ESCLAVAGE
Fig. 979. — Les Fourmis jaunes (Lasius flavus) et leurs Pucerons domestiques (Fort/a marginafa), les uns emportés dans des retraites souterraines (étables), les autres installés sur des racinesMe^Graminées.
dégât, elles n'y contribuent qu'indirectement: premièrement, en multipliant, grâce à leurs soins, les Pucerons nuisibles à la plante; secondement, parce que plus ceux-ci abandonnent aux Fourmis de sucs nutritifs, plus ils doivent en puiser dans la plante. Ils l'auraient fait tout aussi bien s'il n'y avait point eu de Fourmis, mais dans une moindre mesure. Abandonnés à eux-mêmes, les Pucerons se délivrent de leur liquide sécrété par une espèce de ruade, mais si les Fourmis sont tout près, ils attendent patiemment qu'elles vienvent les soulager de leur fardeau.
On voit alors les gouttes tomber rapidement Brehm. — VIII.
l'une après l'autre, tandis qu'en temps ordi naire le Puceron peut rester longtemps tranquille sans rien sécréter. La Fourmi loge autant de liquide que possible dans son jabot avec la faculté d'en céder plus tard le superflu à ses camarades ou aux Larves, comme nous avons déjà eu occasion de le dire.
Divers gros Pucerons du Chêne sont tout particulièrement recherchés par les Lasius fuliginosus, les Formica, les Camponotus lateralis. Lorsqu'on voit des Fourmis grimper sur un arbre, c'est le plus souvent pour y aller solliciter leurs Pucerons, mais il faut quelquefois une certaine attention pour remarquer ces der- Insectes. — 99
LES FORMICIDES.
niers. Il y a par exemple une espèce grise assez agile qui vit sur les feuilles des Conifères et que les Formica rufa et pratensis cultivent avec prédilection ; il faut souvent beaucoup de peine pour l'apercevoir, tandis que les Fourmis se voient à distance. Les Fourmis qui vont sur les Poiriers, les Pommiers, les Pêchers, les Orangers, y vont uniquement à cause des Pucerons et des Coccines, point du tout pour manger les fruits dont elles n'entament jamais la pelure (Forel).
Au milieu des Fourmis qui nichent dans les troncs d'arbres, telles que les Lasius fulif/inosus et bmmneus, habite souvent un Puceron nommé Lachnus longirostris dont le rostre dépasse trois fois la longueur du corps, et qui suce le bois jeune des arbres ; elles l'entretiennent et l'élèvent dans des loges et des cases creusées dans l'écorce elle-même. Si on ouvre le Nid, elles manifestent la plus grande sollicitude pour leurs Animaux, elles les emportent ou les traînent s'ils sont trop grands pour être portés dans les galeries encore intactes. Ces Pucerons, avons-nous dit, ont de très longs rostres qu'ils enfoncent bien avant dans l'écorce de l'arbre dont ils pompent les sucs et qu'ils ont ensuite beaucoup de difficulté a retirer. Rien n'est plus comique à voir que les égards avec lesquels les Fourmis cherchent à dégager les pauvres bêtes, en les tiraillant en arrière, lorsque le Nid se trouve exposé à quelque danger. Le rostre demande à être dégagé très lentement, autrement il court risque d'être endommagé. Dans les Fourmilières souterraines, d'autres espèces de Pucerons se nourrissent aux dépens des racines des Graminées et des autres plantes les plus voisines. Le Litius flavus ou Fourmi jaune se nourrit aussi exclusivement du suc des Pucerons des feuilles ou plutôt des Pucerons des racines, qu'elle garde dans son Nid, placé d'ordinaire dans le voisinage des racines des arbres (fig. 979). Quand on ouvre celui-ci, elle emporte ses bien-aimées Vaches laitières avec la même sollicitude que ses propres Larves, fait que Forel a eu souvent l'occasion d'observer (fig. 979).
