‹ Merveilles de la natureChapitre 21 sur 412 · MŒURS, HATSITUDES, RÉGIME. — INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

MŒURS, HATSITUDES, RÉGIME. — INTELLIGENCE

sirops et de liquides sirupeux que de sucre, de miel et de fruits sucrés. L'habileté extraordinaire déployée par elles pour s'emparer des substances de ce genre fait dire aux partisans de l'instinct, que « l'instinct qui les guide touche aux limites de la raison humaine. » En vérité, c'est de la raison pure et simple, arrivant parfois jusqu'à vaincre et à déjouer les finesses de l'esprit humain, qui cherche inutilement à se défendre contre leurs entreprises. Quand une Fourmi a déniché un pareil trésor, elle obéit avant tout à la loi impérieuse de l'égoïsme, et dévore toute la quantité que son corps peut contenir, au point de se rendre malade parfois. Puis elle songe à ses devoirs envers ses concitoyens, ou plutôt ses concitoyennes et quelque temps après revient sur les lieux, accompagnée d'une multitude de compagnes qui, à leur tour, s'en donnent à cœur joie.

C'est ainsi que le goût prononcé des Fourmis pour le miel en fait des ennemies dangereuses pour les Ruches où elles s'introduisent à l'aide de toutes sortes de ruses raffinées. Karl Yogt (1) a raconté une histoire fort répandue depuis, d'une Ruche apparlenant à un de ses amis et où des Fourmis s'étaient introduites. Pourleuren couperle chemin, on plaça, comme on a l'habitude de le faire pour les gardemanger, dans les pays où les Fourmis abondent, les quatre pieds de la Ruche dans des écuelles pleines d'eau.

Les Fourmis s'ingénièrent à trouver une autre voie pour pénétrer auprès de la friandise convoitée et se servirent d'une perche en fer qui, à quelques pas de la, fixait la Ruche à un mur.

On enleva la perche, mais les Fourmis ne se laissèrent pas décourager, elles grimpèrent sur un Tilleul, dont les branches s'étendaient au-dessus de la Ruche, et de là se laissèrent tomber, agissant dans cette occasion, exactement comme leurs camarades avec les gardemanger dont les pieds étaient plongés dans l'eau, et où pourtant celles-ci s'introduisaient en se laissant tomber du plafond. Pour rendre la chose impossible à l'avenir, on coupa les branches du Tilleul, mais au bout de quelque temps, les Fourmis s'étaient de nouveau introduites dans la Ruche. Un examen plus minutieux révéla que l'eau avait séché dans un des récipients où l'on avait posé les pieds de

(Il K. Vogt, Sociétés animales.

la Ruche, et qu'une légion de Fourmis en avaient immédiatement profité. Néanmoins, elles s'étaient trouvées dans un grand embarras, le pied de la Ruche ne descendant qu'à un demi-pouce au moins au fond du récipient placé à terre. On vit alors les Fourmis se toucher mutuellement du bout de leurs antennes qu'elles agitaient rapidement; il était évident qu'elles tenaient un conciliabule, auquel une Fourmi plus grosse mit lin en les tirant toutes d'embarras. Elle se haussa de toute sa longueur sur ses pattes de derrière et s'évertua si bien, qu'elle atteignit avec ses pattes de devant l'une des extrémités saillantes du pied en bois auquel elle se cramponna. Dès que cela lui eut réussi, ses camarades montèrent sur elle, la saisirent fortement et formèrent ainsi une espèce de petit pont vivant, qui facilita le passage du reste de la troupe.

Les Fourmis noires des Indes orientales, observées par Sykes, se comportèrent d'une manière bien plus ingénieuse encore. Dans la maison de Sykes on avait l'habitude de placer le dessert sur la table d'une véranda fermée en le recouvrant d'une serviette et en isolant les pieds de la table à l'aide de récipients pleins d'eau. Mais les Fourmis les traversaient à gué, ou, si l'eau était trop profonde, s'accrochant l'une à l'autre de leurs pattes crochues, elles parvenaient à atteindre le pied de la table et à se glisser jusqu'aux sucreries chinoises. On avait beau en tuer tous les jours des centaines, il en surgissait des milliers le lendemain; Sykes enduisit les pieds de la table de térébenthine; au bout de quelques jours, les Fourmis n'en arrivèrent pas moins à la portée des fruits succulents.

Le coin de la table n'était éloigné du mur que d'un pouce; se cramponnant avec force au mur de leurs pattes postérieures, les grosses Fourmis allongeaient leurs pattes antérieures vers la table, et beaucoup d'entre elles réussissaient à l'atteindre. Sykes éloigna la table du mur, mais les Fourmis grimpèrent plus haut sur le mur, de manière à se trouver à peu près à un pied au-dessus des fruits, et de là, prenant leur élan, elles venaient s'abattre sur l'objet de leur convoitise (1).

Charles Ronnet (2) a publié de curieuses observations, sur de petites Fourmis qui s'étaient établies dans la tête d'un Chardon à foulon.

