvée de la moisson et de dédaigner d'augmenter leurs provisions, soit par le pillage des provisions ou des greniers des Hommes, soit par le vol, ou comme on le dit aujourd'hui, par l'annexion des greniers de leurs semblables. Moggridge découvrit, dans la principale rue de Menton, une colonie florissante de VAttastructor, qui s'était établie fort commodément à la porte d'un marchand de Blé, où elle n'avait que la peine

de ramasser les grains éparpillés d'Avoine et de Froment. Un autre Nid, situé dans une autre partie de la ville, avait pour principale ressource les grains de Millet, que des Oiseaux tenus en cage laissaient tomber dans la rue. Moggridge réussit aussi à découvrir certains passages secrets conduisant des Nids isolés, vrais réceptacles de voleurs, à des greniers à Blé situés dans le voisinage ; le percement de pareils conduits souterrains est d'autant plus admissible que les espèces étudiées par Moggridge sont en état, comme il l'a démontré, d'ouvrir des galeries et des passages jusque dans la pierre dure (grès).

Mais c'est surtout aux dépens de leurs propres sœurs, que les Fourmis moissonneuses, de même que les Hommes, trouvent agréable et commode de se livrer au vol et au pillage. Peut-être y sont-elles poussées par cet instinct belliqueux et farouche, qui caractérise la plupart de leurs espèces. C'est VAtta barbara, luisante et noire comme le jais, qui se distingue le plus par des exploits de ce genre; elle entreprend des campagnes de pillage, qui durent des jours et des semaines. Moggridge suivit une expédition de ce genre, qui se prolongea depuis le i8 janvier jusqu'au 4 mars; durant cet espace de temps, il assista, à chaque visite, à des scènes de violence et de pillage. Les ■ Nids étaient éloignés de 15 pieds environ l'un de l'autre, et chaque grain devenait l'objet d'une lutte acharnée. L'emplacement était toujours jonché de morts et de blessés. C'était le plus souvent l'abdomen qui était séparé du corps. Mais le thorax encore vivant, qui ne se composait quelquefois que de la tète et de quelques pattes, tenait le grain fortement embrassé, et essayait de se dérober avec sa pruie aux atteintes du vainqueur. C'était seulement quand un combattant réussissait à blesser ou à briser les antennes de son adversaire que celui-ci se trouvait réduit à une complète impuissance.

Moggridge ne tarda pas à s'apercevoir que c'étaient les habitants du Nid situé sur la hauteur, qui pillaient les greniers d'un Nid d'en bas, tandis que les habitants de ce dernier s'efforçaient à leur tour de reconquérir sur les voleurs les semences enlevées ou de mettre leurs provisions au pillage. Pourtant les pillages, qui avaient inauguré la lutte, étaient toujours plus lucratifs, et c'étaient des files entières de voleurs chargés de butin, qui rentraient dans le Nid d'en haut, tandis que,

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