La sollicitude que les Fourmis ont pour les Pucerons est si grande, qu'elles bloquent une colonie et élèvent souvent pour les protéger une espèce de construction enterre ou en ton te autre matière autour des plantes (Lasius brimneus, quelques Myrmica) dont ils se nourrissent; dans d'autres circonstances elles relient une colonie de Pucerons à leur Nid au moyen
d'un chemin couvert [Lasius niger, alienus, etc.). Huber trouva un jour, sur une tige de Tithymale, une petite loge en forme de boule, dont l'intérieur lisse et uni contenait une famille de Pucerons, que les Fourmis venaient traire en toute sécurité, protégées qu'elles étaient, elles et leur bétail, contre la pluie, les rayons du soleil et les Fourmis étrangères. Par une ouverture fort étroite, pratiquée dans la partie inférieure, les Fourmis pouvaient descendre le long de la branche jusqu'à la Fourmilière voisine. Huber trouva encore une étable du même genre disposée sur une petite branche de Peuplier à cinq pieds au-dessus de la terre. Les Pucerons du Plantain commun sont fixés ordinairement au-dessous de la fleur; mais en août, alors que les fleurs et les pétioles sont desséchés, ils se réfugient sousles feuilles radicales ; les Fourmis s'enclavent dans une espèce de maçonnerie en terre humide et constituent en creusant le sol au-dessous de petits réduits où la production du laitage peut s'effectuer sans encombres. Von Osten-Sacken les désigne par le nom de « Fourmis à étables » ; il a publié l'observation d'une espèce, petite et rouge, à abdomen brun, du genre Formica , qui, auprès de Washington, avait emprisonné sur une branche de Genévrier, une colonie de Lachnus noirs en élevant un mur autour d'eux. Cette enceinte tubulirorme était formée d'une masse d'un brun-grisâtre, et feutrée; elle était composée de filaments agglomérés, probablement déchiquetés dans l'écorce, et possédant une odeur résineuse. Elle avait environ 36 centimètres de long et 12 centimètres de large, lorsqu'elle fut rompue pour être examinée de plus près.
Dans une autre circonstance, le même observateur découvrit, en Virginie, sur une tige à'Asclépias couverte de Pucerons, une construction sphérique et fragile, d'environ 2,19 centimètres de diamètre, due à une espèce de Fourmis noires.
Quelquefois, les Fourmis pour s'épargner de longs et pénibles voyages préfèrent transporter leurs Larves dans ces petites étables afin de les nourrir plus aisément (fig. 979).
D'autres Fourmis, au contraire, ont trouvé moyen de les élever au fond de leurs habitations en recueillant les Œufs en automne, qu'elles soignent, ainsi que l'a constaté Huber, comme les leurs propres.
L'amour qu'elles portent à leurs enfants adoptifs ne les empêche pourtant point de les dévorer avec la peau et les poils en temps de
MŒURS, HABITUDES, REGIME. — ESCLAVAGE
disette à défaut de toute autre alimentation.
On rapporte en effet un exemple de cruauté exercé par une Fourmi sur un Puceron ; c'est le seul, à la vérité, que nous connaissions; il a eu pour témoin oculaire M. Auguste Duvau, qui le raconte presque en pleurant (1). « Je voyais un Puceron se cramponner comme pour mettre bas un petit; une Fourmi se mit à le palper, et se retira à plusieurs reprises. Enfin, impatientée, je suppose, de ne point obtenir la gouttelette qu'elle attendait, elle saisit le Puceron par le ventre, l'entraîna à un demipouce du lieu où il était, le suça fortement, de manière à l'aplatir, et le laissa comme mort sur la place. C'est la seule brutalité, ajoute M. Duvau, que j'aie vu exercer par les Fourmis sur leurs amis. » Les exemples du contraire sont beaucoup plus fréquents.
« On a souvent parlé, rapporte M. Lichtenstein (2), des relations amicales des Fourmis avec les Pucerons, et déjà les plus vieux auteurs avaient remarqué avec quelle affection les premières venaient lécber les gouttelettes sucrées exsudées par la plupart des Apbidiens. Vis-à-vis des Pucerons des racines, les Fourmis révèlent un instinct encore plus admirable.