(1) Perty, Vie psychique des Animaux. V édit.,p. 341. Cl) Bonnet, Œuvres complètes, t. I, p. 523, édit. in-i".

LES FORMICIDES.

Nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire le charmant récit qu'il nous a laissé et qui nous donne mille preuves de l'intelligence des Fourmis.

« Au commencement d'août 1739, tandis que je chassais aux Insectes le long d'une haie, à l'exposition du midi, je rencontrai tout auprès quelques pieds de Chardon à bonnetier de l'année précédente et qui s'étaient desséchés sur la place.

« Comme j'avais commencé à observer la petite Chenille qui vit dans la cavité de la têle de ce Chardon, je me mis en devoir d'entr'ouvrir quelques-unes des têtes des Chardons que j'avais sous les yeux; mais, dans la première que j'entr'ouvris, je ne fus pas médiocrement surpris de trouver, au lieu de la Chenille, une petite Fourmilière très bien peuplée de petites Fourmis rouges et de leurs Vers. Charmé de la découverte, je me hâtai de refermer la tête du Chardon et je me projetai aussitôt de profiter de cet heureux hasard pour me procurer une Fourmilière portative dont je pourrais disposer à mon gré. Je coupai donc la tige du Chardon a sept ou huit pouces de la tête et je portai ma Fourmilière dans mon cabinet. Je songeai d'abord au moyen de l'y établir de la manière la plus convenable, soit pour l'observateur, soit pour les Fourmis elles-mêmes. Il m'importait surtout de faire en sorte qu'elles ne pussent point m'échapper pendant tout le temps que je continuerais à les suivre.

« Le premier expédient qui me vint dans l'esprit me parut également simple et commode. Je remplis de terre de jardin un verre à boire, je plantai la tige du Chardon dans cette terre et je posai le pied du verre au milieu d'une cuvette pleine d'eau. C'était un petit lac au milieu duquel s'élevait l'île aux Fourmis. Je pensais avoir pourvu à tout, et n'imaginais pas qu'aucun citoyen de la petite république pût être assez amoureux de la liberté pour oser entreprendre de traverser le lac à la nage, car il me semblait un immense amas d'eau pour de si petites Fourmis.

« Je m'abusais, néanmoins, et je ne présumais point assez de l'amour de la liberté. Bientôt je vis plusieurs de mes Fourmis qui entreprenaient de traverser le petit lac au risque de se noyer. Averti par cette tentative que je n'avais point prévue, je cherchai quelqu'autre expédient qui fût plus propre à prévenir l'évasion de mes Fourmis.

« Après y avoir rêvé quelque temps je me

déterminai par le moyen que je vais décrire.

« Au lieu de poser le pied du verre à boire dans la cuvette pleine d'eau, je le fis entrer dans un grand poudrier, à peu près cylindrique, et dont le diamètre de l'ouverture était tant soit peu plus grand que celui du pied du verre à boire ; mais comme le poudrier ne conservait pas partout le même diamètre, et qu'il diminuait un peu à deux ou trois pouces de l'ouverture, le pied du verre à boire s'arrêta à cette hauteur.

« Je remplis de terre de jardin toute la partie du poudrier, comprise entre le pied du verre a boire et l'ouverture de ce même poudrier. Le verre fut ainsi assujetti dans le poudrier d'une manière plus solide. Toute la partie inférieure du poudrier était donc vide et la terre qui en remplissait la partie supérieure semblait être en l'air; car le pied du verre, touchant de toutes parts aux parois intérieures du poudrier, retenait la terre, et l'empêchait de tomber au fond du vase. Tout étant ainsi disposé, je posai le pied du poudrier au milieu de la cuvette pleine d'eau.

« J'avais donc fabriqué pour mes Fourmis deux espèces de terrasses construites l'une au-dessus de l'autre, le verre à boire formait la terrasse supérieure; le poudrier, l'inférieure. Je voulus ménager unecommunicalion facile de l'une à l'autre pour donner un peu plus de liberté aux citoyens de la petite république et multiplier leurs plaisirs.

« Dans cette vue, j'ajustai sur les bords du verre à boire de menues tiges de Tithymale à feuilles de Cyprès que j'avais dépouillées de leurs feuilles. Une des extrémités de ces tiges reposait sur la terre du verre, l'autre sur celle du poudrier. J'avais préféré à dessein les tiges du Tithymale, parce qu'elles sont garnies de petites aspérités qui me paraissaient très propres à faire pour les Fourmis l'office d'échelons ou de degrés. Je pourvus ensuite la petite république de provisions de bouche et de matériaux convenables.

« Je distribuai çà et là sur la surface de la terre des deux vases ou des deux terrasses, du sucre pilé et des brins de paille ou de foin hachés.

« L'attention que j'avais eue de ménager une communication facile entre les deux terrasses ne fut point inutile à mes Fourmis ; elles avaient peine à se cramponner contre le verre et elles savaient bien profiter des tiges du Tithymale pour passercommodément de l'une

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