» Quand, vers les premiers jours de juillet, on arrache quelques touffes de Graminées, Selaria viridis, Set. verticillata, on trouve à peu près une plante sur dix aux racines de laquelle s'est fixé un gros Puceron ailé à abdomen vert avec une grande tache discoïdale et des points sur les côtés de couleur noire. C'est le Schizuneura venusta Passerini. Ce Puceron est un pseudogyne émigrant qui arrive je ne sais d'où, et se pose au collet de la plante ; là, faible, incapable de se frayer une roule souterraine, il attend quelque ami pour l'aider à atteindre les racines où il doit poser sa progéniture. Il n'attend pas longtemps : la première Fourmi qui passe s'arrête, l'examine, et court avertir ses compagnes. Bientôt une demi-douzaine de Fourmis arrivent et commencent par lacérer les ailes de l'Aphidien pour qu'il ne s'échappe pas ; en même temps elles creusent avec une rapidité inouïe une descente facile, un petit tuyau dans lequel s'engage le Schizuneura et qui le conduit droit à une radicelle sur laquelle il se fixe. Autour
(1) A. Duvau, Nouvelles récit, sur l'Hist nut. des Pucerons [Uém. du Muséum (P/tist. nal., t. XIII, 1825).
2] Liclitenstcin, Am. Soc. eut. de France, 18S0. Bull., p. cm.
de lui un petit réduit est aussitôt pratiqué par ces intelligentes protectrices qui l'entourent de soins et en sont récompensées par les sucs que le Puceron et sa progéniture vont lui fournir. Tous les Pucerons de cette phase ont les ailes arrachées. J'ai déjà fait anciennement la remarque qu'un autre Homoptère vivant avec les Fourmis (Tettigomiti a parviceps Sign.) est traité de même et se voit privé de ses ailes dans les Fourmilières.
« Mais si les Pucerons émigrants et arrivant aux racines sont aidés puissamment par ies Fourmis au détriment de leurs ailes, la phase pupifère, c'est-à-dire celle qui abandonne les racines pour rapporter aux arbres les sexués, leur doit encore bien plus de reconnaissance. Ce sont les Fourmis encore qui, quand les Pucerons souterrains prennent des ailes, leur ouvrent une voie pour arriver à l'extérieur.
« C'est le hasard qui m'en a fourni la preuve. Ouand je trouve la racine d'une Plante garnie de Pucerons, je la mets dans un vase avec de la terre pour attendre le développement des ailes. Comme la majeure partie des Insectes est ensevelie sous la terre, j'ai ordinairement trois ou quatre éclosions provenant des Nymphes qui se sont trouvées à la surface. Or récemment, dans un vase où j'avais mis des racines de Marguerite {Aster sinensis), toutes garnies de Pucerons encore inconnus et inédits (Pewphigus asleris Licht), je fus étonné de voir un beau matin une trentaine d'ailés. Avec les Pucerons j'avais introduit dans le vase une cinquantaine de Fourmis, et ces travailleuses s'étaient mises à l'œuvre et avaient criblé la terre de nombreuses ouvertures. Ces ouvertures communiquaient toutes aux points des racines d'Aster où se trouvaient les Pucerons, et chaque fois qu'une Nymphe prenait des ailes, elle trouvait une issue toute prête pour s'échapper et s'envoler dans les airs. Ici les Fourmis n'arrachent plus les ailes. Ces Fourmis protectrices me paraissent appartenir au genre Lasius et à l'espèce fuliginosus Lat. »
Les Fourmis sont aussi fondatrices de colonies de Pucerons, et nous citerons comme preuve une observation des plus curieuses faite en 1876 par M. Nottebohm de Carlsruhe :
« Des deux jeunes Frênes, également forts, plantés dans mon jardin de Kaltowitch, dans la haute Silésie, l'un prospéra admirablement et au bout de cinq ou six ans forma un véritable berceau, tandis que l'autre, assailli chaque année par des millions de Pucerons
(il)
LES FOHMICIDES.
nuisibles à l'éclosion des feuilles et des jeunes pousses, se trouvait complètement arrêté dans son développement. Comme j'attribuais ceci uniquement à l'action malfaisante des Pucerons, je me décidai à les exterminer. Au mois de mars de l'année suivante, je pris la peine de nettoyer et de laver soigneusement avec une vergette les petites branches, les pousses et les bourgeons à peine éclos; l'arbre, dès lors en bonne santé, donna des feuilles et des pousses plus vigoureuses, et de la fin de mai au commencement de juin fut libre des atteintes des Pucerons. Ma joie fut de courte durée. Par une belle matinée de soleil, j'aperçus une multitude de Fourmis courant sur le tronc de l'arbre ; cela éveilla mon attention et m'amena à me livrer à un examen plus approfondi. A ma grande stupéfaction, je pus me convaincre que quantité de Fourmis étaient occupées à transporter des Pucerons, un à un, le long du tronc jusqu'au sommet de l'arbre, et que déjà les premières pousses et les feuilles étaient couvertes de ces colonies. Au bout de quelques semaines, le mal était tout aussi grand que par le passé. L'arbre se trouvait isolé, sur un terrain découvert et offrait aux innombrablesFourmis de l'endroit un excellent emplacement pour une colonie de Pucerons. La première étant détruite, les Fourmis l'avaient rétablie en y apportant de nouveaux colons des régions éloignées et en en parsemant les jeunes feuilles. »
Les Gallinsectes, \esC hernies, Coccus, peuvent être utilisés par les Fourmis de la même manière; ces Animaux leur fournissent conjointement avec les Pucerons, dont nous venons de parler, la plus notable partie de leur alimentation dans nos contrées. Les Fourmis domestiquent aussi les Gallinsectes et gardent ce bétail dans leur habitation, aussi Mac Cook en examinant certains Nids y trouva autant de Coccus que de Pucerons logés dans des chambres distinctes; elles savent aussi, d'après le témoignage de Mac Gook, transformer les Chenilles en Vaches laitières : c'est ainsi que le Cumponolus subsericeus va quêter le liquide sucré que rejette une Chenille de Lycénide. Dans les pays chauds, où manquent les Pucerons, de petites Cicadides, qui leur sont apparentées, prennent leur place. D'ailleurs, il existe, par rapport au régime, une grande diversité parmi les différentes espèces : les Fourmis glaneuses, par exemple, dédaignent complètement les Pucerons; certaines espèces (Leptothorax, Co-
lobopsis) lèchent le suc des arbres et des fleurs; d'autres telles que les Pheidole, les Tapinoma, les Tetramorium, etc., sont carnivores et préfèrent la chair fraîche ou putréfiée, les Insectes morts, aux substances sucrées.
Les Myrmécophiles. — Les Myrmécophiles, les amis des Fourmis, sont encore des habitants des Fourmilières ; ils appartiennent aux ordres d'Insectes les plus divers. Plusieurs observateurs ont poursuivi cette étude avec une prédilection spéciale ; ils ont publié de longues descriptions de ces Animaux, et se sont efforcés de divulguer leurs relations avec les Fourmis ; nous devons à M. Ernest André un excellent travail (1) dans lequel il donne un catalogue complet de tous les Myrmécophiles avec l'indication des espèces de Foui mis qu'ils fréquentent.
On connaît en Europe, d'après M. E. André, près de six cents espèces (584) d'Insectes de tous les ordres, auxquels il faut ajouter trois Arachnides et un Crustacé, qui rentrent dans un de ces trois groupes; la plupart appartiennent aux Coléoptères (342), et parmi eux on en compte 272 dans les Staphyliniens. Le plus grand nombre vit au milieu des Lasius fuliginosus (250 espèces), et des Formica ru fa (100 espèces); on ignore, la plupart du temps, les relations qui les unissent à leurs hôtes.
D'après ces nombreuses publications des auteurs, on peut les classer en trois groupes :
1° Les Myrmécophiles qui ne vivent parmi les Fourmis qu'à l'état de Larves ou de Nymphes, et sont tolérés comme des compagnons inoffensifs. C'est ainsi que le Scarabée doré commun (Cetonia aurata) vit à l'état de Larve, au milieu des bouts de bois vermoulus de la partie inférieure du Nid des Fourmis forestières.
2° Les Myrmécophiles qu'on peut rencontrer complètement développés dans les Nids, mais pas d'une façon exclusive. A ce groupe appartiennent certains Escarbots (Hisler) et quelques Staphylïnides.
3° Les Myrmécophiles qui vivent, à tous les degrés de leur évolution, sans exception aucune, dans les Nids de certaines Fourmis, sans lesquelles ils ne pourraient pas subsister généralement.
A ce groupe appartiennent le curieux Claviger foveolalus ou testaceus (fig. 980) et ses proches parents (Pselaphides), ainsi que de nombreux Slaphylinides (fig. 981).
(1) Ernest André, Description des Fourmis d'Europe pour servir ù l'étude des Insectes myrmécophiles, 1874.
MŒURS, HABITUDES, RÉGIME- — INTELLIGENCE
Fig. 980. — Claviger tostacé.
Fig. 982. — Myrmecophila acervorum.
Fig. 98(1 ;i 982. — Myi-mécopliiles.
■ Lomécliuse paradoxe.
Les petits Clavigers sont tout à fait aveugles ; on ne les trouve que dans les Nids de Fourmis, et celles-ci en prennent autant de soin que de leurs propres petits. Il est donc évident que d'une manière ou d'une autre il est utile ou agréable aux Fourmis.
Mais ce cas est un de ceux qui sont encore peu compris et très difficiles à étudier. Millier, Grimm et Lespès prétendent que quelques-uns de ces Coléoptères, comme les Aphides, sécrètent un liquide qui serait fort prisé par les Fourmis. Nous avons retracé longuement l'histoire des relations des Clavigers avec les Fourmis (1), nous n'y reviendrons pas.
Un des hôtes les plus singuliers des Fourmilières est un minuscule Orthoptère, le Myrmecophila acervorum, dans lequel on a quelque peine à reconnaître un Grillon, tant ses formes sont bizarres (fig. 982).
D'autres Animaux qui vivent habituellement dans le Nid des Fourmis, comme un petit Crustacé isopode ou Pou de bois aveugle {Plalyarthrus Hoffmanseggî), se rendent peut-être utiles en faisant disparaître les immondices.
Intelligence des Fourmis. — Observations et expériences. — L'activité des Fourmis n'est surpassée ni par celle des Abeilles ni par celle des Guêpes, et, malgré la multitude d'Ouvrières occupées au travail dans ces petites républiques tout s'y passe avec un ordre admirable ; elles vont à l'ouvrage tout le jour, et, même la nuit dans la saison des chaleurs, si cela est nécessaire.
Chez les Fourmis dont les Ouvrières revêtent plusieurs formes, il semble exister une certaine division dans le travail ; tout au moins a-t-on remarqué que les Fourmis à grosses têtes, auxquelles on a donné le nom de Soldats, ainsi que nous l'avons fait remarquer précédemment, et qui dans les expéditions représentent bien
(1) Voir Brelim, t. VII, p. 163 à liG.
moins des défenseurs que des ordonnateurs et des guides, se servent de leurs puissantes mâchoires pour mettre en pièces les viandes et les autres proies, afin de mettre les Ouvrières plus faibles en mesure de charrier des morceaux en rapport avec leurs forces. On peut en outre fréquemment observer que partout où les forces d'une Ouvrière isolée sont insuffisantes, une seconde, puis une troisième accourent à son aide, et on les voit venir ainsi à bout d'une entreprise qui semblait d'abord irréalisable. Que d'autres Insectes ou même quelques Fourmis étrangères à la colonie, se glissent témérairement dans leur habitation, l'alarme se répand aussitôt et l'imprudent étranger est bientôt mis à mort, ou ne se retire-t-il qu'après avoir été maltraité. Ce n'est d'ailleurs que lorsqu'elles se sentent en nombre, que les Fourmis ont conscience de leur force ; elles ne montrent tout leur courage et leur goût pour la lutte que dans le cas où elles peuvent compter sur l'aide de leurs semblables; isolées ou loin du Nid, elles évitent volontiers tout conflit.
Le labeur incessant, la division du travail, l'esprit d'association, le dévouement à la chose publique, le courage déployé pour la défense de la propriété, le sacrifice de la vie à la communauté, ne démontrent-ils pas que les Fourmis ont à leur service une intelligence?
« Mais cette intelligence, comme le fait justementremarquerForel.estavant tout l'apanage des Ouvrières, moins des Femelles et presque pas des Mâles. A son développement correspond un développement proportionnel des hémisphères cérébraux (des corps pédoncules, ainsi qu'on nomme les éminences découvertes par Dujardin à la région antérieure du cerveau des Hyménoptères) chez ces trois sexes. Elle varie suivant les espèces et n'est pas toujours la plus forte chez celles qui forment les plus grandes Fourmilières. C'est ainsi que le genre Lasius avec ses grandes peuplades est loin de briller
LUS FUIIMICIDES.
par la spontanéité, la réflexion des actes de ses Ouvrières. Dans le genre Formica qui me paraît ôlre le plus intelligent de tous, c'est certainement la F.sanguinea qui nié ri te la palme. Aucune espèce n'est susceptible d'autant de modifications dans ses habitudes et sa manière d'agir suivant les circonstances. Eile sait se faire des Esclaves d'une foule d'autres espèces, combat avec une tactique étonnante, fait son Nid de toutes les manières imaginables suivant l'endroit où elle se trouve, combine ses plans d'attaque contre les espèces les plus diverses.
« Leur raisonnement ne va pas plus haut que celui des autres Animaux intelligents; il n'atteint certainement pas celui des Mammifères supérieurs. Mais en un point elles priment tous les Animaux, c'est en ce qu'on peut appeler improprement l'instinct social.... On peut dire que ces Insectes nous donnent le type parfait du socialisme mis en pratique jusqu'à sa dernière limite. 11 nous montre en même temps ce qui manque à l'Homme et ce qu'il a de trop (individualité) pour se gouverner de celte manière. Je crois môme que rien ne peut mieux démontrer la fausseté des théories socialistes qu'une comparaison entre l'Homme et les Fourmis. La [munie des Fourmis est toute la société. Chaque individu prodigue ses soins à tous ceux qu'il reconnaît comme appartenant à sa société, à sa Fourmilière en raison directe de leur taille et de leur utilité pour la communauté, les petits sont élevés en commun.... Le travail est libre chez les Fourmis ; il n'y a pas de chefs; par cela même il leur est instinctif, agréable de travailler, sans quoi leur société ue pourrait exister. Le fait qu'il y a des espèces paresseuses faisant des Esclaves vient à l'appui de celte opinion, en effet les esclaves des.Polyergus rufescens, de Formica sanguinea ne se doutent pas de leur origine ; ils travaillent librement, par goût et par instinct, dans la société où ils sont nés.
« C'est précisément en profitant d'abord plus ou moins consciemment (F. sanguinea), puis inconsciemment [P. rufescens) de l'instinct travailleur d'espèces plus faibles que les Fourmis paresseuses en sont arrivées peu à peu a perdre leur penchant naturel au travail. Une Fourmilière amazone est aussi républicaine qu'une autre, seulement elle confient deux sortes d'individus dont les uns ont pour fonclion la défense du Nid et le pillage, les autres le travail. »
Suivant la remarque fort judicieuse de Forel les Fourmis ouvrières ont des penchants pré-
dominants qui leur donnent ce que l'on appelle un caractère ; ces penchants sont : la colère, le courage, le dévouement, la haine, Y activité, la persévérance, la gourmandise ; tous ces penchants qui sont les premiers termes des passions indiquent surabondamment que leur cerveau reçoit des impressions d'une vivacité extrême, auxquelles répondent des manifestations rapides qui expriment la volonté la plus énergique. Cette activité cérébrale passionnelle n'est-elle pas encore une preuve d'intelligence?
« Les différentes espèces des Fourmis, dit Lubbock, d'après les observations de Forel (1 \, diffèrent beaucoup les unes des.autres pour le caractère.
« La Formica fusca, celle qui est par excellence la Fourmi esclave, est, comme on peutle supposer, extrêmement timide ; tandis que la F. cinerea, qui lui lient de si près, a, au contraire, beaucoup d'audace.
« La F. rufa est spécialement caractérisée, selon M. Forel, parle manque d'initiative individuelle et va toujours par troupes ; M. Forel regarde le genre Formica comme le plus remarquable, quoique quelques autres le surpassent sous certains rapports, par exemple, sous celui de la délicatesse des sens.
« La F. jiralensis déchire les cadavres de ses ennnemis ; la F. sanguinea ne le fait jamais.
« La Fourmi amazone(Polyergus rufescens) est peut-être la plus brave de toutes. Si une seule d'entre elles se trouve entourée d'ennemis, elle ne cherche jamais à fuir, comme le feraient d autres Fourmis; mais elle transperce ses adversaires les unes après les autres, s'élançant a droite et à gauche avec une grande agilité, jusqu'à ce qu'elle succombe accablée par le nombre.
« La Myrmica scabrinodis est lâche et pillarde : pendant les guerres entre les espèces plus grosses, elle hante les champs de bataille et dévore les cadavres. On dit que le l'etramorium exspitum est très vorace, et le Myrmecina Latreillei très phlegmatique. »
Nous allons successivement passer en revue une série d'observations et d'expériences où nous verrons en action les penchants et les passions des Fourmis, et nous serons plus à même d'apprécier la mesure de leur intelligence. Commençons par la gourmandise.
Les Fourmis ne sont pas moins friandes de
(1J LubLiuik, p. aS.